CHAPITRE V
I*icrre-Paiil Rubenn.
Riibens veut quitter la Belgique : les Archiducs le retiennent. — Son premier mariage. — Il se fait construire à Anvers un hôtel somptueux. — Description de sa manière. — 11 est le peintre le plus puissant qui ait jamais paru.
Après avoir donné à sa mère un dernier témoignage d'alFection, Rubens s'enferma quelques semaines pour la pleurer, dans le monastère qui abritait ses restes. Mais le temps assoupit toutes les douleurs, et le chagrin de l'artiste belge se calma comme les autres. Sortant alors de sa retraite, il alla voir ses parents et ses amis, ceux du moins qui lui étaient restés fidèles, pendant une absence de huit ans et sept mois. La haute société Faccueillit de la manière la plus brillante, car sa gloire méridionale avait pénétré jusque dans le nord. Ces démonstrations flatteuses ne l'empêchèrent point de regretter l'Italie. L'air froid, le ciel brumeux, les plaines monotones des
Pays-Bas ne lui souriaient guère. ïl était justement arrivé au milieu de la mauvaise saison et frémissait malgré lui , en voyant la neige tomber lentement le long des vitres. Plus de Raphaël, d'ailleurs, plus de Michel-Ange, plus de Corrège, plus de Titien ni de Paul Véronèse ; habitué à voir leurs magnifiques ouvrages, le robuste Flamand croyait impossible d'en tolérer la privation. Il tomba donc peu à peu dans un amer ennui et témoigna par ses plaintes le chagrin qu'il éprouvait Résistant aux efforts de ses admirateurs, il conçut le dessein d'abandonner pour toujours la Néerlande. S'il avait exécuté ce fâcheux projet, l'école belge était perdue; elle aurait avorté entre les mains d'hommes secondaires, au lieu d'engendrer les merveilles qui ont fait faire à sa gloire le tour du monde. Voilà le danger de ces longues absences, pendant lesquelles on se naturalise sur un autre sol, en oubliant les mœurs, les goûts et le climat de sa patrie.
Heureusement que ses productions et son ambassade en Espagne lui avaient déjà donné assez d'importance pour que l'on comprît la nécessité de le retenir. Albert et Isabelle eux-mêmes ne voulurent point que le pays essuyât une si grande perte. Ils firent donc prier l'artiste anversois de se rendre à la cour et lui témoignèrent l'intérêt le plus flatteur : jamais princes ne l'avaient mieux accueilli. Après lui avoir demandé de nombreux détails sur ses voyages et ses missions diplomatiques, ils le chargèrent d'exécuter leurs portraits et, pour le fixer près d'eux, le nommèrent leur peintre ofOciel, avec cinq cents florins d'appointement. Ce titre avait cela d'avantageux qu'il lui permettait de peindre et d'enseigner la peinture.
» Michel, Histoire de Rubens, p. 43.
sans être asservi aux règlements des corps de métier, qui régissaient et entravaient la confrérie de Saint- Luc. Les lettres patentes de sa nouvelle dignité lui furent remises le 23 septembre 1609 ^ Les ministres, les personnages les plus marquants secondèrent les archiducs et entourèrent le grand homme de prévenances. Tant d'efforts changèrent les idées de Rubens : il sentit qu'il aurait mauvaise grâce h se montrer inflexible. Mais en acquiesçant aux vœux d'Albert et d'Isabelle, il leur manifesta le désir d'habiter Anvers, pour travailler paisiblement, loin des distractions et du tumulte delà cour. Les princes lui en donnèrent ]a permission et Pierre- Paul se retira dans la ville de ses aïeux.
La bienveillance des archiducs ne l'avait pas seule déterminé ; un maître plus puissant, l'amour, avait aussi contribué à lui faire prendre cette résolution. Une fille de Jean Brandt, licencié en droit et secrétaire de la régence, le tenait captif. Sa sœur avait épousé Philippe Rubens, frère du peintre. Ils étaient donc déjà parents et ne devaient pas avoir à lutter contre de grands obstacles pour rendre plus intimes les liens qui les unissaient^. Notre artiste épousa effectivement Lsabelle Brandt
* Particularités et documents mé dits sur Rubens, parGachard, Bruxelles, 1842. L'acte dont nous parlons a été publié pour la première fois dans cette curieuse brochure. « Michel, dit l'auteur, et d'autres biographes après lui, prétendent que, à cette époque, les Archiducs décorèrent Rubens de la clef d'or, c'est-à-dire qu'ils lui donnèrent le titre de chambellan. Michel va même plus loin : il ajoute qu'ils le créèrent conseiller d'Etat. C'est là une double erreur que n'excuse point l'ignorance où ont été ces écrivains des lettres patentes du 23 septembre 1609 ; car Rubens n'étant pas noble, ne pouvait être fait chambellan; et quant à la dignité de conseiller d'Etat, elle était réservée aux seigneurs les plus éminents du pays, à des personnages tels que le prince d'Orange (Philippe-Guillaume), le duc d'Arschot, le comte de Solre etc. »
2 II est digne d'attention que Rubens ne se soit épris d'aucune Italienne, malgré la beauté supérieure des femmes nées dans la péninsule, et ait ou
PIERRE-rAUL RUBENS. 103
le 13 du mois d'octobre 1609 et alla vivre chez son beaupère * .
Mais cette existence en commun ne pouvait lui être longtemps agréable. Il acheta l'année suivante une habitation spacieuse, dans la rue qui porte maintenant son nom^. Comme l'architecture ne lui plaisait point, il la fit démolir et dressa lui-même le plan d'une construction nouvelle. Ayant rapporté d'Italie une foule d'objets rares, tableaux, statues, bustes, médailles, pierres gravées, bas-reliefs, vases d'agathe et de porphyre, il avait besoin d'une vaste salle pour les placer. Il fit donc bâtir entre le jardin et la cour une vaste rotonde, munie de fenêtres cintrées et surmontée d'une lanterne, ayant quelque ressemblance avec le dôme du Panthéon, à Rome. Il y disposa toute sa collection. Son atelier n'était pas moins splendide ; une sorte d'escalier royal permettait d'y monter et d'en descendre aisément les toiles les plus vastes. Les frais de cette maison s'élevèrent à 60,000 florins ^ (environ 1127,000 fr.). Mais l'entreprise ne se termina point sans mésaventure. Les maçons ayant creusé le sol pour jeter les fondations d'un mur latéral, entre le jardin de Rubens et celui des arquebusiers, les membres de cette corporation prétendirent que l'on avait empiété sur leur terrain. Ils députèrent donc à l'artiste
contraire si vite épousé une Flamande assez lourde. Cela montre la persistance de ses goûts originels, que ni l'étude des œuvres méridionales, ni la vue d'une race plus élégante ne purent modifier.
ï In contubernio soceri aliquot annos vixit, quo tempore fecit tabulam magni altaris ecclesiaî parœcialis St.-Walburgis Antverpia;, quaî supplicium nostri Domini exhibet. » Vie de Ruhens, par Philippe son neveu. Michel et tous les compilateurs à la suite se trompent donc, lorsqu'ils disent que Rubens se fit construire une maison avant de se marier. L'acte qu'il passa avec la compagnie des Arquebusiers porte la date du 7 septembre 1611.
2 Voyez la note à la fin du volume.
3 Houbraken, t. I", p. 72.
loi PIKURE-PALTL UUBENS.
quelques-uns des leurs pour se plaindre de cette usurpation : ils voulaient faire combler la tranchée. Surpris de cette ambassade inattendue, le peintre soutint qu'il était dans son droit. Mais, en dépit de son aménité, la dispute n'aurait fini que devant les tribunaux, si le bourgmestre Rockox, chef de la ghilde et ami particulier de Rubens, ne lui avait démontré que ses adversaires gagneraient. On convint de s'arranger à l'amiable. Les arquebusiers lui demandèrent de peindre pour leur chapelle, dans la cathédrale d'Anvers, un triptyque ayant rapport à la vie de saint Christophe, leur patron. Rubens se hâta d'accepter cette condition peu onéreuse et prit son pinceau. Le sujet ne lui plaisait guère, mais il eut l'adresse de le transformer et de l'agrandir par une savante subtilité. D'après son étymologie grecque, le mot Christophe signifie porteur du Christ. Il représenta donc sur le panneau du milieu, la Descente de croix ou le Sauveur porté par les hommes qui le détachent de l'instrument fatal; sur l'aile gauche, la Visitation, ou Jésus porté dans le sein de sa mère ; sur l'aile droite, la Présentation au Temple, ou le divin enfant porté par le grand prêtre. L'extérieur des volets fut réservé à l'image du saint; il était, suivant l'habitude, accompagné d'un ermite avec sa lanterne et du hibou traditionnel, qui indique les approches de la nuit, le colosse ayant fait tout le jour d'inutiles efforts pour passer la rivière. Les arquebusiers se crurent déçus, quand il leur montra les scènes allégoriques : — « Ce n'est point là notre patron, direntils ; nous ne pourrons lui adresser nos prières devant ces emblèmes. » L'artiste ferma les vantaux, et les compagnons satisfaits n'eurent plus qu'à le remercier ^ On
* On raconte habituellement cette anecdote d'une manière différente,
était alors en 1612. Quelques années après, le peintre anversois reçut, comme appoint, une somme de 2,i00 florins et les arquebusiers ofl'rirent à sa femme une paire de gants, qui leur coûta 8 florins 10 deniers ^ Aussitôt que la maison fut prête, il vint l'habiter et se livra dès lors sans obstacle au travail.
Il était dans toute sa force, dans toute sa gloire, et avait composé le tableau qui passe pour son chef-d'œuvre.
mais les détails que nous avons retranchés sont évidemment faux. D'après la version ordinaire, l'artiste n'aurait peint que les surfaces intérieures du triptyque : c'est une erreur manifeste. Jamais l'extérieur des vantaux ne restait sans ornements ; on y traçait au moins des grisailles. Il serait impossible de trouver un seul exemple qui infirmât cette assertion. Rubens n'avait donc pas attendu que les arquebusiers se plaignissent pour exécuter le St-Christophe. Il ne dessina pas non plus le hibou dans l'intention de tourner en ridicule la sottise des confrères, qui n'avaient point, dit-on, apprécié la finesse de ses allégories. Ce hibou se retrouve sur tous les tableaux figurant le même épisode ; il marque la fin du jour. L'oiseau de Minerve n'a d'ailleurs jamais été un symbole d'ignorance et de stupidité : il représentait au contraire la sagesse, parce qu'il voit pendant la nuit, lorsque les autres créatures sont aveuglées par les ténèbres.
* Les comptes portés sur les registres de la ghilde nous ayant été conservés, le lecteur sera sans doute bien aise d'en prendre lui-même connaissance et d'en apprécier le caractère naïf. M. Émile Gachet les a traduits du flamand.
(( Le 7 septembre 1611 a été passé le contrat dudit tableau, à la salle des arquebusiers, entre ces Messieurs et Pierre Paul Rubens, en présence de M. Nicolas Rockox, ancien bourgmestre, et de leur capitaine.
)) Dépensé en vin d'honneur aux élèves, lors des trois visitations des panneaux dans la maison dudit Rubens, 9 fl. 10.
» En 1612, ledit tableau a été transporté de la maison dudit sieur Rubens à la chambre dudit serment.
)) Item, payé en différentes fois, tant pour le transport desdits panneaux, des matériaux pour l'échafaudage, le transport de l'atelier dans le vestibule, etc., et de là à la chapelle, etc., la livraison des matériaux, les frais des ouvriers, priseurs, entrepreneurs, par spécification, 176 fl. 14 1/4.
» Le 4 décembre 1613, l'ancien tableau de l'autel a été échangé contre celui de la Cène, placé sur la cheminée de la salle d'assemblée.
» Item, le 22 juillet 1614, on a consacré le nouvel autel de la chapelle des arquebusiers dans la cathédrale de Notre-Dame.
» Item, le8 janvier 1615, on a fait accord avec Pierre Paul Rubens et
C'est le moment ou jamais de caractériser sa manière et son génie.
Le premier trait qui frappe dans ce grand homme, c'est son immense fécondité. On évalue à treize cents le nombre de ses toiles. Plusieurs ont cent pieds carrés de surface et même davantage. Un morceau ordinaire ne lui coûtait que huit ou neuf jours de travail. Il ne lui fallut que deux ans pour terminer la galerie de Médicis, vingtet-une pages énormes. Il fit en un jour la célèbre kermesse du Louvre. Et non-seulement il a historié de larges espaces, mais sur chaque point de cette vaste
David Romeeus, doreur, touchant leurs ouvrages et travaux, en présence des
doyens etc dépensé alors 4G fl. 18.
)) Item, le même jour, payé à compte audit sieur Pierre Paul Rubens, 1000 fl.
» Item, payé à David Romeeus, pour la dorure des cadres du tableau et des deux volets, environ 110 fl.
» Le 25 juillet 1615, fait accord avec François de Crayer, pour la construction de la muraille de séparation entre le jardin dudit sieur Rubens et celui de la confrérie.
