LA HKVOLUTION DE JUILLET
tion. Dès qu'il commença de faiblir et de livrer le gouvernement aux amis de son frère, dès que Charles X fut monté sur le trône à son tour, il devint évident que l'accord ne se ferait j3as, et le rêve doctrinaire dut s'évanouir. Royer-Collard reconnut alors qu'il était nécessaire de modifier sa théorie des droits de la Chambre. Il avait mis le gouvernement dans le roi; il lui fallut le mettre dans les assemblées parlementaires qui font et défont les cabinets. Le ministère gouverne, et le roi ne fait plus que régner. C'était la pensée même du jeune et brillant journaliste Thiers. Les Doctrinaires, et Royer-Collard tout le premier, traitaient cette pensée de révolutionnaire et de subversive. M. Thiers ajoutait qu'il fallait enfermer les Bourbons dans la Charte : ils y sauteront, disait-il. Rover-Collard se défendait comme d'une offense à sa fidélité légitimiste d'une pareille proposition, mais il entendait bien ne point se séparer du pays à qui il inspirait tant de confiance. Il était pris comme dans un étau entre les faits et les doctrines : ce sont les faits qui ont eu raison de lui.
Il lutta longteraj)S, portant à droite et à gauche les conseils de la modération, mais connaissant trop bien les hommes pour s'étonner de n'en être pas écouté. Il s'obstinait à conseiller des transactions dont personne ne voulait plus. Dupin aîné a raconté, dans ses Mémoires, une séance curieuse tenue chez le président de la Chambre où le général Sébastiani exposa le plan de l'opposition de Gauche, dans le débat sur la loi d'administration départementale où succomba le ministère Marlignac : « Pendant tout
ce temps, dit-il, M. Royer-Gollard gardait le silence. Il observait attentivement et se contentait de temps en temps de froncer le sourcil à sa manière, en faisant marcher sa perruque d'avant en arrière et d'arrière en avant, mouvement qui était regardé dans la Chambre comme l'indice de l'agitation de sa pensée : cuncta supercilio moi'ens. L'agitation de sa pensée répondait à l'inquiétude de son âme ». Quand on vint annoncer à Royer-Collard la composition du cabinet que Charles X forma pour remplacer le ministère Martignac, il dit, n'y voulant pas croire : « Un tel ministère ne se comprend pas, c'est un effet sans cause. Allons! Charles X est toujours le comte d'Artois de 1789. » Il le savait bien, lui à qui le roi, dans une conversation privée, avait dit peu de temps avant : « Je suis loin de détester M. de la Favette comme homme privé; il n'y a en France que lui et moi qui n'ayons pas changé depuis la Révolution ».
Il prit dès lors son parti. Député de la France, il se ranorea du côté de la France. La Chambre
était décidée à défendre ses droits, à dire au roi que le ministère Polignac n'avait point sa confiance; non seulement son président ne fit rien pour empêcher cette résolution, mais il l'y encouragea, non sans en avoir souffert cruellement. « Rien peut-être ne sauvera la royauté; mais si elle doit être sauvée, c'est en la retirant de la voie qui la conduit à l'abîme », répétait-il à ses amis, à M. de Rarante, au duc de Rroglie, à !M. Guizot, qui partageaient son opinion. « Il faut frapper vite et fort, ajoutait-il; ne laissons pas à la folie de quelques
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hommes le temps de détruire la liberté. )) Il avait sans doute raison, mais il oubliait la recommandation qu'il avait si souvent faite de ne point pousser Charles X aux résolutions extrêmes. Il est plus que probable que, dans ces circonstances critiques, il tomba du côté où il penchait, en se laissant aller à ce pessimisme amer et découragé, qui lui avait fait dire un jour : périr est aussi une solution.
Mais ce n'est point périr, ce n'est même pas tomber que de se ranger du parti de la France, comme il fit le jour où, président de la Chambre, il alla aux Tuileries lire au vieux chef de la branche aînée des Bourbons l'Adresse préparée dans la Commission de la Chambre et votée par les 221 députés de l'opposition libérale. On a dit que cette Adresse, il l'avait inspirée et même rédigée. Inspirée, cela n'est guère douteux; mais rédigée, cela est tout à fait invraisemblable, à cause de sa correction parlementaire bien connue. Il ne fit, dans cette occasion, que ce qui était strictement dans son devoir, mais il le fit avec une fermeté et une émotion également respectueuses où la royauté comme la liberté purent reconnaître en lui leur serviteur fidèle.
Charles X, en réponse à l'Adresse des 221, fit connaître ses intentions. C'était d'abord la prorogation, en attendant les Ordonnances. La prorogation publiée, Royer-Collard se retira dans son domaine de Châteauvieux. Il ne revint à Paris qu'après le coup d'Etat, après la résistance victorieuse du peuple de Paris, après l'abdication de Charles X et enfin le départ de la famille royale pour l'exil où devait mourir, sans avoir régné, le dernier représentant
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de l'antique monarchie française. Les événements s'étaient succédé avec une rapidité foudroyante. La révolution faite, la Chambre fut convoquée de nouveau; elle offrit la couronne au duc d'Orléans, qui l'accepta, dans la séance du 9 août 1830. Royer-Collard avait été nommé vice-président de la Chambre et appelé comme tel à signer le procès-verbal de cette séance historique. Son nom ne figure pas au bas de ce document.
Avait-il prévu le coup d'Etat? Tout autorise à le croire, car ce n'est guère qu'après la chute de la monarchie de Juillet que les mêmes hommes — à part ceux qui ne consentirent pas à renier leur participation à cette révolution — manifestèrent une sorte de repentir, déclarèrent qu'ils s'étaient trompés, en changeant l'ordre de successibilité au trône, en ne proclamant pas roi de France le duc de Bordeaux, petit-fils de Charles X. En vérité, c'est trop oublier les enivrements de la lutte et ceux plus grands encore du triomphe. La réapparition des trois couleurs sur les tours de Notre-Dame à Paris, sur l'impériale des malles-postes et des diligences qui sillonnèrent la France, détermina dans toute la nation une joie qui alla jusqu'au délire. Quelles qu'aient été les désillusions de tous les partis, quand les luttes politiques se rallumèrent et enflammèrent aussi vivement que jamais les cœurs, dans les premiers mois de la royauté de Juillet on ne se demanda point si l'on avait bien ou mal fait de traiter la branche aînée des Bourbons avec la dernière rigueur. La résistance aux Ordonnances parut à tous un devoir; on y courut comme à la défense du droit, le