LA REVOLUTION DE JUILLET
fusil à la main. Parler de résistance légale, de refus de l'impôt, d'organisation d'une ligne pacifique dite des honnêtes gens, c'est parler après coup de choses qui n'ont pu être tentées, parce qu'elles ne pouvaient pas l'être.
La révolution de Juillet a mis fin à la carrière active de Royer-Collard. Légitimiste et libéral, il était né pour vivre, parler, agir sous le gouvernement de la Restauration. Ce gouvernement tombé, il s'est survécu à lui-même, ne perdant rien de ses facultés critiques, de son talent d'écrire, de son esprit à la fois imposant et sarcastique. Dans les premiers jours qui suivirent la révolution, il disait : « Moi aussi, je suis parmi les vainqueurs; mais la victoire est bien triste ». Aux élections qui eurent lieu en 1831 il s'expliqua devant son collège électoral de Vitry de manière à ne laisser aucun doute sur ses sentiments. Il restait légitimiste, c'est-à-dire fidèlement attaché à la dynastie déchue, mais il restait en même temps national , c'est-à-dire du côté de la France, dont, à aucune époque de sa vie, il n'avait voulu se séparer. Mais du même coup,
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les agitations, les compétitions ministérielles, la politique pure se trouvèrent reléguées par lui au second plan.
« Nous avons vu, dit-il à ses électeurs, la vieille monarchie emportée par une révolution soudaine, quoique prévue. Vous n'attendez pas de moi que que j'accuse ni ses fautes ni que j'insulte à son malheur. Les révolutions, nous l'avons éprouvé, vendent cher les avantages qu'elles promettent. La postérité jugera si celle-ci était inévitable, si elle pouvait s'opérer à d'autres conditions; pour nous, hommes du présent, elle est accomplie. Un nouveau gouvernement s'est élevé, adopté par la France, reconnu par l'Europe; il a pour lui le plus puissant des titres, il est nécessaire. Par là sont marqués les devoirs de tous. Nous sommes appelés à consolider, à revêtir de la force nationale ce gouvernement faible encore, notre dernière digue contre l'anarchie et le despotisme. Tout le reste est en quelque sorte secondaire. Vous le voyez, les dynasties passent, les opinions contraires prévalent et succombent tour à tour. Au-dessus de ces vicissitudes règne la question permanente , la question souveraine de l'ordre ou du désordre, du bien ou du mal, de la liberté ou de la servitude. C'est là qu'il faut prendre parti avec fermeté. »
Toute la pensée politique de Royer-Collard, dans la dernière partie de sa vie, est renfermée dans ce programme qu'il a suivi de point en point, sans jamais s'en écarter, et que l'on dirait qu'il a légué à tous ceux qui, ne voulant ou ne pouvant point prendre rang dans les partis militants, se réfugient
dans la région supérieure des idées comme dans un asile inviolable.
Dans la question souveraine de l'ordre et du désordre, pour employer son langage, il se déclara hautement pour Casimir Perier luttant avec la dernière énero^ie contre les adversaires de la rovauté nouvelle. Il le soutenait de ses encouragements; il faisait reposer sur lui toutes ses espérances; il allait même jusqu'à le défendre et le protéger contre les entraînements de la position périlleuse et du rôle difficile que les événements lui avaient faits. Après avoir longtemps hésité, mais reconnaissant que c'était la volonté de la France, Casimir Perier s'était décidé à sacrifier l'hérédité de la pairie. Royer-Collard la défendit, tout comme ^IM. Thiers et Guizot, mais avec le profond sentiment d'inquiétude que lui causaient le progrès de la démocratie. Il reprit ses thèses anciennes sur la souveraineté du peuple, qui n'est pas, parce qu'elle ne saurait être que la consécration du droit de la force dans le nombre, sur la nécessité de fondre dans une harmonieuse unité des éléments en apparence dissemblables mais également nécessaires, la royauté d'abord, un peu d'aristocratie, même de convention, et les intérêts représentés, pour arriver à ce gouvernement représentatif, le plus bel ouvrage de l'homme, divers selon les temps, les lieux, les mœurs, l'état variable des sociétés, et dans sa diversité toujours le même, parce qu'il n'est autre chose que cette belle théorie de Platon en action : « la justice organisée, la morale armée, la raison vivante ». Ce n'est pas en montrant à la démocratie une aversion violente que Royer-