» Item, l'an 1615, payé pour 323 pots de bière, consommés par les ouvriers en construisant la muraille, 40 fl. 2.
» N. B. De cette somme ledit sieur Rubens doit payer la moitié, mais point le reste.
» Item, payé aux arpenteurs, pour l'arpentage de la nouvelle muraille, dont une moitié est due par ledit sieur Rubens, fi. 4.
» Item, revenait audit François de Crayer pour la construction delà susdite muraille, par-dessus l'accord fait pour sa franchise, 140 fl.
Item, l'an 1615, payé pour une paire de gants, présentée à l'épouse dudit sieur Rubens, 8 fl. 10.
» Item, le 16 décembre 1622, le doyen Jean Leese a passé son compte général d'administration et délivré à la chambre la quittance générale du sieur Pierre Paul Rubens, peintre, par laquelle celui-ci reconnaît avoir reçu la somme de quatre cents livres de gros (2400 fl.), en payement entier du tableau posé sur leur autel, en date du 13 février 1621. )j
Recherché et collationné ès registres de la chambre des arquebusiers d'Anvers, par le soussigné secrétaire de ladite chambre.
Anvers, le 27 juillet 1771.
F.-B. Belteins.
arène il a condensé les effets , multiplié les personnages, les lignes, les coups de pinceau. Il n'était point de ces hommes qui tournent les problèmes, qui se facilitent leur tâche. Il aurait pu, comme les Van Oost, placer deux ou trois figures au milieu de monuments sans fin, de draperies colossales ou d'autres accessoires traités à la brosse. Pour quiconque travaille de cette manière, une page considérable ne demande pas plus d'efforts, de soins et de temps qu'une œuvre très-bornée. Mais un procédé si leste ne convenait pas à Rubens ; ses œuvres ne lui semblaient jamais assez pleines, assez riches, assez dignes d'attention. Il déployait toujours toutes ses ressources, et son activité infatigable se portait sur tous les points de son œuvre. Quelque direction que prennent les yeux, ils rencontrent donc des objets intéressants ; les parties même qu'on néglige d'ordinaire, il les traite avec une égale conscience. Les personnages du second, du troisième plan son aussi finis que ceux du premier, sans que les Jois de la perspective en souffrent : il y a dans quelques-unes de ses toiles des prodiges sous ce rapport. Combien ces scrupuleuses habitudes doivent augmenter l'admiration des juges réfléchis ! Le peintre avait une double force de production, puisqu'il multipliait non- seulement les tableaux, mais les effets et les beautés dans chacune de ses œuvres. Si l'on feuillette l'histoire de l'art, si l'on examine les titres des grands dessinateurs, des grands coloristes, on verra que nul n'a eu autant de puissance. Oui, j'ose le dire, ce Michel-Ange du Nord l'emporte sur le Michel-Ange italien. Sans doute le Jugement dernier, les SybiUes, le Moïse, les tombeaux des Médicis , l'église Saint-Pierre et d'autres créations attestent une vigueur extraordinaire. Mais Rubens n'a pas
montré moins d^énergie, quand l'énergie était opportune. On trouve dans ses lignes la même puissance, la même ampleur dans ses formes, la même violence dans ses expressions, la même audace dans ses raccourcis; la chair, les os, les tendons, les mouvements, les attitudes, il les manie avec une fermeté, une assurance magistrales. Michel-Ange était peut-être plus savant ; il n'était ni plus fougueux, ni plus robuste, ni plus dramatique. Quoiqu'il soit mort plus âgé que Rubens, qu'il n'ait rien eu à démêler avec la politique, son bagage entier, peinture, sculpture, architecture, n'égale pas la vingtième partie des travaux de Rubens. Or, dans un parallèle comme celui-ci, la quantité doit être prise en considération; elle forme un des éléments du problème ; car il faut une bien autre vigueur pour produire sans relâche des œuvres excellentes que pour produire de loin en loin un morceau capital. Le génie du peintre italien s'épanchait d'une manière intermittente; celui de Rubens était un fleuve qui coulait toujours à pleins bords.
A la fécondité il joignait la variété. Dans quel genre n'a-il pas fait irruption, avec son bonheur et son audace habituels? Aucun district de la peinture ne pouvait se soustraire à son ardeur envahissante, et il étendit ses conquêtes sur le domaine entier de l'art. Les scènes pieuses, les sujets historiques, l'allégorie, les épisodes familiers, les bacchanales, le paysage et les animaux, il a tout traité, sans jamais perdre sa verve intarissable. Il voulait montrer son talent et en jouir sous toutes les formes : la gloire des hommes spéciaux eût, je pense, provoqué ses dédains. Ne voir et ne rendre qu'un des aspects, qu'un des objets de la nature, ne peindre que des fleurs, des corps habillés ou sans vêtements, des clairs de lune ou des
mers orageuses, c'est mutiler, rétrécir son intelligence, l'abaisser au niveau d'une mécanique, dont les produits sont invariablement les mêmes. Sa fière imagination rêvait autre chose. 11 figurait tantôt le Christ armé de la foudre et menaçant le monde; les réprouvés tombant du ciel dans les abîmes de l'enfer ; le cénacle des dieux païens sur les nuages de l'Olympe ; tantôt Henri IV admirant le portrait de Marie de Médicis, ou la tête de Cyrus abreuvée de sang par une implacable et victorieuse ennemie ; tantôt Silène ivre de boisson et de luxure, ayant pour diriger sa marche deux nymphes agaçantes; puis une kermesse effrénée, une véritable orgie flamande, ou un site tranquille, avec des arbres couronnés d'or et un splendide arc-en-ciel dominant vallons et coteaux.
Une toile du Louvre donne la certitude que ce vigoureux génie avait en outre des instincts de grâce et de délicatesse. On y voit une jeune femme assise au coin d'un bois : elle pince de la guitare, comme pour montrer ses mains fines et potelées. De beaux cheveux blonds, soyeux et touffus, encadrent son visage, et une toque ornée d'une plume blanche le couronne élégamment. Les traits ont une distinction poétique et une rare suavité. L'inconnue porte une de ces robes de satin blanc, qu'affectionnent les peintres des Pays-Bas et les dames néerlandaises. Un jeune homme s'approche d'elle, la tête découverte, une main sur son cœur. Il lui parle respectueusement de son amour, mais avec une profonde émotion. Elle l'écoute d'un air attentif, quoique paisible, et sa bienveillante expression n'est pas faite pour le décourager. Derrière lui, des moutons, emblèmes de calme et d'innocence, paraissent aussi prêter l'oreille à ses aveux. La forêt penche ses rameaux sur la tête de la musicienne
et, leur offrant ses douces retraites, exprime à son tour l'espoir et le mystère.
Rubens ne traitait pas seulement avec plaisir les genres les moins pareils, il variait encore les dimensions de ses ouvrages. Cette main impatiente qui venait de parcourir une toile énorme, se modérait au gré de l'artiste et coloriait prudemment une surface restreinte, en conservant toutefois ses grandes allures. Quelques-uns de ses petits tableaux sont des chefs-d'œuvre, où la finesse le dispute à la verve et aux autres qualités. La Famille de Loth quittant Sodonie, charmante production exposée dans les salles du Louvre efface les Mieris, les Metzu et les Van Balen. L'opulence et l'harmonie des couleurs ne sauraient être portées plus loin.
Le dernier maître des Rubens lui avait appris l'art de composer liabilement ; mais ce qui n'était chez Otho Yenius qu'une adroite méthode et un procédé en quelque sorte matériel, devint chez son disciple une vivante qualité. Peu d'hommes ont été aussi forts que lui sur ce point, quand il a voulu se donner la peine de réfléchir, ou quand le motif même qu'il devait traiter le lui permettait. On ne lui a pas à cet égard rendu justice ; son immense talent de composition n'est point apprécié. Une des pages, où il ressort le mieux, jouit pourtant d'une vaste réputation : tout le monde parle de la fameuse Descente de croix, placée dans la cathédrale d'Anvers, mais peu de personnes l'analysent et cherchent à en comprendre la beauté. Comme exécution, cette page ne l'emporte point sur beaucoup d'autres, qui font honneur au même artiste : le coloris, endommagé par des restaurations maladroites, a beaucoup perdu sous le rapport de la finesse, de l'éclat et de l'harmonie; le fond, jadis bleu,
VIERRE-PAUL RUBENS. 111
est devenu noir Ni les types, ni le dessin, ni les poses ne forment exception dans l'œuvre du maître. L'abandon et la pesanteur du cadavre sont seules rendues avec une perfection incomparable. Cette lourdeur tragique se rattache aussi d'une manière intime à l'idée-mère du tableau. Le peintre de la vie, de l'ardeur et de la fougue, a aimé par opposition à exprimer la mort et le repos éternel. Une conception anticlirétienne a inspiré la Descente de croiXy et jamais œuvre moins pieuse n'a orné une église. Un panthéiste ne l'eût point exécutée différemment. Le corps de Jésus n'est pas celui d'un Dieu, qui doit ressusciter le troisième jour; ce sont les restes d'un homme, chez lequel a cessé de brûler pour jamais la llamme de la vie. Rien n'y donne prise à l'espoir, et la dissolution commence. Voyez ces paupières bleuâtres, cette prunelle qui se décompose ; voyez ces chairs molles et ce cadavre inerte! Les grandes lignes verticales du linceul, qui ont l'air de tomber comme le Sauveur, rendent plus complets le sentiment et l'idée de chute. Tous les détails d'ailleurs concourent à produire le même effet. Deux hommes soutenus par des échelles sont inclinés sur les traverses de la croix; l'un vieillard aux cheveux gris, presque blancs, étreint de sa main ' droite le bras gauche du Christ ; le martyr est si louM, que, pour ne pas tomber avec lui, le porteur s'appuie et se cramponne de son autre main au glorieux gibet. îl a donc été forcé de prendre le suaire entre ses dents, motif admirable, trait digne de Shakespeare, où l'on retrouve la concision du lameux dramaturge. Le second
1 On a entrepris de rendre à ce tableau ses anciennes couleurs, en détruisant l'effet des précédentes restaurations, et la lentavive paraît devoir complètement réussir.
112 HEUKE-PAUL RUBENS.
personnage a laissé échapper le Christ, il ne tient plus (jiriin bout du drap mortuaire, et penché en avant, il allonge le bras droit pour ressaisir son fardeau, circonstance pleine d'expression, (jui n'est pas inférieure à la première. Joseph d'Arimathie, monté sur une des échelles, Marie-Madeleine et saint Jean soutiennent les pieds et le corps. La pécheresse est une des plus gracieuses femmes que Uubens ait jamais peintes; son type élégant, ses beaux cheveux d'un blond si pâle ([u'on les dirait presque blancs, son attitude pleine de vigueur et de charme en font le meilleur personnage du tableau, après le cadavre toutefois, dont les jambes pliées, la tête pendante et l'aspect général expriment si bien la mort. Elle est tellement préoccupée du soin de ne pas laisser tomber le Fils de l'homme qu'elle en oublie sa douleur. Le même effroi trouble saint Jean, qui, les reins cambrés, dans une posture pleine de hardiesse, ne songe qu'à bien soutenir le poids du Christ. La Vierge, tourmentée d'une inquiétude pareille, étend les mains vers le supplicié ; elle est près de saisir son bras droit. Pour Marie Salomé, elle n'a d'autre émotion que la crainte de voir le corps tomber sur elle ; en conséquence, elle relève sa robe et s'apprête à fuir. Le robuste manœuvre, qui a décloué les membres de Jésus, descend une des échelles et fait face à Joseph d'Arimathie : il a l'air de tendre l'épaule afin que la chute du Sauveur ne le culbute pas. Un large bassin de cuivre, où se coagule le sang répandu par les plaies du Christ, achève cet emblème de la mort matérielle, sans issue par delà le tombeau. Rien ne signale le Dieu; la famille et les adhérents du prophète ne croient point eux-mêmes à sa divinité. Une seule considération les occupe : enlever sa
dépouille de rinstrument infâme et la mettre en lieu sûr. Dans aucune œuvre d'art, le scepticisme, ou pour mieux dire l'incrédulité n'a plus fièrement arboré ses maximes, et la profondeur même delà composition ne la rend que plus audacieuse. Depuis deux siècles pourtant le clergé d'Anvers admire cette œuvre impie, sans en pénétrer le sens redoutable \
Pierre-Paul a représenté cinq fois ce lugubre épisode : quatre fois avec le pinceau et une fois avec le crayon. Le drame de la mort ne plaisait pas moins que celui de la vie à son imagination shakespearienne. Le tableau du musée de Lille, exécuté jadis pour les Capucins de l'endroit, tableau où ne se montre pas d'une manière aussi apparente la funèbre pensée ([ui domine la scène d'Anvers, la laisse pourtant apercevoir dans sa tragique magnilicence. La composition dillêre à certains égards. Le corps du Sauveur est placé en travers sur l'épaule de saint Jean, qui soutient avec une force athlétique ce précieux fardeau. La Madeleine, navrée de douleur, baise en frémissant l'inerte main du Christ; la Vierge a saisi le bras et considère le blcme visage de son fils, qui pend sur le sien : ses regards trahissent une profonde émotion. D'autres changements varient le thème sinistre. Le peintre a donné aux sentiments allectueux une plus grande place dans ce tableau (jue dans celui d'Anvers. Il est d'ailleurs d'un éclat admirable, d'une beauté de nuances
1 Uubens a emprunté à Daniel de VoUerre et a Barroche quelques dispositions matérielles de sa Descente de Croix, mais l'idée qu'il y a mise, l'unité parfaite qui la distingue et les détails de l'exécution lui appartiennent complètement. Gaspard van Opstal, peintre d'un grand mérite, copia trèshabilement ce tableau, en 1704, pour le maréchal de Villeroi. Sa reproduction ornait le château de Versailles à la fin du siècle dernier; j'ignore ce qu'elle est devenue.
