‹ Rubens et l'ećole d'AnversChapitre 7 sur 58 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pierre-Paul RubcnH.

Maison do Uubens à Colo.Lrnc. — Origines de sa famille. — Son père abandonne Anvers pour fuir la persécution n-ligieuse. — Ses amours avec Anne de Saxe, seconde femme de (luillaume le Taciturne. — Colère du prince d'Orange. — Emiirisonnement du coupa]»le : il est interné à Siegen, au bout de deux ans. — Naissance <le Pierre-Paul Uubens dans celte ville. — Jean Rubens, son père, va s'établir à Cologne, où il meurt.

Le voyageur qui passe h Cologne dans la Stcrnengasse ou rue des Etoiles, s'arrête devant une ancienne maison de modeste apparence, où deux inscriptions en lettres d'or brillent sur deux plaques de marbre noir. La première doit se traduire ainsi :

« Le 20 juin de l'année 1577, jour consacré aux apôtres Pierre et Paul, naquit dans cette maison et fut baptisé dans l'église de la paroisse,

« Il était le septième enfant de ses père et mère, qui ont liabité vingt ans ce logis. Son père, le docteur Jean

Rubens, avait été six ans échevin de la commune d'Anvers; il se réfugia à Cologne, pendant les guerres de religion, mourut dans cette ville en 1587 et fut enterré avec pompe dans l'église Saint-Pierre.

(( Notre Pierre-Paul Rubens, l'Apelle germanique, voulait revoir sa cité natale avant sa mort et consacrer de ses propres mains à l'église, où il avait reçu le baptême, son excellent tableau représentant la crucifixion de saint Pierre, tableau que lui avait demandé le célèbre connaisseur Ja])ack , mais la mort le prévint et il expira le 30 mai lOiO à Anvers, dans la soixante-quatrième année de son âge. »

De l'autre côté de la grande porte se trouve la seconde inscription, qui signifie :

« Dans cette maison chercha aussi un asyle la reine de France,

MARTE DE MÉDICTS,

veuve de Henri TV, mère de Louis XIII et de trois reines. Elle avait a[)pelé d'Anvers, où il demeurait, notre Rubens, pour qu'il vînt tracer dans le palais du Luxembourg, à Paris, l'épopée de sa vie et de ses destins. Il en forma vingt et un grands tableaux. Mais persécutée par l'infortune, elle mourut à Cologne le 3 juillet 1642, âgée de soixante-huit ans, dans la même chambre où était né Rubens. Son cœur fut déposé dans notre cathédrale, devant la chapelle des mages ; plus tard on transporta son corps sous les voûtes royales de Saint-Denis. Avant d'expirer, elle adressa des actions de grâce au Sénat et à la ville de Cologne, pour la liberté hospitalière dont elle avait joui et accompagna ses remercîments de nobles

56 l>IEURE-P.\ri. RUBENS.

lions, que les violences révolulionnairesonl presque fous Tait disparaître. »

Le bruit des voitures, dans cette rue étroite et populeuse, ne vous permet guère de vous abandonner à de longues réflexions. Le double monument connnémoratif éveille pourtant de sérieuses pensées. Berceau d'un grand peintre, dernier asile d'une grande reine, l'Iiabitation ^ ré(^lame tout votre intérêt. Là, le plus célèbre artiste de la Flandre a bégayé ses pn^mières ])aroles; là est morte la femme de litMiri IV et la mère de l^ouis XIIL Née parmi les splendeurs du pouvoir, sous le beau ciel qui avait éclairé ses aïeux, elle expira (ristement loin de son pays et du royaume qui l'avait adoptée. Venu au monde sur la terre de l'exil, pendant les orages d'une violente guerre intestine, Rubens termina glorieusement ses jours parmi ses ('om])atriotes. La lille des Médicis a obtenu dans sa prospérité plus d'bommages ([ue le p(;intre ; le peintre à son tour l'éclipsé dans le tombeau. Le mallieur l'avait dépouillée de ses grandeurs avant la fin de sa vie et la mort compléta l'œuvre de l'infortune. L'artiste a maintenant une cour d'admirateurs : son génie était comme ces arbres que l'automne seul pare de toute leur beauté.