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Collard pouvait sagement espérer de sauver la faible et d'ailleurs impopulaire aristocratie de la Chambre des pairs. Il croyait décidément trop à la solidité des constructions artificielles et théoriques de son esprit ! Où étaient, du temps de Royer-Collard comme aujourd'hui, les éléments vivants et vivaces d'une pairie héréditaire? Il eût été bien embarrassé de le dire. Gomment ne voyait-il pas ce qu'il y avait, de son propre aveu, de conventionnel et de factice dans la part faite à l'aristocratie, en ce pays où l'aristocratie n'a jamais su jouer un rôle politique, et que cela devait nécessairement apparaître à tous les yeux et discréditer l'institution? Un tel aveuglement ne peut s'expliquer que par la frayeur exagérée que la démocratie causait à Royer-Collard, mais celte frayeur même ne remédiait à rien. Un jeune publiciste à qui le grand orateur devait porter plus tard autant d'estime que d'affection, Alexis de Tocqueville, était précisément en train d'écrire son livre sur la Démocratie en Amérique, pour signaler la force croissante dans les sociétés modernes du principe de l'égalité des conditions. Sans aimer la démocratie, Tocqueville proclamait son règne inévitable, et tout le problème de la politique, maintenant que la démocratie a triomphé, consiste à organiser ce règne. L'antique monarchie et les trois ordres ont disparu dans l'effroyable tempête de la fin du xviiie siècle; la monarchie nouvelle avec ses institutions artificielles, ses rouages délicats, son mécanisme savant et difficile, s'est effondrée par deux fois, dans deux révolutions pareilles, sous le souffle populaire; le despotisme militaire, même celui du génie, a laissé la France
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démembrée; le pouvoir personnel, l'empire administratif avec la candidature officielle, l'ont mise à deux doigts de sa perte, en l'amoindrissant encore : que reste-t-il donc? Il n'y a plus que la démocratie et son gouvernement nécessaire, la République. Ce gouvernement, encore qu'il soit différent des autres, a les mêmes devoirs que les autres envers le pays : il lui doit Tordre, la liberté, la paix, l'union morale dans la poursuite du progrès social. Tout cela devait forcément échapper à Royer-Collard, et c'est en quoi son génie politique reste inférieur. On ne peut pas dire de lui qu'il avait beaucoup d'avenir dans l'esprit. Il s'est trompé avec ses amis les Doctrinaires qui ont été les premiers à profiter de l'établissement orléaniste, qui l'ont arrangé pour leur commodité, en opposant sans cesse le pays légal à la nation, et qui ont ainsi préparé la chute même du gouvernement qu'ils comptaient établir, ^si Royer-Collard ni ses disciples n'ont compris qu'on ne refait pas une société avec des abstractions, en dressant arbitrairement des listes électorales avec des citoyens plus ou moins imposés. Or l'avènement de la démocratie nous soumet justement à la nécessité de refaire une société, qui soit juste, libérale, habitable. Cette société ne sera pas, si elle n est point gouvernée, et, pour que le gouvernement existe avec ses bienfaits, il faut que la démocratie se modère, en travaillant elle-même à sa propre éducation politique. Royer-Collard lui a laissé de graves et sévères leçons : c'est là son titre de gloire.
Il prit la parole pour la dernière fois dans la
Chambre des députés, après Fattentat de Fieschi ; il tenait à repousser les lois restrictives de la liberté de la presse, celles qui enlevaient au jury la connaissance des délits d'offense à la personne du roi et d'attaque contre le principe du gouvernement et qui déféraient les délinquants à la juridiction de la Cour des pairs. Son intervention dans les débats passionnés des lois de Septembre surprit et attrista les conservateurs de ce temps-là. Royer-Gollard crut qu'il se devait à lui-même de ne point paraître renier ses opinions les plus anciennes et les plus solides, sous le coup d'événements imprévus. Il attachait d'ailleurs le plus grand prix à protester contre les doctrines et les lois que la passion politique improvise pour légitimer ses actes. « Que voyons-nous, dit-il, dans la longue suite de nos révolutions? La victoire de la force sur l'ordre établi, quel qu'il fût, et, à l'appui, des doctrines pour les légitimer. Nous avons obéi aux dominations imposées par la force; nous avons reçu, célébré tour à tour les doctrines qui les mettaient en honneur. Le respect est éteint, dit-on : rien ne m'afflige, ne m'attriste davantage, car je n'estime rien plus que le respect; mais qu'a-t-on respecté depuis cinquante ans? Les croyances sont détruites! mais elles se sont détruites, elles se sont ruinées les unes les autres. Cette épreuve est trop forte pour l'humanité, elle y succombe. Est-ce à dire que tout soit perdu? Non, tout n'est pas perdu; Dieu n'a pas retiré sa main, il n'a pas dégradé la créature faite à son image; le sentiment moral qu'il lui a donné pour guide, et qui fait sa grandeur, ne s'est pas retiré des
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cœurs. Le remède que vous cherchez est là et n'est que là. » Ce sont là de nobles paroles, tout à fait dignes dun philosophe chrétien, mais quel service pouvaient en attendre ceux des amis de Royer-Collard qui portaient le poids des affaires?