111 HEURE-l'AUL UUBENS.
(jui éloimo, iiiùnio elicz Kiihons, et (l'iino conservation parlai te.
Le grand peintre belge a encore traité un motii' analogue dans une page qu'on voit au musée d'Anvers. Le martyr descendu de la croix y repose sur une pierre. De (juel terrible sommeil il est endormi I (|Mol]e puissance ranimera ce corps dont tous les éléments réclament une partie et dont l'bole prétendu, cotte unie i\\u) l'on nomme immortelle, a cessé de vivre, quand le cœur a cessé do battre?
On sourit malgré soi, en lisant dans certains volumes belges que la pieuse inlluence d'Albert et d'Isabelle a dévelo])pé le génie de Rubens, que son talent est lils de l'Eglise. Sa dévotion, je crois, ressemblait fort h celle de Goethe, dévotion d'artiste qu'un épisode chrétien peut émouvoir, mais qui garde son plus sincère attachement, d'un coté pour la nature et de l'autre pour son art. Dans mainte occasion , je devrais dire dans presque toutes les circonstances, l'illustre Flamand ne se laissait guider que par sa fantaisie. Les nécessités mêmes de son sujet et les lois de la raison ne le dominaient pas toujours. Il allait jusqu'à dédaigner les convenances, pour suivre ses caprices. Sa règle souveraine était la manière dont son intelligence se trouvait disposée. S'il lui fallait peindre une scène de l'ancien ou du nouveau Testament, lorsqu'il était dans une humeur mythologique, il donnait h son œuvre un caractère païen. Le Musée d'Anvers possède une Sainte Famille prodigieusement belle sous le rapport de l'exécution et de la couleur. Mais Rubens n'a pas le moins du monde pris garde aux exigences morales d'une telle donnée. Il voulait produire un certain effet, employer certaines formes, et ne s'est pas soucié d'autre
chose. La Vierge a le type et la tournure d'une grosse marchande de fruits ; saint Joseph la regarde avec l'expression d'un satyre qui va se jeter sur une nymphe endormie ; par son attitude, par son air et ses traits, Jésus rappelle leBacchus anti([ue. On a de la sorte devant les yeux un sujet chrétien métamorphosé en scène peu édifiante.
L'Adoration des Mages, que renferme la même galerie, est plus bizarre encore. On ne peut y voir qu'une débauche d'imagination et une sorte de jeu, par lequel l'artiste a voulu se délasser. Le premier personnage qui frappe les regards est un des princes de l'Orient, debout, vêtu d'un grand manteau rouge. Sa téte chauve flanquée de deux petites touffes de cheveux lilancs, son nez en forme de bec, ses yeux enfoncés dans leur orbite, ses sourcils qui cachent les ])aupières, sa barbe disposée en collier, l'altitude de sa tète et l'expression de sa figure lui donnent absolument l'apparence d'un vautour : son manteau de pourpre imite un corps d'oiseau et ses pieds sortent de l'étoile ainsi que des pattes. Le grand peintre s'est amusé a montrer un homme sous l'aspect d'un animal, et il a choisi un singulier moment pour satisfaire ce caprice. Le roi nègre, épais colosse, examine la Vierge d'un œil lascif. Le troisième monarque, à genoux devant le Christ, embrasse ses pieds d'un air stupide . son grand nez prosaïque lui donne l'air d'une charge. Un peintre habile ne peut mettre que volontairement une figure de ce genre sur le premier plan de son œuvre. Les deux esclaves portés par des chameaux sentent aussi la caricature. L'insignifiance de la Vierge et de son nourrisson ne permettent pas de s'en occuper. Mais ce qui démontre encore mieux le laisser-aller de Rubens dans
ses fantaisies, c est la noblesse des têtes et des personnages secondaires. Au point de vue eslliétique, ils sont plus importants que les principaux acteurs. Le peintre a suivi toutes les fluctuations de son esprit, sans chercher h le maîtriser. Il a déhuté d'une manière grotesque et fini d'une manière sérieuse, dédaignant les principes de la composition et les règles de la logicjuc. Cette humeur fantasque ne l'a pas empêche de mettre au jour un chefdVruvre : le tahleau (pii nous occupe, est un j)rodige de couleur, de richesse, de verve et d'harmonie.
Je ne me figure pas, au reste, que la dévotion du grand coloriste pût être bien sincère. Dans une ville inondée de sang par le fauatisTue espagnol , où Jean Rubens avait failli périr sous le glaive, où de tristes souvenirs se dressaient h cl^upie pas, sur le seuil de chaque maison, des voix douloureuses devaient sortii' du fond des sanctuaires, se mêler au chant des canti({ues, aux murmures du vent sous les arcades, au bruit solennel de la cloche et des orgues. Plus d'une fois sans doute, Pierre-Paul crut voir le flanc du Christ se rouvrir et des gouttes précieuses en tomber une à une comme des larmes : le divin Pasteur s'attendrissait sur le malheureux troupeau , qu'on égorgeait , qu'on persécutait en son nom, tandis qu'il était mort pour donner aux hommes l'union , le calme et la fraternité. Rubens gardait le silence, observait toutes les pratiques du culte, sa mère lui avait fait la leçon ; mais ce clairvoyant génie pouvaitil admettre complètement des dogmes et des rites prêchés avec la pointe du sabre, avec la hache du bourreau? Sa dissimulation n'avait rien de blâmable : nul n'est tenu d'offrir sa poitrine aux mousquets des tyrans et de donner .lui-même le signal du feu. La responsabilité de
la faute, s'il y en a une, pèse tout entière sur les oppresseurs.
Il existe à Malines, chez M. Dusart, un portrait du moine dominicain Michel Ophovius, qui était le confesseur de Rubens, comme l'indique une ancienne gravure de ce tableau par Nicolas van den Berghe. Il a le pouce de la main gauche passé entre son buste et sa ceinture, et lève à demi la droite, dans une attitude oratoire. Son large front, ses yeux pleins de sagacité, de raison et d'indulgence, son nez régulier, sa bouche élégante et line révèlent un homme supérieur; le fanatisme ne pouvait obscurcir l'entendement de ce digne solitaire, qui fut plus tard évèque de Bois-le-Duc, et je gagerais qu'il discuta mainte fois avec Rubens, sans préventions et sans étroitesse, des points de doctrine. Ce devait être aussi, à l'occasion, un agréable camarade. Sa bonne et intelligente ligure corrobore mon opinion sur les sentiments religieux de Pierre-Paul
Lorsque Rubens prend tout à fait au sérieux les épisodes des livres saints et de l'histoire de l'Eglise, ils ne l'intéressent guère que par leur oùté dramatique. Ses érections et dépositions de croix, ses tableaux du Calvaire, ses nombreuses scènes bibli([ues, ses effroyables martyres, comme celui de saint Liévin, sont là pour le prouver. Il
1 Michel Ophovius était d'abord prieur du monastère des Dominicains ou Frères prêclieurs, à Anvers; il y mourut le 4 novembre 1G37 et fut enterré dans leur église, où on lui éleva un monument qui le représentait vêtu doses habits pontificaux et agenouillé devant un autel. On lisait au-dessus de son image cette épitaphe :
Fr. Michaeli Ophovio S. T. D. quem conventus hic quarium Priorem, Belgium Provincialem, Silvaducis patria sextum Antistitem vidit; sub hoc lapide jacet.
Papebrocliius, Annules antwerpiense-^ ; t. IV, p. 3G4.
118 PlEllRE-PAUL RUBENS.
y ciierclie le mouvement, la passion, la terreur, bien plus que l'effet religieux. Contemporain de Shakespeare, il a une foule d'analogies avec le grand homme : on admire chez eux la même étendue d'esprit, la même souplesse, la même profondeur, la même verve et la môme énergie. Venus au monde à latin du xvf siècle, après des temps de luttes affreuses et ([uand ces troubles n'étaient pas terminés, ils représentent parfaitement les agitations qui allaient finir. Aussi ont-ils porté le sentiment tragique à sa plus haute puissance. Tout remue, tout frémit, tout pleure ou tressaille de plaisir, tout menace ou combat dans leurs ouvrages.
L'analyse d'un tableau de Rubens montrera quelle était, à cet égard, la force de son génie. On voit dans la pinacothèque de Munich une toile admirable, qui figure le massacre des Innocents * : l'action se passe devant le prétoire même, d'où a été lancé Tordre sanguinaire. A la droite du spectateur s'élève le palais de la Justice, que Ton pourrait appeler aussi bien le repaire de l'iniquité. Quatre soldats en gardent le vestibule, où Ton monte par cinq marches : ni prières, ni réclamations, ni pitié ne peuvent y avoir accès. Deux magistrats, assis comme dans un tribunal, président au carnage. Leur cruelle sentence est affichée près d'eux, sur un pilier : or, deux bourreaux, tenant par les pieds deux pauvres petits enfants, leur brisent la tête contre ce pilier même; un monceau de jeunes victimes en cache déjà la base. Un troisième pourvoyeur de la tombe apporte à ses camarades d'autres nourrissons, afin que la besogne ne leur manque pas ; un des innocents, tourné vers sa mère,
* Elle ornait, au xvii® siècle, la collection du duc de Richelieu, à Paris.
PIERRE-PAUL RUBENS. lt<)
lui tend les bras pour implorer son secours ; la malheureuse femme escalade les montées avec toute la fougue des extrêmes douleurs, mais un soldat l'arrête, en dirigeant contre sa poitrine le fer de sa pertuisane. Sur les degrés, une autre mère, navrée de chagrin et comme en démence, presse dans ses bras et couvre de baisers son enfant qui expire. Elle ne voit, n'entend plus rien ; sa suivante est contrainte de la tirer, pour qu'elle s'éloigne des soldats et se préserve elle-même du péril. Je le demande : pourrait - on trouver une conception plus tragique, une plus sanglante ironie de la justice humaine ?
Mais ce n'est là, pour ainsi dire, que l'exposition et le premier acte du drame, exposition pleine d'une funèbre grandeur. Dans le centre du tableau, on remarque une dame que son désespoir empêche de songer aux moyens terrestres de salut, et qui, les bras levés, la figure et les yeux tournés vers le ciel, paraît lui demander vengeance du crime qu'elle maudit. D'autres mères essaient de défendre leurs nourrissons : l'une mord au bras le sbire qui lui arrache son fils; l'autre, tenant avec force le sien par la main, résiste à un soldat, quoique l'infâme lui appuie sur la gorge le pommeau de son épée. La rudesse et l'emportement du cruel émissaire, l'exaltation nerveuse et l'opiniâtreté de la femme sont rendus à merveille, aussi bien que la peur et la délicate organisation du jeune enfant. Ce groupe est admirable sous tous les rapports. Une troisième mère, renversée sur le devant du tableau, saisit à pleine main la lame tranchante dirigée contre la faible créature qui lui doit le jour, pendant qu'une vieille tire de son côté le soldat par les cheveux, en laissant voir sur son visage toute la fureur dont elle est
animée. Près de là, une jeune femme, sans prêter la moindre attention au tumulte et aux cris, se lord les bras et se désespère, à la vue de son enfant qu'un satellite d'Hérode tient par les pieds et va écraser contre le socle d'une colonne.
Sur la gauclie, la lutte n*est pas moins acharnée, pas moins tragi(|ue. Rei^ardez celte mère (jui, [)our protéj^er son enfant, dont on ne l'a pas encore séparée, enfonce ses on|jflcs dans les lianes d'un bourreau, tandis ([u'une femme lui déchire la li)^ure, pour ven'i;er la mort de son fils, tenu par le misérable sous le glaive d'un autre soldat. Quatre petits cadavres, étendus sur la terre et inondés de sang, accroissent la terreur que fait naître ce coin du tableau. Une j(;une épouse colle avec déses[)oir son visage contre celui de; son fils égorgé, se baignant elle-même dans le sang et dans les larmes. Un chien, qui s'avance par-dessus le corps d'une des victimes, lappe le rouge li([uide dont la terre est trempée. Les restes d'un vieux palais et (pielques bâtiments s'élèvent, de ce côté, derrière les personnages.