Les tables commémoratives et les réflexions qu'elles suggèrent, n'ont qu'un défaut : celui d'être inexactes sur un point. L'auteur de la Descente de croix n'est pas né à Cologne, n'a pas reçu le baptême dans l'église que Ton indique; il avait un an déjà, lorsque sa mère, le tenant contre son sein, franchit pour la première fois le seuil de la maison où il devait passer toute son enfance. Des documents nouveaux, des papiers authentiques ont mis ce fait hors de doute. Il est singulier que M. Walraf, auteur des inscriptions, ait désigné jusqu'à la chambre

dans laquelle l'artiste à censément vu le jour. Son père et sa mère, réfugiés d'abord à Cologne, avaient depuis longtemps quitté la ville et en étaient bien loin au moment de sa naissance. Nous raconterons plus bas cet épisode, avec les détails fournis par M. Bakhuizen van den Brink ^

La maison où sa famille proscrite trouva la paix bannie d'Anvers n'a que six fenêtres de front et une porte cochère donnant sous un péristyle. Depuis longtemps, elle abrite les ballots et les caisses d'un marchand de denrées coloniales. Aussi une odeur de poivre et de cannelle vous monte au nez, dès qu'on approche pour saisir le marteau. Le négociant vint m' ouvrir lui-même. C'était un homme petit, frêle et austère, qui me demanda d'une façon peu engageante ce que je voulais.

— Je voudrais, lui dis-je, visiter l'ancienne demeure de Rubens.

— D'où venez-vous?

La question me sembla bizarre; je répondis néanmoins :

— De Bruxelles.

— Et vous n'êtes pas Anglais?

— Je ne crois point l'avoir jamais été,

— Vous occcupez-vous de peinture?

— J'écris l'histoire des peintres flamands et hollandais.

— Entrez alors, mon cher monsieur, et ne vous formalisez pas de l'interrogatoire que vous venez de subir. Ah ! si vous saviez ce que c'est que les touristes d'An-

» Dans son livre intitulé : Le mariage de Guillaume d'Orange avec Ame de Saxe, soumis à un examen critique et historique; Amsterdam, juin 1853, en hollandais.

gleterre! si vous saviez le temps qu'ils m'ont fait perdre et renmii (jii'ils m'ont causé ! Il m'a lalhi ])ren(iro la résolution de n'en admettre aucun. Ils liraltaient mes murailles, déchiraient mon papier, taillandaient mes boiseries, coupaient mes rideaux, sous prétexte d'emporter des souvenirs du «irand homme. Ils voulaient quelques grains de poussière, quelques morceaux d'étoile pour aui^menter leurs collections. Et puis c'étaient des remarques I J'en souriais parfois, mais le plus souvent je mo donnais au diahle. Si hien, (|ue j'ai tini par exclure les badauds dii toutes les nations.

— Je vous remercie donc de la faveur que vous m'accordez.

— Laissons les compliments et suivez-moi.

Nous entrâmes dans une chambre basse, ayant jour sur la rue, où se tenait d'habitude la reine exilée. C'est tout ce qu'on peut voir de plus bourj^eois. On monte au y)remier établie par un de ces ju^rands escaliers à rampe massive, dont l'emplacement formerait une belle salle. La pièce où l'on a fait jusqu'ici naitre Rubens, qui a entendu les derniers gémissements de la princesse agonisante, n'offre rien d'extraordinaire : tout y est moderne et trivial. Par la fenêtre seulement, on aperçoit les restes d'une ancienne chapelle, où le grand homme futur a du s'agenouiller bien des fois, pendant que la petite cloche annonçait l'heure de la prière, une de ces cloches harmonieuses comme ne savent plus en couler nos fondeurs. La chambre n'a pas gardé un seul vestige de la reine ou de la famille anversoise. Jetant à la hâte un coup d'œil sur l'ameublement vulgaire, je descendis au jardin. C'est un enclos sans arbres, qu'environnent de laides masures, noircies par le travail et l'indigence- Quelques

poiriers allongeaient leurs bras chétifs contre les murailles de l'enceinte; le chou domestique, la salutaire oseille, l'élégante bourrache et le thym parfumé croissaient dans les plates-bandes ou formaient des bordures. L'histoire ne trouvait pas une fleur à cueillir au milieu de ces plantes potagères et officinales. Je saluai le colonial-tcaaren handler, autrement dit l'épicier en gros, et me retirai. Je n'étais pas fort content, mais j'avais vu la première habitation de Rubens, j'avais accompli mon devoir de critique et d'investigateur.

Le licencié Michel, dans son étrange et curieuse histoire de Rubens, a voulu lui assigner une origine noble et lointaine. Il hi lait descendre d'une famille de Styrie : le grand père de l'artiste serait venu s'établir dans les Pays-Bas, h la suite de Charles-Quint et après le sacre de l'empereur La plupart des biographes ont reproduit cotte invention ^. l^es hommes ont en général une idée si fausse d(3 la vraie grandeur, que là où elle se trouve, ils cherchent h l'airubler d'une pompe inutile. Le génie les touche peu, s'il n'est revêtu d'un manteau d'histrion. Mais les*archives d'Anvers contiennent la généalogie de Rubens et elle a été publiée par l'archiviste \ Elle remonte jusqu'à l'année 1350; ce fut alors que naquit maitro Arnould Rubens, tanneur de son métier, lequel acheta, en le dernier jour du mois d'août, une

* Histoire do la vie de Pierre-Paul Rubens, par Michel, licentié (sic) en droit; 1 vol. in-8, Bruxelles 1771.