Bien qu'il assistât assez régulièrement aux séances de la Chambre, pendant ses séjours à Paris, il se retirait peu à peu de la vie publique. Lamartine l'a dépeint, tel qu'il était dans les derniers jours de sa verte vieillesse : « M. Royer-CoUard, dit-il, était de corps et d'àme une figure antique et comme immuable dans notre monde moderne et passionné. Sa taille était haute et forte, son visage austère, son regard venant de loin et tombant de haut, sa démarche majestueuse, son attitude posée, sa bouche ordinairement fermée et ne se déridant que par un sourire plein de réticence et quelquefois de dédain. Il paraissait au milieu des assemblées, au sommet desquelles il s'asseyait à l'écart, pétri d'une argile plus froide et plus immatérielle que celle des hommes dont il était entouré. » Ne prenant plus part aux discussions à la tribune, il ne faisait connaître sa pensée que par des sentences dogmatiques et des épigrammes travaillées qui circulaient dans les couloirs de la Chambre et dans les salons de la société politique comme des médailles ou plutôt comme la monnaie d'un esprit toujours en activité. La lecture des mêmes livres, dans une solitude de jour en jour plus étroite, était son occupation favorite et à peu près exclusive, ayant toujours été paresseux à écrire, même une lettre. « Je me résigne parfaitement à cette solitude, écrivait-il dès 1833 à son ami Prosper de
Barante; à mon âge et par le temps qui court, je la trouverais ou je me la ferais partout. Je sens chaque jour que je ne suis plus de ce monde; le passé m'occupe encore parce que je le suis et que j'y trouve ample matière à réflexion; je ne m'entends pas avec le présent; je ne sais pas l'avenir, si ce n'est que la face de notre terre sera renouvelée, que ce qui commande obéira, que ce qui a dominé servira plus ou moins, plus tôt ou plus tard; quand je serais bien plus jeune, je ne voudrais pas aider à la métamorphose, ni en prendre ma part. Je n'avais de vocation libérale qu'avec la légitimité; la quasilégitimité n'est pas un contrepoids suffisant, elle aura bientôt usé les honnêtes gens qui s'}' sont confiés. Je ne vois que le National et les Débats; je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis ni avec les uns ni avec les autres, mais je crois apercevoir, comme spectateur, que c'est le National qui gagne du terrain.... Je viens de lire avec grande attention la République de Platon, j'avais lu auparavant la Politique d'Aristote. J'admire que ces gens-là en savaient plus que nous sur bien des points; par exemple, ils ont parfaitement connu la démocratie, dans laquelle nous ne faisons que débuter. » Avec tout le respect qui est dû à un homme de l'esprit de Royer-Gollard, il est permis de penser que ce n'est ni dans Platon ni dans Aristote qu'il pouvait apprendre à connaître la démocratie moderne. Il a ainsi achevé sa vie dans une société commençante et qu'il ne comprenait pas, en proie à de vives inquiétudes que toute sa philosophie ne lui servait point à calmer, doutant de la solidité des conceptions
de son propre es|)rit, chagrin de l'insuccès de la cause qu'il avait embrassée, jaloux souvent déjeunes renommées qui paraissaient menacer la sienne, à la fois ombrageux et susceptible, exigeant et dominateur, attendant beaucoup des autres et ne voulant plus rien donner de lui-même, triste et mécontent au point de se brouiller avec ses plus anciens amis, comme il fît avec M. Guizot, pour en avoir éprouvé un refus dans une circonstance où il avait cru tout obtenir, par Tunique raison qu'il l'avait demandé.