Sur le second plan, on voit deux hommes, des pères sans doute, qui, les mains crispées et armées de pierres, s'en vont à regret et expriment, par leur physionomie comme par leurs altitudes, le désir de châtier les complices du Tétrarque. Plus loin, quelques femmes se sauvent avec leurs enfants, mais des cavaliers les poursuivent, car ils ont reçu l'ordre de ne laisser échapper aucun des innocents proscrits : un escadron surveille le massacre. Enfin, pour offrir aux yeux une perspective consolante, pour faire planer une douce image sur cette affreuse boucherie, le peintre a placé dans les nues trois anges qui répandent des fleurs , comme pour promettre une
éternité bienheureuse à la troupe des martyrs ingénus * .
Assurément, ce tableau n'aurait pu être composé d'une manière plus profonde et plus dramatique. Shakespeare lui-même , devenu peintre , n'eût pas mieux fait. Rubens l'avait sans doute longtemps médité avant de prendre le pinceau. On connaît sa belle maxime: Diù incubando noctùque. Son esprit sérieux lui fit toujours dédaigner les livres futiles ^.
Mais comme les sots trouvent naturellement des idées absurdes, les hommes de génie en trouvent d'admirables sans effort. Rubens arrivait quelquefois à la profondeur du premier coup et, pour ainsi dire, par instinct. Les rapides ébauches dont il orna les arcs de triomphe dressés sur le passage du prince Ferdinand, lors de son entrée solennelle h Anvers, nous en oflrent un exemple remarquable. Un de ces monuments éphémères, gravés par Van Thulden, montrait aux spectateurs la Guerre s'élançant hors du lemple de Janus. Les yeux bandés, le visage rempli de fureur, elle porte dans sa main droite un large glaive à deux tranchants et tient de la gauche une torche allumée. Par son altitude et sa fougue inexprimable, elle sendjle menacer tout l'univers. Près d'elle,
* Nous nous sommes servi, pour notre analyse, de la description tracée par De Piles avec beaucoup d'intelligence. Il est assez remarquable que la première étude sur Rubens, digne de ce grand homme, soit due à un Français, la France n'étant point le pays de la couleur ni de la fougue dans les beaux-arts. L'appréciation enthousiaste de l'auteur nivernais peut même passer pour le meilleur morceau de critique d'art antérieur à notre siècle : nous le recommandons au lecteur. Voyez le livre intitulé : liecueil de divers ouvrages sur la peinture et le coloris, par M. De Piles; 1 vol. in-12.
2 « Je vous envoie Scopas Fcrrarianas, que je n'ai pas lu. Je ne veux pas bonas horas tnm maie collocare que d'aller lire de pareilles sornettes, dont je suis naturellement ennemi. » Lettre de Rubens à Pierre Dupuis, 22 octobre 1026.
122 l'IEUHE-PAUL HUBENS.
la Discorde, la tète hérissée de serpents, etTisiphone, les cheveux épars, ouvrent avec efforts un des battants de la porte, pour livrer passage à la terrible déesse : Tisiphone, dans son ardeur, renverse du pied une urne pleine de sang, qu elle n'a pas vue. La Paix, l'archiduchesse Isal)elle et la Religion, les muscles tendus, le visage bouleversé par rin([ui<''lude, poussent do toutes leurs forces l'autre battant, pour enipùclier la Guerre de se précipiter sur le monde. Mais, du revers de sa main gauche et d'un seul geste, l'exterminatrice fait reculer les trois puissantes matrones, qui raidissent en vain leurs jarrets. On frémit devant cette redoutable apparition.
Pour la composition matérielle, notre artiste a prolilé des enseignements irOtho Venins et appliqué ses principes. Connue son maître, il équilibre toujours les formes, les tons, les lumières et les ombres. Aucune partie n'est sacrifiée, soit au moyen d'une négligence systématique, soit à l'aide du clair-obscur. Il y a sans doute dans ses tableaux des figures principales et des figures accessoires, les lois du l)on sens le réclament , mais les personnages secondaires ne sont inférieurs ([ue sous le rapport dramatique; sous le rapport de l'exécution, le grand homme les a traités avec un soin égal. Ils ont leur part de soleil; aucun ne se trouve noyé dans l'ombre, pour faire ressortir les acteurs de l'avant-scène , conformément au procédé du Caravage. Les fonds, les monuments, la nature et l'architecture occupent peu de place : l'homme se montre partout. Il envahit le ciel même, car Rubens n'aimait point ces larges plaques d'azur que rien ne contrebalance et d'où la vie paraît exilée. Pour y introduire les somptueuses créatures dont raffolait son imagination, il échelonnait au second plan de vastes esca-
PIEHRE-PAUL RUBENS. 123
liers, montait les comparses sur des chevaux et des chameaux, ou encore semait dans les airs des groupes de petits anges et de démons. Il suivait ainsi une méthode entièrement opposée à celle des Van Eyck. Le monde inanimé lui portait ombrage au lieu de le séduire; plus de rêverie, plus de lointains magiques , plus de sombres cathédrales ni d'opulents châteaux. Il ne retraçait la nature qu'isolée , en de vives ébauches. Ses paysages démontrent qu'il savait aussi la rendre. Mais la synthèse de l'école brugeoise ayant fait place à l'analyse, Rubens ne mêlait pas les genres. Universel comme le peintre de V Agneau mystique, il le fut d'une autre manière. Il cultiva le domaine entier de l'art, il est vrai ; seulement il en cultiva l'une après l'autre toutes les divisions. La métamorphose qui venait de s'opérer dans la peinture, il fut contraint de la subir; il la subit sans le vouloir, sans le savoir, sans se douter même qu'une loi le gouvernait.
La variété que l'on admire dans les autres parties de son talent, on la retrouve dans ses compositions. Il a traité bien des fois le même sujet sous des formes différentes. Au lieu de copier ses productions antérieures, il faisait un appel à son génie et son génie répondait par une invention nouvelle.
Le goût de Rubens a donné lieu à mainte critique, à une foule de reproches : on a blâmé la lourdeur de ses types, de ses corps, de ses chairs pendantes. On lui refuse la délicatesse, le sentiment du beau et de l'idéal. Ses femmes surtout remuent la bile des partisans de l'art italien. Je ne veux certes pas le disculper entièrement. Ses épaisses matrones, je l'avoue, ne me charment guère. Mais, on doit le reconnaître, l'infante Isabelle, Marie de Médicis et
124 riERRE-rAl L RUDENS.
les doux jeunes filles ([u'il épousa, ne sont point innocentes (le ce défaut. Ces (|ualre [uMsonnes, souvent reproduites dans ses œuvres, ne péchaient point par l'excès do la «^race et ne pouvaient le rendre dillieile. Leurs traits sans élé«;auc(s leurs volumineux contours, leur pesi\nte déniareli«3 ont eu sur son esprit une malheureuse influeu('(;. Elles ont accahlé sa mémoire et son ima^nu.ilinii de Inii- lniiesh» cinhonpoiiU . Ses (oiles piésentciil |i(Hirtaiit < l<> «l'ichpir mci vcilleusc ciich.intercsse. Je no serais pas eloiun' «pie l'on s'cpi il des helies syrènes, (jui étalent leurs reins potelés dans la «i;alerie Médieis. Ouîinl aux hounues de; Uuhens, c'est un |)eu|>le liéroKpie, dont il laul louer sans resiriclion la vigueur et l;i toui'iiure. Le «^rand maître de répo(pie < heval(M'(is- (pie devait aiii>i |)(Mndre ses acteurs. Au sentimeni religieux m succédt' la vénération pour la Imvc matérielle et poui- l'énergie morale. Les ty|)es dévots, les pieuses postures, le recueillement et la prière seraient mal venus. Ce <pi'on réve , C(; s<uit des géants, des athlètes, (|ui annoncent leur intrépidité par leurs regards, et leur puissance par leui*s vigoureuses propoiiions, comme par leurs ûères allures. Place aux hommes de guerre, aux lutteurs iiiviiicihles ! IMace à la postérité colossale de Ruhens! Voyez cette abondante i'amille de rois, de papes, de soldats, de forgerons, de bateliers, de projdiètes, de martyrs et de l)f)urreaux ; ne suflit-il pas de leurs dimensions, do leur imposiuite musculature pour montrer qu'ils forment une race à part, qu'ils ne sont point sortis des entrailles d'une femme , mais doivent leur naissance au génie? Singulières créations, en même temps si réelles et si fantastiques!
De ce que Rnbcns ne cherche pas les formes suaves,
élégantes, délicalos des Italiens, on a eu tort de conclure qu'il ne dessinait pas, qu'il ne savait pas dessiner. Jamais certes on n'a émis d'opinion plus fausse ^ L'illustre Anversois dessinait absolument comme il devait dessiner : une autre méthode n'eût lait que détruire son talent. Ses muscles prodigieux, ses attaches herculéennes, ses mouvements eiïrénés, ses postures audacieuses, toutes les témérités de sa manière étaient inséparables de son génie. Enlevez-lui ses hyt)erboles, calmez sa fougue, rendez ses lignes j)ures et modestes, vous n'avez plus Rubens, mais ([uel(|ue chose (V inférieur; vous obtiendrez de la sorte un Garrache ou un professeur de beauxarts. Que l(mt le monde dessine de la même manière, c'est bon pour les académies et les salles d'étude. La vérité forme une des lois essentielles d(3 la vie; le dessin doil rivr appro[>rié au goiil, au talent de chaque artiste; un iioiiunc ne dessine point mal parce qu'il met ses lignes eu hai jiKuiic avec ses idées et ses sentiments.
Pour la couleur, il est inutile, je crois, de vanter celle ([ue Uid)ens a fait liiin; dans ses tableaux; dire qu'il possédait (ouïes les qualilés d'un grand coloriste, ce serait exprimer un lieu commun. Nul n'a mieux que lui manié le pinceau, n'a tiré dosa palette des condjinaisons plus savantes, plus IVappantes, plus originales. Aussi habile ; que Titien et Paul Véronèse, il n'a aucune ressemblance
• De Piles avnil déjà protesté coulrc ce jugement absurde, ce qui n'a pad empêché les mauvais ju-es de le répéter sans interruption depuis un siècle et demi, .l'ai été plusieurs fois scandali>^é de l'entendre émettre devant moi en 15elgi(pie même. Voici les paroles du peintre-critique français : « Il serait à souhaiter que ceux qui blâment tant le dessin dans Rubens, et qui prétendent bien scavoir cette partie, eussent dans leurs contours la même correction, la même résolution et le même caractère de vérité. »
126 PIERRK-PAUL RUBENS.
avec eux. Dans les toiles dos premiers domine un Ion d'or sombre, de lumière mourante; les ol)je(s seuddent h la fois éclairés par le soleil à son déclin et obscurcis par les ombres du crépuscule. Ils sont plus gais, plus clairs, plus frais, chczl'artisto anversois. Le sang ricbc et pur qui gonfle les veines de ses pei-sonnagcs communique sa nuance de pourpre au reste du tableau; tout llatte, tout séduit la vue, et les couleurs principales et les teintes amorties des fonds.
Ce serait une grande erreur de croire que Rubens a employé dans ses différents ouvrages les mêmes procédés. Il variait sa métbode selon la nature des sujets. Avait-il à peindre une scène dramati(pic, un violent épisode : son dessin devenait plus fougueux, plus bardi, plusbeurté; un mouvement général tordait, accentuait les lignes et touruuMilait la eoubîur. Elle s'éparpillait en une foule de petits rentres, qui contrastaient, qui semblaient lutter les uns avec les autres. C'était, pour ainsi dire, une mêlée de lumières et d'ombres. Les oppositions du clair-obscur se multij>liaient comuïe les accidents tragiques. On serait tenté de croire qu'un orage a passé sur la toile et distribué impétueusement les couleurs.
Elles ont une bien autre physionomie, quand l'action est tranquille; répandues en larges nappes, au lieu de s'entre-choquer durement, à la manière des flots que bat la tempête, elles se fondent par de molles ondulations. Là brille toute la science du maître, toute la profondeur de ses teintes et l'harmonie de sa palette. Il ménageait ses ressources pour les œuvres calmes. Le travail en est habituellement plus soigné, sous le rapport du dessin et sous le rapport du coloris. La scène ne pouvant captiver
l'inlùrct, l'artiste pensait que rcxécution devait y suppléer. Il traçait donc plus patiemment les contours, cherchait de plus savantes dispositions, donnait au coloris plus de finesse et de grandeur. Pour les tableaux émouvants, il s'abandonnait à sa verve et à sa force. Pour les sujets immobiles, le calcul lui paraissait indispensable. Dans les deux cas, sa méthode était pleine de justesse.
