‹ Rubens et l'ećole d'AnversChapitre 10 sur 58 · A GÊNES · texte numérisé non relu

A GÊNES

Pour l'église des Jésuites, deux tableaux : la Circoncision, saint Ignace guérissant des estropiés et des malades.

On n'a aucun renseignement sur les ouvrages qu'il exécuta pour le duc de Mantoue et qui furent sans doute très-nombreux.

de soie, collerette de dentelles, pourpoint serré où brillait une chaîne d'or, manteau jeté sur l'épaule, faisait d'ailleurs ressortir sa bonne mine. Il avait tout ce qui forme un cavalier accompli. Et il n'en possédait pas seulement les dons extérieurs. A un talent déjà robuste, à une instruction variée, il joignait un esprit solide, une élocution facile et de bon goiit. Les hommes du Nord ont une aptitude spéciale pour apprendre les langues : Rubens connaissait et parlait sept idiomes : le latin, l'espagnol, l'italien, l'allemand, l'anglais, le français et le flamand. Avec de si nombreuses ressources, l'usage du monde et l'habitude des cours, il n'était pas extraordinaire qu'il fiit partout bien accueilli.

Le duc venait souvent le voir dans son atelier. Comme il passait près de la porte entr'ouverte, un jour que Rubens peignait un épisode de l Enéidey il l'entendit récitera haute voix, pour enflammer son imagination, ces vers du dixième livre :

Là, des champs paternels vint le fils glorieux Du Tibre et de Manto, prophétesse des cieux, Ocnus, à qui tes murs doivent leur origine 0 Mantoue ! et le nom de sa mère divine ^ etc.

Il en était là, lorsque le prince, entrant tout à coup, le sourire sur la bouche, lui adressa la parole en latin ; il croyait faire une espièglerie et le mettre hors d'état de répondre, au moins dans le même langage, car on peut comprendre un idiome et ne pas savoir le parler Mais

^ nie etiam patriis agraen ciet Ocnus ab oris, FatidicfB Mantus et Tusci filius amnis etc.

Nous avons emprunté la traduction de Barthélémy. Campo Weyerman dit que Rubens peignait alors le combat de ïurnus et d'Énée; mais les vers n'ont aucun rapport avec cet incident. Tous les compilateurs ont néanmoins répété la phrase de Weyerman.

2 Descamps rapporte ce détail d'une manière bouffonne : (( Le Duc qui

Rubens lui prouva qu'il se trompait, car il fit usage des termes les plus purs dont se servissent les Romains. Le due fut enchanté de voir qu'un seul homme possédât tant de mérites divers.

Bientôt une occasion se présenta d'en tirer parti ailleurs que dans les relations journalières et dans le tranquille domaine des beaux-arts. Gonzague voulait envoyer à Philippe III, roi d'Espagne, de magnifiques présents ; le plus remarquable était une somptueuse voiture et un attelage de sept chevaux napolitains. L'adresse et les talents du peintre le firent regarder par Vincent comme le meilleur ambassadeur qu'il pût choisir. Ainsi débuta ans la carrière diplomatique l'ingénieux Anversois, auquel Marie Pypeling avait communiqué toute sa finesse.

Le roi d'Espagne l'accueillit avec bonne grâce, l'entretint de sa mission, puis de son voyage, de ses études en Italie, et, pour terminer, lui demanda des nouvelles de la Flandre. La guerre, quoique ralentie, n'était point suspendue, pas même par une trêve ou paix incertaine, Contarini, ambassadeur de Venise à Madrid, en 1605, s'exprime de la sorte dans une relation écrite présentée au sénat de sa ville natale : « Les Espagnols, dit-il, jugent la guerre des Pays-Bas éternelle ; les trésors, la population, les forces du royaume s'y engloutissent. Le duc de Lerme croyait n'avoir plus à s'en occuper, depuis Tavénement d'Albert et d'Isabelle : or, elle coûte bien davantage à la métropole. Le roi ne semble tenir sur pied que trente mille hommes; il en paie plus de soixante

l'avait écouté, dit-il, entra en riant, et lui parla en latin, croyant l'embarrasser et qu'il n'entendait pas cette langue. » Si Rubens n'avait pas entendu le latin, il n'aurait pas compris les paroles qu'il débitait, et s'il les avait débitées sans les comprendre, il aurait fait une sottise, laquelle dans tous les cas, n'aurait pu lui monter l'imagination.