En 1839, il se retira définitivement, en ne se présentant plus à ses fidèles électeurs de Vitry-le-François. Il voulait, disait-il, mettre un intervalle entre sa vie active et la mort. L'année précédente, il avait, à ce que l'on a prétendu, travaillé aux négociations laborieuses et délicates qui amenèrent le prince de Talleyrand à faire sa fin, c'est-à-dire à rentrer, par une rétractation solennelle, mais qui ne vit le jour qu'à la dernière heure, en paix avec l'Eglise. Talleyrand dans son château de Valençay, Ro3^er-Gollard dans sa propriété de Ghâteauvieux, étaient voisins de campagne et se visitaient volontiers pendant la belle saison. Leur conversation mutuelle leur plaisait, et Royer-CoUard aimait à dire, quand il s'apprêtait à revoir le vieux diplomate, pendant les loisirs des vacances, qu'il allait faire avec lui son tour d'Europe. Le grand seigneur recevait à dîner le grand bourgeois toujours flatté de l'honneur et qui n'aurait pas osé, de son chef, rendre cette politesse; mais Talleyrand s'invitait lui-même' à Ghâteauvieux avec la duchesse de Dino, sa nièce, et les relations n'en
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étaient que plus étroites, sur le pied d'un respect fort exactement observé de part et d'autre, au moins dans les apparences.
A Paris, Royer-Collard continuait à voir les hommes politiques, particulièrement ceux de son temps, M. Mole entre autres, qui lui inspirait une considération affectueuse et qu'il voulut même, contre ses adversaires de la coalition, défendre à la tribune par un discours qu'il écrivit, qu'il ne prononça point, et qui, par une cause encore inexpliquée, ne se retrouva pas dans ses papiers après sa mort. Il assistait avec assiduité aux séances de l'Académie française et prenait part à la discussion des sujets proposés pour les prix annuels. Il attachait à cette discussion un tel intérêt, qu'il se contraignait à écrire les observations qu'il avait à présenter, comme il faisait chaque fois qu'il avait à parler dans la Chambre. En 1843, on parla de mettre au concours l'éloge de Voltaire; il s'y opposa, en disant que « si le christianisme a été une dégradation, une corruption, s'il a fait l'homme pire qu'il n'était. Voltaire, en l'attaquant, a été un bienfaiteur du genre humain; mais que si c'est le contraire qui est vrai, le passage de Voltaire sur la terre chrétienne a été une grande calamité », ajoutant que tout ce que pouvait faire l'Académie c'était de mettre au concours non pas l'éloge de Voltaire, mais un discours sur Voltaire. Cet avis prévalut, et ce qu'il y a de curieux, c'est que ce fut un philosophe catholique, d'une foi dont l'ardeur égalait certainement celle de Royer-Collard, Bordas- Demoulin, qui faillit obtenir le prix, à la suite d'un
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discours des plus remarquables sur le patriarche de la libre-pensée au xviii'^ siècle.
On méconnaîtrait la sincérité des convictions religieuses de Royer-Gollard si l'on mettait en doute sa fidélité à la foi chrétienne, à n'importe quelle époque de sa vie. Toutefois on doit avouer que cette foi demeura longtemps sans agir. Pour toutes pratiques, il assistait aux offices de sa paroisse, surtout à Châteauvieux où il tenait, sinon à jouer au seigneur du village, du moins à donner le bon exemple à ceux qui l'entouraient d'une grande vénération. « J'ai la foi qui croit, disait-il à ses filles, mais je n'ai pas la foi qui voit; elle est si précieuse, cette foi, qu'il faudrait aller la chercher jusque dans les entrailles de la terre. Je ne suis pas tel que je le voudrais pour m'approcher de l'autel; si je voulais y aller, je tomberais. » De telles paroles ne s'expliquent que par son rigorisme. On sait en effet que la doctrine janséniste condamne la fréquence des sacrements, et c'est pourquoi Royer-CoUard ajourna pour lui la communion aux derniers moments de sa vie. Serait-ce là ce qui a fait dire à Désiré Nisard : « Je m'étonne que certains écrivains d'un catholicisme très jaloux, qui revendiquent M. Royer-Gollard pour leurs opinions politiques, n'en veulent pas pour leur église. Ne serait-ce point qu'ils font cette église trop petite? » Il est plus simple de reconnaître que jusqu'au bout Royer-Gollard a compris et pratiqué la foi chrétienne, à l'exemple de sa mère, de son aïeule et des solitaires de Port- Royal, dignes précepteurs de ces femmes d'un autre âge. On a exhumé des lettres de Royer-Gollard à
son ami Becquey, qui parlent de visites qu'il se proposait de faire à un prêtre de la paroisse Saint- Sulpice, et dont on infère que sa prétendue conversion a longtemps précédé sa mort. C'était peine inutile : Royer-Collard ne s'est pas converti, parce qu'il n'avait nul besoin de se convertir. Il s'est confessé à son curé, à l'article de la mort, comme faisait autrefois tout bon chrétien, et c'est tout ce que l'on peut dire de mieux, de plus conforme à la vérité et de plus digne de son caractère.