Mais ce ne sont point \h les seules différences que l'on observe dans ses tableaux relativement au coloris. Le grand liomme avait une autre manière de peindre, où les couleurs, graduées et mélangées avec une rare délicatesse, foiTnaient un ensemble des plus harmonieux. Le ton local y dis[)arait presque entièrement, au milieu de nuances inlinies. L'oeuvre n'est, pour ainsi dire, qu'une transition sans cesse renouvelée d'une teinte à une autre. Quiconcpie a vu minle Thérèse implorant le Christ pour les âmes du purcjaioire y l Éducation de la Vierge, la Sainte Famille, du musée d'Anvers, et les deux ailes de la célèbre Descente de Croix, peut se passer de longues explications. Dans les travaux de ce genre, la douceur l'emporte sui' la lorce, l'adresse sur la nature. La plupart des oeuvres que Rubens exécuta aussitôt après son retour d'Italie oflrent ce caractère. Mais on l'admire dans une foule de morceaux postérieurs, dans le Chapeau de paille entre autres et dans la Sainte Famille, qui orne la tombe de l'artiste. Il se donnait par intervalles la satisfaction de produire des merveilles de finesse et d'harmonie.
D'autres fois au contraire il arrivait à une splendeur, à une vérité sans égales, par des couleurs pleines et pures. Les tons locaux envahissaient tout. Des ombres transpa-
rentes indiquaient seules le relief des objets. Aucun mélange savant à l'aide de la réflexion ou de la réfraction , pas de nuances composées. Mais aussi quelle vigueur et quel éclat ! Les chairs, les vêtements semblent réels, et Ton éprouve la tentation d'y porter la main. Je citerai comme exemple de cette manière le Christ montrant ses plaies à saint Thomas; les vantaux qui représentent un ami de l'artiste, le bourgmestre Rockox, vis-à-vis de sa femme, sont célèbres parmi les connaisseurs et au nombre des plus beaux portraits flamands Ces personnages se détachent sur un fond noir ou très-obscur, détail que l'on ne trouve pas dans les tableaux du genre harmonieux et (jue l'auteur se serait bien gardé d'y introduire.
Les costumes de Rubens joignent la hardiesse des lignes à la magnilicence du coloris, l^es étofles n'en sont point vagues et indistinctes : il les a, au contraire, spécifiées avec beaucoup d'exactitude. Le satin, le velours, le brocart, l'or, l'argent et les pierreries habillent ses héros et alourdissent ses grasses matrones. Il n'a rien négligé de ce qui pouvait rendre ses pages plus somptueuses.
Nous aurions à exprimer bien d'autres considérations encore. Il faudrait parler longtemps pour montrer sous tous ses aspects un génie aussi vaste, aussi fertile. Comme la nature, il a multiplié ses combinaisons : ce serait une longue tache que de les supputer et analyser. Jamais Rubens n'a connu ce sommeil de l'esprit que l'on s'est flguré découvrir dans Homère. Ses dessins au crayon témoignent de son infatigable activité : ce sont les plus beaux, les plus finis que l'on possède. La
* Musée d'Anvers.
PIERUE-PALL KUBKNS. l'JU
LîoUectioii du Louvre est un monument élevé à sa k^oire : ses croquis l'emportent de beaucoup sur les Autres, sans excepter ceux de Raphaël, Léonard de Yinci [3t Michel- Ange.
Malgré sa souplesse, malgré son immense variété, Rubens, dans toutes ses productions demeure tellement original, qu'il est impossible de ne pas reconnaître à l'instant sa manière. C'est le peintre qui fait le moins commettre de méprises. Un juge peu exercé distingue $es tableaux à la première vue. La ibule même ne s'y [rompe pas. Il suffit ({u'on ait examiné une de ses puvres pour qu'on ne l'oublie jamais; cette main vigou- •euse laissait partout une empreinte que l'on ne saurait confondre avec nulle autre.
Ainsi donc, la Belgique a eu l'honneur de produire ieux hommes tout à lait exceptionnels et vraiment incomparables. L'un, Jean van Eyck, fut dans le domaine les arts le plus grand inventeur que le monde ait encore ;alué : l'autre, Rubens, fut le plus puissant des peintres. L'un fonda tous les genres et les cultiva d'une manière supérieure; l'autre, non moins universel, les poussa jusju'aux dernières limites de la force et de la somptuo- ;ité. Tous les deux furent des esprits d'élite, des savants ît des penseurs : ils ne possédèrent pas seulement îomme une foule de leurs rivaux l'adresse de l'exécuion. Quels que soient les grands hommes qui naissent )ar la suite, je doute (pi'ils obscurcissent la gloire de ;es illustres devanciers. Ce sont deux génies de premier )r(h^e, comme le Dante, Shakespeare et Homère. Que a Belgique soit lière de leur avoir donné le jour ; ils luflisent pour lui mériter l'estime et le respect des la tiens.
CIIAI'lTIlt VI.
Plerrc-Paiil Rabcns.
Jalousie excitée par les premiers travaux de Kubens. — Il est reru membre de la confrérie de St-Ildefonsc. — Vie intime de Rubens. — Ses habitudes d'artiste. — Il exécute la fameuse jjalerie de Médicis et 30 tableaux pour les jésuites d'Anver^. — Mort de sa première femme.
Aussitôt que Rubens se fut décidé à ne pas quitter Anvers et eut repris son j)inceau, une grand(3 curiosité s'empara des artistes qui liahitaienl la ville. Le bruit qu'avait l'ait sa venue, l'importance (jue l'on attachait à le garder, la laveur que lui témoignaient les archiducs, se réunissaient pour inspirer l'envie de le connaître et de juger son mérite. Les plus impatients se présentèrent chez lui, n'osant dire le fond de leur pensée, mais lui témoignant le désir de voir ses esquisses des chefs-d'œuvre italiens.
— c< Il me serait difficile de vous les montrer, leur
i'épliqua le grand lioinnie ; je n'ai pas tait un seul cro- (juis : toutes mes études sont dans ma tète. »
Les visiteurs se contentèrent de cette réponse, sauf un petit nombre que dévorait une jalousie cachée. Ceux-là trouvaient surprenant, exorbitant que l'on environnât d'iioiinuages si llatteurs un nouveau venu. Parmi eux, on distinguait, à l'amertume de leurs plaintes, Abraham Janssens et Wcnceslas Coeberger. Ils avaient jusque-là concentré sur eux l'admiration des habitants et éprouvaient une sourde l'ureur, en se voyant tout à coup négh^és. Il leur paraissait accablant de se laisser ravir leur gloire et leur suprématie. Abrahaui Janssens n'y [)ut tenir : il p(ala un défi au prudent Rubens. Ils devaient traiter le même sujet et des connaisseurs décider quel était le plus habile. Le fils de Marie Pypeling ii'accepla point la lutte. Lue victoire remportée dans un duel n'eut l'ait qu'exas|)érer son ennemi, sans lui oflnr à lui-même aucun avantage.
— u Mes essais, dit-il, ont subi l'examen des connaisseurs d'Italie et d'Espagne : ils sont encore dans les monuments publics et dans les galeries particulières de ces deux pays; vous êtes libre d'aller mettre vos ouvrages en regard, pour ([ue l'on puisse l'aire la comparaison. »
Ayant ainsi adroitement décliné la bataille, le grand homme songea aux travaux qui l'occupaient et allaient soutenir sa renommée. Les archiducs lui avaient demandé une Sainte Famille, pour placer dans l'oratoire de leur palais. Il l'exécuta de son mieux et l'envoya aux princes. Ceux-ci {"urent frappés d'admiration : toute la cour partagea leurs sentiments, de sorte qu'un bon nombre de seigneurs, appartenant à la confrérie de St-Ildefonse, le chargèrent de peindre un grand reta-
i'ii;hiu:-i' VI \. lu i;i:.\s.
\)U\ ([u'ils (levaient placer sui" leur autel dans Té^lise de Caudenberg Les ateliers de Bruxelles n'étant pas assez vastes, leurs altesses lui accordèrent une des salles de leur chàteaii. Uuhens lit d'abord rescpiisse des divers sujets r{ fous les (juatre ayant obtenu rap|)robation, il ne sonjiea plus qu'à en revêtir les panneaux. Sur celui du milieu, il représenta la Merge, occu])ant un (rone d'or et ollVanl une cbasuble au saint agenouillé. Les portraits d'Albert et d'Isabelle décorèrent l'intérieur des Volets. Au debors, il peignit une Sainte Famille. Stiuiulé par les circonstances, il créa un cber-dNeuvre Le succès qu'il obtint lut si grand (pie Micbel, en 1771, regai'dait encore ce morceau connue la plus parfaite composition de Rubens. Tous ceux (pii Voni vu ai'firment qu'on ne saurait tiop le bmer. L'babileté de la disposition, l'c'clat des chairs, la linesse des tètes, l'élégance des draperies, la légèreté de la touche et la transj)arence de la couleur se réunissent pour exciter l'admiration. ï.es deux souverains et les membres de la confrérie, voulant témoigner au peintre l'enthousiasme ([u'il leur inspirait, lui envoyèrent ]>ar le majordome du château une bourse pleine de pistoles. Mais Rubens n'eut garde de la recevoir; il se déclara fort honoré de la bienveillance qu'on lui témoignait et dit (fue sa seule envie était de se rendre
' La cont'rt'fie (Je St-Ildefonse avait été organisée par Albert, pendant qu'il était vice-roi de Portugal pour Philippe II, et sanctionnée par le Pape. L'archiduc l'avait ensuite transportée de Lisbonne à Bruxelles, avec l'autorisation du souverain pontife. On s'était empressé de s'y faire recevoir : dix-neuf chevaliers de la Toison d'Or y furent incorporés. Notre artiste luimême était un des membres.
' Il se trouve maintenant dans la galerie impériale de Vienne. Smilh, catalogue raisonné of the ivorks, etc. 2*^ partie, p. 91 et 92. La gravure du panneau central, due au burin de >yitdoeck, porte ce titre : Sanctus Ilde^ fonsus A rchiepiscopus Toletanus.
utile à ses confrères. Il ne désirait d'autre récompense de ses travaux que leur approbation. En refusant ainsi un don pécuniaire, il montrait encore son adresse habituelle; il se posait comme leur égal, au lieu de se constituer leur inférieur et leur obligé.
Ce tableau ayant été accueilli par des éloges unanimes, la famille de M. d'Amant, vicomte de Bruxelles, mort depuis peu, pria fauteur de peindre une toile commémorative [)our le tombeau de ce riche personnage, placé dans la cathédrale de Ste-Gudule. L'artiste, ayant accepté cette commande, représenta le sauveur donnant les clefs à saint Pierre, accompagné de deux apôtres. Il exécuta ensuite une érection de croix, pour l'éghse Ste-Walburge, à Anvers, morceau plein de fougue et de hardiesse ' ; TAdorafion des Mages, pour l'abbaye de St-Michel, ([ui rcinfennait la sépulture de sa mère; sainte Thérèse à genoux, implorant le Christ en faveur des âmes du purgatoire; sainte Anne instruisant la Vierge; le Sauveur mort déposé sur une pierre ^, et enhn la célèbre Descente de Croix. Si ses études italiennes avaient modifié son talent, c'est là (fii'il landrait chercher la trace de leur influence.
Depuis le momeni où il se lixa dans sa ville natale, Rubens, pendant une longue suite d'années, consacra toutes les forces de son esprit à la peinture. Les envieux ne le troublaient guère; il avait coutume de dire : (( Faites bien, vous aurez des jaloux ; faites mieux, vous les confondrez. » Sa gloire et la fortune qu'il avait amassée lui permettaient de vivre en grand seigneur; aimé d'une
» On le voit à Notre-Dame, dans l'aile gau(3he du transept, où il fait pendant ù la Descente de Croix.
'•^ (lonv (lernipr>^ l;ih1onu\ <e troiiveiil jlans le niust^c d'Anvers.
134 PIERRE-PAUL nUBENS.
femme qu'il ciiérissait , enviromié d'une nombreuse école, il ne voyait autour de lui que des causes de joie et d'espérance. Son caractère ne le portant pas à la mélancolie, on doit présumer qu'il fut heureux. Ainsi se passa tout son âge mûr, dans une tranquille et féconde activité. Il était du petit nombre des hommes supérieurs que les circonstances favorisent et qui triomphent sans même avoir de lutte h soutenir.
Sa vie était alors des plus régulières. Il assistait toujours à la première messe, quelle que fût la saison. La goutte, qui le persécuta vivement par la suite, put seule lui faire interrompre cet usage, pendant la durée des accès. Je doute néanmoins qu'il fût réellement dévot, comme je l'ai déjà dit; le caractère de ses œuvres n'annonce point qu'il eût un grand fonds de piété : mais sous des princes religieux, il accomplissait exactement ses devoirs de chrétien pour ne pas heurter l'opinion. Il prenait ensuite le pinceau et, pendant l'ouvrage, se faisait lire quelques chapitres de Plutarque, de Sénèque ou d'un autre classique latin ; cette lecture ne lui causait jamais de distractions funestes à ses tableaux * . Si des amis ou des amateurs lui rendaient visite dans son atelier, il causait avec eux sans suspendre son travail.