96 riERllE-PAUL RUBENS.

mille. Ces longues hostilités inquiètent les Espagnols ; ils ne donnent des subsides qu'avec une extrême répugnance, et les donnent quelquefois trop tard. S'ils continuent la guerre, c'est pour ne point exposer leurs domaines dans les Indes ^ . »

La conversation de Rubens, ses nobles manières, l'étendue de son savoir firent le plus grand plaisir au monarque. Il lui témoigna son contentement, lui dit de le regarder à l'avenir comme son protecteur. Le duc de Lerme était, en outre, chargé de lui remettre d'assez beaux présents. Gonzague, charmé de son adroite conduite, ne se montra pas moins généreux.

Mais si Rubens était flatté de ces honneurs, son génie mécontent le poussait à chercher d'autres satisfactions. Il travaillait depuis plusieurs années déjà dans la petite ville de Mantoue. Florence, Pise, Sienne, Bologne et Rome étaient à peu de distance ; un court voyage pouvait l'y transporter, et cependant il n'avait pas encore vu ces galeries pleines de chefs-d'œuvre. Epiant donc un moment favorable, il annonça au duc son intention de le quitter. Gonzague trouva légitime son dessein de parcourir l'Italie, pour augmenter ses connaissances et achever ses études ; il lui donna son consentement, mais avec regret. Il le chargea de lui copier plusieurs grands tableaux romains, lui passa au cou une chaîne d'or et lui prouva son afîection par d'autres présents.

Le voilà donc livré à lui-même sur cette terre fameuse, où abondent les souvenirs. Il marcha en toute hâte vers Rome : c'était alors le but principal de la curiosité humaine. Michel-Ange d'ailleurs l'y attirait sans doute : il

* Histoire des troubles des Pays-Bas, par Vandervinckt, t. iii^.

avait hâte de contempler dans toute sa grandeur ce génie fraternel. Si on avait pu prévoir Fimmense renom qu'il allait acquérir, il eût été curieux de le suivre à la chapelle Sixtine. Le Jugement dernier y qui en couvre une paroi de ses terreurs savantes et de ses formes énergiques, ne pouvait que lui causer une profonde sensation. L'art y montrait toute la violence dont il était lui-même naturellement épris. Ces motifs tragiques, ces lignes pleines de hardiesse, ces véhémentes attitudes lui inspiraient une admiration sans bornes, et il oubhait les heures, perdu dans sa joie. Les derniers rayons du soleil frappaient la haute coupole, les bruits allaient s' éteignant, les fidèles abandonnaient le temple aux esprits nocturnes, et les formidables acteurs de la vision apocalyptique avaient l'air de s'animer dans l'ombre croissante. Le gardien faisait retentir ses clefs, impatient de fermer l'église ; l'homme du Nord s'éloignait à regret, emportant au fond de sa pensée tout un peuple de géants.

Après avoir fait une station dans la ville éternelle, notre artiste revint sur ses pas et prit le chemin de Florence. Le duc de Toscane l'ayant accueilli d'une manière affable, il exécuta pour lui un Hercule placé entre Vénus et Minerve, entre le plaisir et la sagesse, et d'autres tableaux, parmi lesquels se trouvait sa propre effigie, destinée à la collection de tous les peintres célèbres.