Il mourut le 4 septembre 1845, à Châteauvieux, dans la quatre-vingt-troisième année de son âge, entouré de sa famille, après avoir béni son petit-fils Paul Andral, à qui il adressa la recommandation suivante, oîi l'on peut voir sa dernière pensée : « Il n'y a dans ce monde de solide que les idées religieuses; ne les abandonnez jamais, ou, si vous en sortez, rentrez-y ». La veille, il avait exigé de son gendre, le savant médecin Andral, qu'il lui fît connaître l'heure approximative de sa mort; il put recevoir ainsi les sacrements à l'heure fixée par sa volonté toujours présente et jusqu'au bout inflexible, et il s'éteignit, sans rien laisser paraître des suprêmes souffrances.
Tel fut, dans sa vie publique et privée, Pierre- Paul Royer-Gollard, bourgeois de forte race, intelligence puissante et conscience noble, en qui se trouvèrent réunies les facultés les plus hautes et les qualités les plus rares, une raison vigoureuse, pénétrante et dominatrice, un esprit libre, épris de la vérité, capable de la découvrir et encore plus
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capable de la défendre, avec des mœurs sévères, des goûts simples et le sentiment le plus élevé de sa dignité personnelle. Un homme semblable était appelé à tenir une place et à jouer parmi ses contemporains un rôle tout à fait à part; et, en effet, ce qu'il y a de plus remarquable en Royer-Collard, ce ne sont peut-être ni ses talents ni ses vertus, c'est lui-même, c'est sa personne morale, lune des plus considérables que la France ait connues depuis la Révolution. Sainte-Beuve a écrit de cet homme qu'il était un « monument », et cette expression singulière donne la juste idée de 1 impression qu'il a laissée à tous ceux qui l'ont approché. Combien de temps faudra-t-il attendre avant de revoir non pas son pareil, mais un autre homme qui lui ressemble, si même une telle apparition est possible? C'est ce que nul ne saurait dire, car Fépoque historique, avec ses révolutions, ses épreuves, ses devoirs et ses grandeurs, c'est-à-dire le moule où se forma un Royer-Colîard, a disparu et ne se reverra plus. Il a été la vivante incarnation de la bourgeoisie de son temps; aujourd'hui encore, il personnifie tout un ensemble d'idées et d'intérêts à présent mêlés et confondus dans une pensée commune et plus vaste, dans une société plus profonde et plus large, où il aurait quelque peine à se reconnaître, mais qu'il ne répudierait pas, parce que la démocratie c'est la France et qu'il ne s'est jamais séparé de la France. Après tout, ce grand bourgeois appartient, non pas à sa caste, mais à la patrie française. Qu'importent les contradictions de sa pensée, de son langage, de sa conduite même, et que pèseraient, dans
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les balances d'une exacte justice, ses préjugés et ses travers, si on leur opposait ses qualités et ses services? A la distance où nous sommes de Royer- Gollard, l'histoire ne doit voir que l'unité de sa vie consacrée tout entière aux plus nobles causes. N'a-t-il pas lutté avec une persévérance que rien n'a découragée contre le fanatisme religieux, contre les privilèges aristocratiques, contre l'ignorance, le pire de tous les fléaux? Gomme il était sans rivaux en son temps, il est resté sans imitateurs; mais son influence n'en a peut-être été que plus grande sur toutes les générations venues après lui. Il a instruit, il a élevé la France, en lui exposant des idées qui ne passeront point, dans une langue impérissable et qui le met au rang de nos grands écrivains. Sa gloire littéraire durera peut-être plus que sa gloire politique; mais lune et l'autre font partie de ce patrimoine immortel, qui chaque siècle grandit, avec le nom de la France, dans l'admiration et la reconnaissance des hommes.