« Néanmoins, dit Michel, il ne se livrait pas communément à tout le monde, ne faisant d'amitié stable qu'avec les doctes, les esprits élevés et les bons peintres, lesquels il cultiva et pria de le venir voir souvent, pour parler de science, de politique et de peinture. » Une
* « Solebat Rubens hyerae et sestate semper interesse primo missae sacrificio, ni podagra (quâ vehementer laborabat) eum impediret; post quod applicabat se operi, assidente semper lectore, qui librum, Plutarchum vel Senecam preelegeret, ità ut lectioni et picturae simul intentus esset. » Vie de Rubens f par Philippe, son neveu.
heure avant son principal repas, fixé au milieu du jour selon la vieille mode, il prenait un peu de loisir. Il était d'une frugalité extrême, pensant avec raison que les excès de table engourdissent l'esprit et paralysent le talent. Les mets délicats, le vin et le jeu ne le séduisirent jamais : ses seuls plaisirs étaient d'exercer ou son corps ou son intelligence. Après le dîner, il se remettait a l'œuvre, car sa complexion physique et morale lui permettait, pour ainsi dire, de travailler sans cesse Le soir seulement, vers cinq ou six heures, il montait un beau cheval andalous et allait faire une promenade sur les remparts, sur les bords de l'Escaut, dans les fertiles campagnes de la rive droite. Il aimait passionnément l'équitation et possédait toujours plusieurs chevaux magnifiques, de races différentes, qui lui servaient tantôt de modèles, et tantôt de montures. Au retour, il causait avec ses amis, Nicolas Rockox, bourgmestre de la ville, et Paul Gevaerts, greffier de la commune, homme savant qui jouissait de toute sa confiance; avec son frère Philippe et ses principaux élèves ^.
Quand le temps ne lui permettait pas de sortir, il se divertissait à examiner sa collection de tableaux, ses médailles, pierres gravées et autres objets précieux. Il lisait aussi parfois quelque ouvrage important qu'il venait de recevoir.
Tout était réglé dans sa maison comme dans un cloître, nous dit un de ses biographes. Quoique sa demeure parût un lieu de plaisir et de dépense, il y régnait un ordre inflexible. Son caractère et son talent formèrent donc toujours un parfait contraste. Dans la vie réelle, il
1 Campo Weyerman, t. P"*, p. 264 et 265. î Michel, p. 251 et suivantes.
130 l'iERRE-PAL'L RtIBENS.
élail Irnnquillo, adroit, positiT ( I laiigô; mille véliémence, nulle impalience. Son iinafçinalion semblait endormie, ou plutôt semblait morte : il avait le regard limpide el sur d'un bomme d'alTaires. Preuait-il le pinceau : tout ebangeait. line i'ermentat ion tiagi([ue embrasait son esprit : les lignes, les couleurs, les types, les expressions, les mouvements formaient dans son cerveau une mêlée ardente. L'inspiiation dél)ordait comme une lave du fond de sa pensée.
Rubens avait une correspondance très-étendue ; ses nombreuses relations lui atliraicMit une loule de lettres, auxquelles il devait répondre;. Il ( onnaissait la plupart des personnages distingués de France et d'Espagne, tels que le duc d'Olivarès et le marquis de Spinola dans la péninsule ibéricjue. Il cultivait l'amitié du lameux Peiresc, a appelé par Balzac une pièce du naufrage de l'ant'tquité et les reliques du siècle d'or. En KUl), nous voyons en (iffet (pie Peiresc bii lit (►btenir, à la demande de Gevaerts, un privilège pour la vente de ses gravures en France. Le privilège, par parentbèse, donna lieu plus tard k un procès fort singulier, dans lequel on reprocbait à notre artiste de faire le monopole de ses planches et de tirer au moyen de cette spéculation des sommes énormes du royaume! Il paraît, d'après cela, (jue ce n'étaient point les auteurs qui faisaient alors la guerre à la contrefaçon, mais bien la contrefaçon qui traquait les pauvres auteurs. Rubens disait avec raison que c'était là une chose inouïe ' . »
Un des hommes que l'on rencontrait le plus souvent chez le peintre anversois, c'était Jean Breughel de Ve-
* Emile Gachet, Lotirez wédifp.<; de Piorrc-Priul Huberi>^. pr^f. p.
lours. Rubens avait fait sa connaissance pendant son voyage en Italie ; ayant sympathisé de goût et de caractère, ils n'avaient cessé depuis lors de se voir ou de s'écrire. Leur amitié dura jusqu'en 1625, où Breughel devenu hydropic[ue finit ses jours, laissant deux filles mineures. On l'enterra d'une manière solennelle dans l'église St-Georges, à Anvers. Rubens composa son inscription funèbre et la surmonta de son portrait qu'il peignit lui-même. Voici cette épitaplie :
ïci repose Jean Breughel, fils de Pierre, qui, ayant reçu de son père et de son aieul maternel, Pierre Koetk d'Alost, artistes placés au premier rang parmi les peintres de leur sii^cle, le don glorieux du talent, comme par une sorte de droit héréditaire, ohtint une égale renommée en déployant le même génie et la même verve. L'empereur d'Allemagne, Rodolphe II, juge et patron sagace de tous les beaux arts, l'aima et le protégea. Les sérénissimes archiducs Albert et Isabelle l'ayant attaché à leur maison, sa modestie et son allabilité lui gagnèrent les cceurs les moins sympathiques. Ceux de ses enfants qui lui survivent et que lui avaient donnés deux épouses d'un rare mérite, Isabelle de Jode et Catherine do Marienborgh, ont consacré ce tombeau à la mémoire de leur père chéri, mort le 12 janvier 1025, âgé de r>7 ans. 1.
Rubens veilla sur la destinée des orphelines, les traita comme ses propres enfants : l'amitié qu'il avait pour leur père se reporta sur elles Il se montrait d'ordinaire obligeant et bienveillant, le malheur n'ayant pas aigri son âme affectueuse. Adrien Braiiwer trouva l'hospita-
» Cette épilaphe est importante, parce qu'elle fixe d'une manière certaine l'année dans laquelle Jean Breughel est venu au monde et celle où il a terminé sa carrière. Descamps ignorait l'une et l'autre dates.
2 Voici comment Michel s'exprime à ce propos : « Malgré que Rubens, dit-il, ne pût être contraint à la charge de tuteur, par sa qualité de conseiller d'État, ce nonobstant l'amour pour le père retomba sur les deux orphelines, et l'éducation de ces filles lui fut si chère comme celle de ses propres enfants, se prêtant volontairement au bien-être de la postérité de celui qu'il avait cultivé durant sa vio. »
lité dans sa maison; il tâcha d'ennoblir ses mœurs, de le soustraire au goût de la débauche, qui le poursuivait comme un génie homicide. Ses efforts ne purent éloigner du hauteur de cabarets le spectre énervant.
Rubens ne passait à Anvers que la froide saison. Quand venaient les beaux jours, il se retirait en son château de Steen, dans la bourgade d'Elewyt, située entre Matines et Vilvorde. C'est une de ces anciennes demeures, poétiquement irrégulières, où l'ombre et le soleil forment de si beaux contrastes. L'hirondelle se joue autour des pignons en escalier; les grandes toitures sont bordées de hautes mansardes, une pièce d'eau environne l'édifice de son tranquille miroir. Les prêles, la salvinie et le roseau en festonnent les bords, un pont la traverse et des saules pleureurs y laissent pendre leur chevelure. Ainsi s'offre encore k nous cet asile où Rubens venait chercher le calme et l'inspiration. Le sol d'alentour est plus accidenté que la campagne d'Anvers. Des bois, des collines, des chemins sablonneux, des plaines, des étangs et des pâturages y varient la perspective. C'était là que le grand coloriste observait les harmonies de la nature, c'était là qu'il traçait rapidement ses paysages. Il finissait avec plus de soin les morceaux d'histoire qu'il entreprenait dans cette bucolique demeure. Nous citerons particulièrement un de ses chefs-d'œuvre, la Pêche miraculeuse ^ placée à Notre-Dame de Matines. Elle fut peinte pour l'autel des poissonniers, qui la payèrent mille florins, l'artiste s'en étant occupé dix jours Il estimait effectivement ses ouvrages d'après le temps qu'il y consacrait ; chaque journée de travail était évaluée par lui
* Michel, p. 150.
à cent florins. Jamais il n'apprécia autrement ses tableaux. Celui qui nous occupe, fait tout entier de sa main, est un de ses plus admirables, sans le moindre doute. Le coloris a une splendeur qu'il n'a surpassée dans aucune de ses toiles. Sans être dur, comme celui de Jordaens, il en égale l'extrême vivacité : ce sont des nuances claires, brillantes et harmonieuses. On ne saurait trop louer l'image du Christ : la noblesse et la régularité des traits s'y joignent à une pose pleine de naturel; la draperie est en même temps simple et exquise. L'artiste a rendu avec un bonheur prodigieux l'air humble de saint Pierre, que ce miracle étonne, et les efforts des pêcheurs pour tirer le fdet. Le marinier qui, s appuyant sur une gaffe et se détachant sur le fond du ciel, pousse vigoureusement la barque, est déclaré par tous les connaisseurs un vrai tour de force. L'aile droite, représentant le jeune Tobie, au moment où il capture le poisson merveilleux dont le fiel doit rendre la vue à son père, et l'aile gauche, ayant pour sujet le denier de César trouvé dans la gueule d'un autre poisson, ne le cèdent en rien au panneau central. La réalité n'est pas plus naturelle et n'est pas si éclatante. Saint Pierre et saint André occupent l'extérieur des volets : quoique des niches les encadrent, l'expression qui les anime en fait des personnages dramatiques, de vrais morceaux d'histoire. Qui ne s'étonnerait d'apprendre que dix jours suffirent à Rubens pour exécuter une œuvre si étendue? On conçoit avec peine une pareille promptitude. Eh bien! l'auteur avait achevé dans le même espace de temps trois autres petits morceaux S et la fabrique ne paya le tout que mille
* On y voyait Jonas lancé à la mer, le Sauveur sur la croix, et saint Pierre s'enfonçant dans les eaux du lac de Galilée.
Ilorins ! On pourrait maintenant les vendre cinquante fois plus cher.
Cependant les travaux continuels de Rubens augmentaient sa réputation, et sa réputation croissante augmentait le nombre de ses travaux. Les demandes affluaient de toutes parts : on sollicitait le peintre comme on sollicite un ministre. Force lui fut d'adopter une manière expéditive. Pour contenter les amalours iuipatients, il prit dès lors l'habitude d'esquisser tous ses tableaux, puis de les faire ébaucher par ses élèves et d'y mettre seulement la dernière main. Cette suite d'opérations a laissé des traces sur quelques toiles, et il s'en faut que le génie du luaitre y soit partout présent. Mais elle est imperceptible dans beaucoup d'autres. Les disciples de Rubens possédaient un mérite exceptionnel; il s'en servait comme d'habiles praticiens, et son pinceau terminait ou rectillait l'œuvre animée de son esprit.
Cette méthode magistrale inquiétait parfois certains acheteurs. On l'avait prié de peindre un tableau figurant la Cène, destiné à la cathédrale de Malines. Le chanoine qui le lui avait commandé, lui avait même offert une salle de son logis, afin de ne pas exposer l'ouvrage aux périls du transport. L'artiste, après avoir terminé le dessin, envoya son disciple Juste van Egmont pour ébaucher la peinture. L'ecclésiastique le reçut d'un air peu satisfait.
— « Pourquoi votre maître n'est-il pas venu luimême? » demanda-t-il.
— « Ne vous inquiétez pas, lui répondit le jeune homme; il viendra, comme d'habitude, finir le travail. »
Et prenant toutes les dispositions nécessaires, il se mit n l'ouvrage. Mais le tableau avançail, avançaii, et Ru}>ens
JMEUUK-PAl L KLBENS. .141
ne se montrait pas. La mauvaise humeur du chanoine augmentait de jour en jour. Il ne se posséda bientôt plus et interdit au remplaçant de poursuivre sa tâche, craignant qu'il ne la terminât tout seul.
Il écrivit ensuite à Rubens une lettre furieuse, où il l'accablait de reproches. « C'est un morceau de votre main que je vous ai demandé, lui disait-il, et non pas un essai d'apprenti. Venez donc tenir vous-même le pinceau, ou rappelez votre Juste van Egmont et recommandez-lui d' emporte i* son ébauche; mon intention n'étant pas de l'accepter, vous la garderez pour votre compte. »
L'artiste lui répondit qu'il pouvait se consoler, qu'il n'était pas victime d'une fraude. « Je procède toujours de cette manière; après avoir lait l'esquisse, je laisse mes élèves commencer le lableau, l'achever même selon mes principes, puis je ki retouche et lui imprime mon cachet. Je dois aller à Malines sous peu de jours; votre mécontentement cessera. » Le grand homme lui ayant tenu parole, le chanoine reprit sa sérénité. Quand le soleil éclaire cette toile, on y distingue les nombreux coups de pinceau du maître \
La nécessité où se trouvait Rubens de se faire ainsi aider matériellement donna prise à l'envie. On affirma (jue sa renommée y gagnait. Wildens et Lucas van Uden peignaient habituellement ses paysages; Snyders, ses fleurs, ses fruits, ses animaux. On prétendit que sans leur secours il n'aurait pu se tirer d'affaire, qu'il exploitait leur talent pouj- accroître sa gloire. Notre artiste répondit en exécutant seul des chasses et des tableaux
» Elle a été gravée par Boîsvvert : l'estampe porte cette inscription :AccepU Jésus panern, etc.
rustiques. Un des plus beaux était Timage de sa demeure champêtre.