Bologne et les Carra che satisfirent ensuite sa curiosité. Puis il se laissa entraîner une seconde fois h Venise par son instinct flamand ; puis il retourna devant les fresques de Michel-Ange. Rome et la ville amphibie étaient les deux pôles aimantés qui l'attiraient tour à tour. Dans Fune il trouvait la furie du dessin, dans Fautre, il s'enivrait des magnificences de la couleur. Les deux forces

principales de son génie étaient de la sorte caressées, développées, stimulées. Il travailla pour le chef de l'Eglise, pour les cardinaux, les princes et la noblesse.

Le désir de voir, d'étudier toutes les manières vint encore le tirer par son manteau, en lui criant : « Lèvetoi et marche. » Il prit la route de Milan, où il esquissa la fameuse Cène de Léonard de Yinci ^ et exécuta quelques ouvrages, dont un destiné à la bibliothèque Ambroisienne. Son séjour dans cette ville fut néanmoins de courte durée; il longea les Alpes et s'achemina vers Gênes. La renommée qui le précédait le fît accueillir en triomphateur. Les membres du sénat, de la noblesse et les principaux marchands de la république industrielle se disputèrent ses productions. Les Jésuites lui demandèrent deux grands tableaux qu'ils voulaient placer dans leur église. L'un a pour sujet la Circoncision, et l'autre, saint Ignace, le fondateur de l'ordre, guérissant les malades et les estropiés. Les Génois regardent ces deux pages comme les plus belles de l'artiste. Le climat délicieux de la ville, la politesse des habitants, les hommages qu'on lui rendait, le séduisirent et le captivèrent. Si l'on excepte Mantoue, ce fut le heu de la péninsule italique oii il demeura le plus longtemps. Il y exécuta même un ouvrage que l'on n'aurait pas attendu de lui. C'est un travail d'architecture qui représente les façades, les coupes, les plans, les élévations des principaux palais génois : il ne compose pas moins de 136 planches in-folio^. Sur le titre on voit une poule qui

* Son dessin a été gravé par Witdoeck.

2 En voici le titre : PalazJ^i antichi di Genova, raccoUi e désignait daPietro Paolo liubens ; in Ânversa appresso Giacomo Meursio, anno 1613. L'ouvrage parut en deux livraisons, l'une de 72 planclies, l'autre de 67.

couve ses œufs et au-dessous une épigraphe latine :

Noctii incubando diuque.

Cette devise est de la dernière importance ; elle montre que Rubens pensait et méditait beaucoup plus qu'on ne serait tenté de le croire, malgré ses vastes études et ses connaissances linguistiques. Ce n'était pas seulement un homme de fougue ; il calculait d'une manière savante les effets qu'il voulait produire.

Pendant qu'il oubliait sa patrie sur les grèves de la Méditerranée, une triste nouvelle lui rappela qu'il avait vu le jour loin du soleil italien. Au commencement du mois de novembre 1608, il apprit que sa mère était dangereusement malade. Il partit aussitôt pour Anvers, mais en route un second message vint lui donner l'affligeante certitude que Marie Pypeling était morte le 14. Il semble avoir alors ralenti sa marche, puisqu'il n'atteignit les Pays-Bas qu'en janvier 1()09 ^ Il trouva sa mère enterrée dans l'église de l'abbaye Saint-Michel, à Anvers, lui fît élever un monument funèbre et composa lui-même l'épitaphe, dont les premiers mots seulement sont dignes d'attention : Mariœ Pijpelingiœ prudentissimœ, lectissimœ femînœ, etc. Lorsqu'au milieu de sa douleur, il avait voulu faire l'éloge de sa mère, elle s'était surtout offerte h sa mémoire comme une femme intelligente et prévoyante. Il sentait combien il lui avait d'obligations, et pour la manière adroite dont elle avait dirigé le sort de sa famille, et pour la prudence qu'elle lui avait transmise.

1 « Ut in Belgium rediit anno 1609, sparsâ jam latè peritiœ ejus fomâ «etc. Vie de Rubens, par Philippe son neveu. Cette biographie avait d'abord été attribuée à Gêvaerts, ami de liubens; mais une lettre de Philippe constate qu'il en est l'auteur. Reiffenberg, Mémoires de l'académie de Bruxelles.

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