Quelquefois il essayait de ramener à lui les envieux par la douceur, l'adresse et la générosité. Cornille Schut se montrait surtout plein de haine : il allait sans cesse dénigrant Rubens et tâchait de le supplanter, quand on voulait le charger d'une entreprise. Ses manœuvres hostiles n'étaient point ignorées du grand homme; celui-ci forma pourtant le projet de conquérir son amitié. Un jour, il se présenta chez l'ambitieux et lui adressa la parole d'une manière aussi affable que s'ils eussent toujours été intimes, conservant d'ailleurs son air noble et presque royal. Schut fut si étonné de cette démarche qu'il perdit contenance , chercha vainement à se remettre et ne put que balbutier des mots insignifiants. Le visiteur eut pitié de sa confusion : il amena le discours sur les événements politiques , sur les progrès des beaux arts. Pendant ce temps, le jaloux revint de son embarras. Le grand peintre lit alors le tour de son atelier, considéra ses ouvrages et insensiblement lui proposa de les acheter. Cornille ne demandait pas mieux; il en fixa le prix. Rubens conclut aussitôt le marché sans diminuer une obole, et le vendeur commença à penser qu'il avait réellement du génie. Mais son magnanime rival ajouta : c(Si l'on ne m'a pas induit en erreur, vous manquez parfois de travail , mon cher confrère ; dans ces instants de chômage , ayez recours à moi ; mon atelier vous sera ouvert et vous y trouverez toujours de l'occupation. » Cette offre bienveillante fut pour son antagoniste comme un trait empoisonné. Lui, Cornille Schut, l'égal de Rubens, aller lui demander de l'ouvrage, se mettre sous sa direction, paraître dans son atelier comme son aide et son
lieutenant! Plutôt la mort que cette honte! Il livra ses tableaux, parce qu'il n'eut point le courage de lutter contre son intérêt, mais il ne sut aucun gré à son ennemi de ses généreuses propositions. L'ingratitude et la haine s'unirent dans son cœur; il détesta, calomnia sans relâche le grand homme qui l'avait obligé.
Cependant l'union de Rubens avec Isabelle Brandt n'avait pas été inféconde. Le 5 du mois de juin 1614, sa femme mit au jour un premier enfant. L'archiduc Albert, pour témoigner à l'artiste le cas qu'il faisait de son talent et l'amitié qu'il lui portait, voulut tenir le nouveau-né sur les fonts de baptême. Il lui donna son nom. Ce lils vint égayer la demeure paternelle et mêla ses sourires aux réflexions du grand peintre panthéiste, comme la jeune Aima devait plus tard mêler son doux langage aux vers que murmurait l'auteur de Faust. Quatre ans après, le %) mars 1G18, un autre héritier augmenta la famille. On le mit sous le patronage de saint Nicolas *. Rubens a pris plaisir à peindre ses enfants. Un de ces portraits brille dans la collection de Francfort; on ne saurait voir une mine plus vivante ni des yeux plus rébarbatifs.
Il y avait onze ans que Rubens, fixé à Anvers, inondait ses toiles de lumière, de formes puissantes et d'énergiques inventions, lorsqu'une circonstance politique l'appela sur un plus grand théâtre. Au commencement de l'année 1620, Marie de Médicis, reine de France, s' étant réconciliée avec Louis XIII, à Angoulême, vint habiter Paris, où elle conçut le projet d'orner sa demeure, mais surtout la galerie principale , des ouvrages de quelque
1 Généalogie de Rubens; Anvers, 1840. — Michel. — Van Grimberghe, Historische levensbeschryving van P. -P. Rubens.
l l i IMEUUt-l'Al L UUBENS.
peintre illustre. Elle eii parla au baron de Vicq, ambassadeur des arcbiducs Albert et Isabelle à la cour de France. Le baron, qui connaissait Rubens et était son admirateur, lit un éloge pompeux de son talent. La reine le pria de lui écrire et de l'engager de venir la voir au Luxembourg.
L'attention (pie lui accordait Marie de Médicis flatta Rubens. Il partit sur-le-champ, et l'ambassadeur l'ayant présenté, la reine l'accueillit de la manière la plus gracieuse. Elle lui témoigna le désir de faire peindre par lui vingt et un grands tableaux (jui représenteraient toute son histoire, depuis sa naissance jusqu'à l'époque où sou Jils et elle avaient oublié leurs dissentiments. Rubens lui promit d'exécuter cette œuvre colossale , pourvu (ju'elle lui donnât l'autorisation de l'accomplir à Anvers. Il aimait sa tranquille demeure : c'était dans son atelier, au milieu de sa splendide collection, ou sous les arbres de son jardin, que sa pensée avait le plus de force créatrice. La princesse ne lui lit aucune objection, et il regagna sa ville natale.
La confiance et les politesses de Marie de Médicis l'avaient si fort charmé qu'il se sentait le cœur plein de reconnaisance pour le baron de Vicq. A peine fut-il de retour chez lui , près de sa femme et de ses enfants, qu'il commença une Madone , la finit avec le plus grand soin, et l'envoya en cadeau à l'ambassadeur. Ce n'était rien moins qu'un chef-d'œuvre. Le baron fut enchanté de recevoir un pareil présent, et une lettre adressée au peintre lui témoigna le plaisir cpi/il éprouvait.
Rubens coloria dans son atelier dix-neuf tableaux ; il voulait exécuter en France même les deux plus grands, ceux qui devaient occuper je fond de la galerie, S'étant
IMEUJîE-l'ALL RLUENS. Î4.j
donc acheminé avec son précieux butin vers le palais du Luxembourg, Marie de Médicis redoubla pour lui de complaisances et d'affabilité. Pendant qu'il terminait sa tâche, elle lui rendait de fréquentes visites; elle s'asseyait près de lui et, quand il voulait se lever par déférence, le priait de garder sa place. La conversation de Rubens, à la fois docte, ingénieuse et élégante, l'intéressait au dernier point. Elle oubliait en l'écoutant le fastidieux bavardage et l'ignorante présomption de la noblesse. Leur intimité alla si loin qu'elle voulut lui montrer toutes les dames de la cour ; elle chargea un de ses chambellans de l'introduire, la première fois qu'elle les réunirait. « Vous qui avez le coup d'œil d'un artiste ^ vous me donnerez votre avis, lui dit-elle, sur la beauté de ces illustres rivales. » — Le gentilhomme de la reine l'ayant présenté dans le cercle choisi, Rubens n'eut d'yeux et d'oreilles que pour la duchesse de Guéménée : elle possédait une de ces beautés fines, charmantes et poétiques, dont la grâce éveille au fond des cœurs un sentiment idéal ; le peintre fougueux n'y était pas plus inaccessible qu'un autre, quoique sa nature l'égarât d'ordinaire loin de cette suave délicatesse. La reine laissa passer quelques jours, puis alla le trouver dans la galerie, où il terminait son épopée emblématique. — « Eh bien! lui dit-elle, vous avez vu mon OlyJiqie : à laquelle de mes déesses donneriez-vous la prélérence ? » — Si Mario de Médicis avait compté sur une flatterie invraisemblable et audacieuse, elle fut bien déçue, car le grand homme lui répondit naïvement : c( A la duchesse de Guéménée, ^> — « Ce serait un acte de justice, » lui répliqua la princesse italienne.
Quand Rubens eut achevé les deux dernières toiles
de cette longue série, elle lui demanda quatre ouvrages supplémentaires : l'un devait la représenter elle-même, habillée en Pallas, et servir d'ornement à la cheminée de la galerie ; deux autres devaient être les images du grand duc et de la grande duchesse de Toscane; au portrait de l'artiste, elle réservait l'honneur de clore Fentreprise.
Enfin, tous les tableaux se trouvèrent terminés et placés. La reine voulut les voir, le jour même, dans leur ensemble. Le peintre lui oflrit de la conduire et de lui expliquer chaque morceau. Elle admira, dit-on, la beauté des allégories, non moins que la splendeur du travail. La cour et la ville partagèrent son enthousiasme ; on accabla l'auteur de félicitations , de plaisirs et de politesses. On voulait absolument le retenir en France. Mais son imagination était ailleurs : il voyait dans son esprit les brumeux lointains de la Flandre, les gras herbages des polders et la haute tour de Notre-Dame; il regrettait jusqu'à la mélodie imparfaite du carillon , sorte de bégaiement musical , poétique et naïf comme les harmonies de la nature. Aucune proposition ne le tenta, mais avant de quitter la reine, il pria le baron de Vicq et sa femme de se laisser peindre par lui. C'était un nouveau témoignage de reconnaissance qu'il leur donnait. Il employa encore toutes les ressources de sa palette dans ces deux efûgies, que les modèles se trouvèrent heureux de posséder * . La reine lui ayant d'ailleurs fait de riches cadeaux, il lui demanda son audience de congé, puis s'achemina vers Bruxelles, le
1 Le portrait du baron décore maintenant le musée du Louvre. C'est une tête fine et intelligente, avec cette carnation fatiguée que l'on observe chez certains hommes du monde.
19 septembre 1622. Le poëme biographique de Marie de Médicis l'avait occupé deux ans et demi ^
Ces peintures présentent les défauts que l'on remarque dans les ouvrages de commande et les productions allégoriques. Il n'y a que les libres enfants de l'intelligence qui possèdent une vigoureuse constitution; eux seuls captivent par leur grâce et leur fraîcheur. On y sent palpiter une vie profonde, résultat du profond amour qui leur a donné naissance. Les œuvres créées d'après une inspiration étrangère ont quelque chose de languissant et de flasque; la verve, la joie en sont absentes. Elles excitent encore moins d'intérêt, si, au lieu de personnages, on y trouve des symboles. On ne se passionne point pour des êtres fictifs comme pour des êtres réels. Les allégories d'ailleurs sont naturellement obscures; il faut qu'on en cherche le sens, qu'on en trouve l'explication. Ce travail préparatoire ne peut que refroidir le spectateur. La galerie de Médicis ne cause donc pas de bien vives impressions. Il est regrettable que l'auteur ne lui ait pas donné une forme historique, nous montrant les vrais acteurs des scènes peintes sur ses toiles et les lieux où elles se sont accomplies. Des tableaux d'après nature éveilleraient la curiosité, seraient importants comme souvenirs, sans être moins précieux comme objets d'art. Mais, pour leur donner ce caractère , l'artiste aurait dû séjourner en France et aller voir les endroits illustrés par la fortune
1 Nous rapportons ici la version de Michel et de Smit. — Selon M. Gachet, les tableaux n'auraient été placés que dans les premiers mois de l'année 1625. Cette dernière opinion s'appuie même sur des lettres de Rnbens. Un passage de sa biographie, écrite par son neveu, achève de la confirmer : « At dùm Parisiis est Rubens, ut tabulas illas loco suo poni curet supremamque manum imponat, anno scilicet 1625, forte illic reperit ducem Buquinga^ mm y etc.
1»S IMIiRUE-PALL UIRKNS.
OU les malheurs de la Reine. Celle méthode palieiiie ne convenait pas à son ^énie. Otho Venins lui avait d'ailleurs communiqué son amour des endjlèmes, goût fâcheux ({ui régna pendant un siècle et plus. Ses études archéologiques et sa ramiliarité avec les anciens le conduisirent aussi dans cette voie, où tout s'accordait pour le pousser. Il métamorphosa donc la vie de la Reinemère en conte mythologique. Elle eut elle-même besoin qu'il lui donnât la clet de cette pompeuse énigme ; elle n'aurait pu, sans aide, conqjrendre son histoire! L'embarras des autres personnes ne devait pas être moins grand.
31ais si la com|)osition et les sujets n'ont rien qui attire, le travail, sauf la grossièreté de ([uelques formes, iiiérite les plus brillants éloges. Pour compenser le man(jue d'intérêt dramatique, le peintre a déployé tout le luxe de ses fastueuses ressources. Les n)orceaux que je préière sont les trois Parques filant les jours de Marie de MédiciSy début de cette tranquille épopée, Henri IV examinant le portrait de la princesse, le débarquement de la Heine à Marseille, la naissance de Louis XIII, l'apothéose de Henri IV et la Réconciliation de la mère et du fils» Le premier tableau est peut-être le plus achevé ; quand Rubens dessina cet exorde, la fatigue n'avait pas encore attiédi sa verve. Junon, qui cherche à séduire Jupiter et le câline du regard, pour qu'il soit favorable à la princesse, renouvellerait aisément la scène mystérieuse du mont Ida. Elle a une figure charmante et provoquante au dernier point. Le maître du monde l'écoute d'un air sérieux, avec sa belle tête pensive, tandis que la ménagère émue s'appuie nonchalamment sur son épaule. Henri IV examinant le portrait de Marie de Médicis flatte
pierre-i^'aul rubens. 149 les yeux par une grande harmonie de lignes et de couleurs : les têtes sont pleines de finesse, d'expression et d'élégance. C'est un épisode parfait, qui a d'ailleurs l'avantage de s'expliquer tout seul. Quant au Débarquement à Marseille, dois-je parler des fameux tritons, des éclatantes syrènes que l'on y admire? Ils effacent, ils annulent le sujet principal. Les déesses marines surtout émerveillent le spectateur. Quels reins, quels torses prodigieux ! quelles magnifiques tournures ! quels traits vivants et quelles nobles épaules ! Les belles, les soyeuses chevelures, transparentes comme des flots et blondes comme de l'or ! Tout homme susceptible d'amour, tout vieillard possédant un reste de force, se laisserait prendre avec joie dans ce réseau splendide.
La naissance de Louis XIII est célèbre par la double expression de la mère, sur les traits de laquelle s'unissent le sentiment de la douleur physique et celui de la joie morale. Ces contrastes sont le plus difficile problème de l'art : le génie seul parvient à les rendre. L'illustre coloriste s'en est tiré avec sa puissance habituelle. U apothéose de Henri IV serait un chef-d' oeuvre, si le peintre y avait mis plus d'unité : elle forme néanmoins le morceau principal de la collection et surpasse tous les autres en richesse. Il y a là, comme tètes, poses, effets de lumière et de couleur, des motifs admirables. Peut-on voir un plus beau groupe que celui des courtisans agenouillés devant Marie de Médicis? La Réconciliation de la princesse avec Louis XIII brille surtout par le coloris, et le Triomphe de la Vérité, par le soin, par la vigueur de l'exécution.
Dans ce poème en images, comme dans les travaux qui nous ont précédemmeiil o<"eupé, Rubens a suivi la
150 PIERRE-FAUL UUBENS.
doctrine do l'art pour l'art, non-seulement telle que Ta exposée Platon, c'est-à-diro juste, évidente et irréfutable, mais telle que les novateurs français l'ont comprise sous la Restauration et sous Louis-Philippe, c'est-à-dire fausse, exagérée, nuisible. Cette dernière théorie, en effet, ne respecte ni la convenance, ni les nécessités morales. Elle dédaigne les principes de la composition et les sacrilie à des beautés de facture, qui perdent une grande partie de leur attrait par leur manque d'à-propos. Elle laisse la main tyranniser l'intelligence et place le caprice au-dessus des lois mêmes de l'art. Elle n'a d'autre guide que la fantaisie, cheminant dans une espèce de somnambulisme.
Mais si Marie de Médicis avait comblé le peintre d'attentions, elle fut très-lente à lui payer ses honoraires. Le 13 mai il ne les avait pas encore reçus et il
s'en plaint dans une lettre à son ami Peiresc : il sait bien, dit-il, que les dépenses nécessitées par le prochain mariage d'Henriette de France avec le roi d'Angleterre Charles P% sont cause de ce retard, mais un aussi grave motif ne le calme pas. « En somme, je suis fatigué de cette cour et si l'on ne met pas à me satisfaire la même promptitude que j'ai montrée pour le service de la Reine, il pourrait arriver que je n'y revinsse pas facilement (ceci soit dit entre nous), quoique je n'aie pas le droit de m'irriter, puisque les empêchements ont été légitimes et fort excusables » Le 26 du mois de décembre, il écrivait encore : « A vous parler franchement, toute cette affaire ne me coûtera pas une seconde lettre. Mais si vous pouviez vous informer avec adresse auprès des personnes qui peuvent être intervenues dans tout ceci, vous me feriez un grand plaisir. Au reste, quand
PIERRE-PAUL HUBENS. 151
je compte mes voyages à Paris et le temps que j'y ai demeuré, sans recevoir la moindre récompense extraordinaire, je trouve que cette galerie m'a été fort préjudiciable, si nous ne faisons pas entrer en ligne de compte la générosité du duc de Buckingham en cette occasion \ »
Avant que Rubens quittât la France , après avoir placé les tableaux, la Reine-mère lui avait demandé une seconde collection de vingt et une toiles, qui devaient figurer toute l'bistoire de Henri IV. Mais comme elle n'avait pas insisté très-vivement et que Rubens n'était pas dévoré de zèle, l'affaire languit et la princesse fut exilée par son fils, avant que l'entreprise eût été commencée d'une manière sérieuse. On trouva seulement plusieurs esquisses dans la succession du peintre.
Ce qui semblera extraordinaire, c'est qu'au moment même où il faisait accord avec Marie de Médicis pour les tableaux du Luxembourg , le grand homme passait un acte avec les jésuites d'Anvers pour trente-neuf peintures. La façade de leur église avait été bâtie d'après un plan de sa main : on le chargea d'orner aussi les voûtes. Trente-quatre sujets lui furent indiqués par les révérends pères ; il choisit les autres. Cette tâche immense ne l'effraya point et il l'accomplit, pour ainsi dire, sans fatigue. Mais le 18 juillet de l'année 1718, le monument devint la proie des flammes. Les toitures s'écroulèrent dans l'intérieur de l'édifice et presque toutes les compositions de Rubens furent détruites. Le feu ne respecta que le grand chœur et deux chapelles, qui renfermaient ensemble quatre tableaux : on eut la conso-
1 Émile Gachet, Le«em inédites de Pierre-Paul Rubens, p. 13 et 30.
PIEHUE-PAlir ftUBENS.
lalion de les sauver * . Le portail resta aussi debout et on peut encore en admirer le style original.
Nous avons vu que Rubens se louait beaucoup de la manière dont le duc de Buckingham l'avait traité ; il fît sa connaissance à Paris, pendant qu'il y séjournait en 1625. L'opulent seigneur fut si charmé de sa conversation qu'il le pria de lui rendre visite en son hôtel, pour se lier plus intimement ensemble : il désirait d'ailleurs être peint par lui. Dans leurs entretiens, le duc ne put lui cacher le déplaisir que lui inspiraient les longues hostilités de l'Espagne et de l'Angleterre. Il pria Rubens de témoigner à l'archiduchesse combien il souhaitait les voir Unir. L'artiste lui promit de faire tout ce qui pourrait amener la paix et tint parole. Mais ses efforts n'eurent point de résultat. Buckingham alla bientôt après visiter à son tour le grand homme sur les bords de l'Escaut. L'artiste lui montra son élégante demeure et sa belle collection de tableaux, de vases, de statues, de basreliefs. Elle charma, éblouit, tenta l'Anglais. Quand il fut de retour dans la Grande-Bretagne, il dépêcha vers Rubens un nommé Leblond ^ , qui était son homme d'affaires. Il devait proposer à l'artiste de lui vendre cette magnifique galerie pour le duc. Le peintre, qui l'avait formée avec bien du temps et de la peine, ne voulait pas s'en défaire : il résistait aux offres les plus brillantes. La ténacité de l'agent vainquit toutefois sa répugnance, et il se décida, pour cent mille florins, à laisser choisir parmi les raretés de son cabinet. Mais il se réserva le droit de faire mouler les statues, bustes et bas-reliefs, dont
ï Voyez la description de ces peintures dans Michel. L'acte passé avec les jésuites est du 29 mars 1620 : il a été publié par M. Reiflenberg dans les Mémoires de l'Académie de Bruxelles.
2 Les uns rappellent ainsi, les autres le nomment lîlondel.
il désirait conserver au moins l'empreinte. Les tableaux enlevés furent remplacés par d'autres, et son panthéon garda presque le même aspect. Il n'y avait entre l'ancien et le nouveau que la difl^rence d'une copie à un modèle.
L'époque la plus tranquille, la plus laborieuse de sa vie, celle où il a le plus travaillé pour sa gloire , était sur le point de finir. Il y avait dix-sept ans qu'il exerçait dans un profond repos son tumultueux génie, quand il eut le malheur de perdre sa femme. Elle l'avait retenu près du foyer domestique et, grâce à leur mutuel amour, avait été pour lui une source d'inspiration. Le grand homme lui a rendu justice dans une lettre, où on remarque ces phrases : c( En vérité, j'ai perdu une excellente compagne; on pouvait, que dis-je, on devait la chérir par raison, car elle n'avait aucun des défauts de son sexe ; point d'humeur chagrine , point de ces faiblesses de femme, mais rien que de la bonté et de la délicatesse ; ses vertus la faisaient chérir de tout le monde pendant sa vie, depuis sa mort elles causent des regrets universels. Une semblable perte me paraît bien sensible, et puisque le seul remède à tous les maux, c'est l'oubli qu'engendre le temps, il faudra sans doute espérer de lui seul mon secours. Mais qu'il me sera difficile de séparer la douleur que me cause sa perte, du souvenir que je dois garder toute ma vie à cette femme chérie et vénérée ! Un voyage me conviendrait peut-être pour me soustraire à tant d'objets qui renouvellent sans cesse mon affliction, ut illa sola domo mœrel vacuâ stratisque relidis incubât. Les tableaux changeants qui s'offrent aux yeux dans un voyage occupent l'imagination et assoupissent les chagrins du cœur. Du reste, il est vrai qiiod mecum peregrim^bor et me ipmm circumferanh T^^^^^y
croyez-le, ce serait pour moi une grande consolation que d'avoir le plaisir de vous voir » etc. \
Cette lettre fut écrite le 15 juillet 1626. La femme de Rubens était morte depuis peu de temps et rien n'avait pu encore émousserla douleur du grand homme. Un convoi lugubre et splendide porta Isabelle Brandt à l'église Saint-Michel, où il la fit ensevelir dans le tombeau de sa mère. Pour honorer ces deux anges gardiens de sa vie, un tableau qu'il avait peint jadis à Rome ^ fut placé par lui sur leur monument funèbre. Il y ajouta les figures de la Vierge et de son enfant, comme s'il eût voulu les mettre sous leur protection , puis il composa l'épitaphe suivante :
A la Vierge mère.
Ce tableau qu'il a peint lui-même, est pieusement et affectueusement consacré au tombeau de son excellente mère, qui abrite aussi les restes d'Isabelle Brandt, son épouse, par P. P. Rubens, le jour de St-Michel archange , l'an du Seigneur 1626 s.
* Lettres inédites de Rubensy p. 51. — « S'il était nécessaire, dit M. Gachet, de relever les assertions absurdes qui se répandent parfois dans le vulgaire, sans le moindre fondement, ce serait ici le cas de prouver l'imposture de ceux qui ont dit que Rubens n'aimait point sa femme, et qu'il avait même eu des preuves de son infidélité. Car on a fait à ce sujet un roman tout entier, au moyen duquel on a prétendu expliquer le départ subit de Van Dyck. Et puis on a dit que pour se venger de sa femme, Rubens avait peint son portrait dans le fameux tableau de la Grappe de raisin^ qui représente saint Michel précipitant les damnés. On a voulu voir encore la pauvre Isabelle Brandt dans le Jugement dernier, qui est à Dusseldorf. Là un diable la tient dans ses griffes et l'entraîne avec lui aux enfers, tandis qu'Hélène Fourment, la seconde femme de Rubens, est placée au paradis. Ce sont là des on dit que répètent les curieux, et qui deviennent des articles de foi, tout aussi bien que le fameux conte du tableau de Van Dyck pour la collégiale de Courtray. »
2 II devait orner l'église Sainte-Croix, mais les dimensions n'ayant pas été bien prises, il ne put servir. Saint Grégoire le Grand, saint Maurice, saint Jean-Baptiste et quelques autres personnages y étaient représentés.
5 La fête de Saint-Michel tombant le 29 septembre, tous les biographes,
Une nouvelle existence allait commencer pour le peintre : il avait laissé au delà des Alpes tous les souvenirs de sa jeunesse, le sépulcre venait d'engloutir ceux de son âge mûr. Ainsi la mort nous enlève chaque jour une partie de nous-mêmes, tantôt les forces de notre corps, tantôt les illusions de notre esprit, tantôt les affections de notre cœur.
sans exception, placent à cette époque le décès d'Isabelle Brandt. Ils n'ont pas vu que cette date signale le jour où fut consacré le tombeau, non celui où mourut la défunte. Pour ne laisser aucun doute sur ce point, nous donnons ie texte de l'inscription tumulaire :
Matri Virgini.
Hanc tabulam a se pictam , pio affectu ad optimae raatris
sepulcrum, commune cum Isabellâ Brandt, uxore suâ, dicat P. P. Rubens, ipso die Michaëlis Archangeli, Anno MDCXXVI.
On ne sait pas encore précisément quel jour expira Isabelle Brandt : la lettre citée plus haut prouve seulement que ce fut avant le 15 juillet.