2 Notamment Smit dans son livre intitulé : Historische levensbeschryving van Pierre Paul Rubens; Anvers, édition, 1840. L'inventeur de ce conte fut le chanoine Van Farys, qui descendait de Rubens par une de ses fdles, Claire Jeanne, née le 18 janvier 1632. Il communiqua des notes mensongères à un certain De Vegiano, qui les publia dans las suppléments au nobiliaire des Pays-Ras.

3 Généalogie de Pierre-Paul Rubens et de sa famille; Anvers, 1840,

maison avec son jardin, situés dans la rue de l'Hôpital. Tous ses descendants furent tanneurs comme lui, ou droguistes et épiciers. Le célèbre peintre appartenait donc h cette forte race populaire, ((ui, en Belf^ique ])lus que partout ailleurs, compose la substance et la moelle de la nation. Le premier Uubens élevé pour une autre carrière que l'industrie, fut le père même de notre artiste. L'aïeul de ce dernier, (ju'on représente comme un noble styrien, n'avait d'autre arme (jue le pilon, d'autre lief que sa bouti(iue exbalaut de vives senteurs. Voyant, selon toute apparence, prospérer son commerce, il réserva son iils à de plus liantes destinées. 11 voulut qu'il apprît les langues savantes, l'iiistoire, la dialectique, et lorsqu'il eut vingt-quatre ans, il le fit partir pour l'Italie. Jean Rubens y demeura sept années, pondant lesquelles il obtint le bonnet de docteur en droit civil et canon, au collège de la Sapienza, à Rome. La grandeur des souvenirs, la majesté des papes, les merveilles de la sculpture, de la peinture, et la science des jurisconsultes se réunissaient alors pour attirer dans la ville éternelle et dans toute la péninsule les blondes populations du PÎord. En 1501, le voyageur regagna sa patrie, au moment où Philippe II armait de sa puissance le cardinal de Granvelle; peu de temps après son retour, il épousa une jeune lille de bonne maison, Marie Pypeling. Ils furent heureux ensemble, et l'estime dont ils jouissaient accrut leur satisfaction. Le 7 mai 1562, Jean fut promu au grade d'échevin, place à laquelle les affections communales des Pays-Bas donnent une sérieuse importance.

Mais bientôt éclatèrent les longs troubles qui devaient exténuer les provinces belges et enfanter, parmi les pleurs et les convulsions, la glorieuse république batave.

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J)ès rannée suivante, Guillaume le Taciturne, les comtes d'Egmont et de Hoorn tirent un pacte libérateur, auquel relusèrent de souscrire les ducs d'Arschoot et d'Areniberg. Puis vinrent ces commotions profondes, où la iNéerlande se sentait mourir, cette guerre cruelle, où Philippe II joua si obstinément et si maladroitement la fortune de l'Espagne. Anvers, qui était alors la ville la plus riche des Pays-Bas, Anvers souffrait surtout de l'interruption de la paix. Les vaisseaux abandonnaient son port, ses fabriques tombaient dans une ruineuse langueur et les soldats espagnols se montraient en plus grand nombre à ses foires que les marchands étrangers. Le bourgmestre Van Straelen, homme courageux, ardent patriote, fomentait la sédition ; plein de haine pour les oppresseurs, il augmentait le désastre, espérant briser la tyrannie. On sait à quelles fureurs se livrèrent les iconoclastes, dans une nuit du mois d'août 1566 : la cathédrale et toutes les églises suffragantes brillaient aux dernières lueurs du jour, comme de véritables musées d'orfévrerie, de sculpture et de peinture ; quand le soleil se leva, se^^ rayons, traversant les fenêtres vides, n'éclairèrent que des enceintes nues, où gisaient pèle-mêle les plus précieux débris.

Enfin arriva l'année 1568, année de lugubre mémoire. Les comtes d'Egmont et de Hoorn furent décapités sur la grande place de Bruxelles ; leurs têtes, fixées au bout de deux piques, effrayèrent et attendrirent la multitude jusqu'à trois heures de l'après-midi, pendant qu'on humectait des mouchoirs dans le sang généreux qu'elles laissaient tomber; nobles reliques des martyrs dont le supplice était une menace faite à la nation tout entière ! D'autres drames accrurent l'épouvante générale;

le secrétaire du comte d'Egmont fut ccartelé; un écliafaud se dressa pour Yan Straelen au milieu de Yilvorde, et quatre sectateurs de la réforme, qui avaient pillé les églises, moururent dans relîrayante agonie du bûcher. Presque partout la hache servit les colères du duc d'Albe ; telles étaient, selon le cardinal Bentivoglio, la désolation et l'horreur universelles, (jne l'on n'entendait que pleurs, gémissements et soupirs ; on no rencontrait que figures mornes et inquiètes * .

Saisis d'une terreur pani([ue, une foule d'habitants émigrèrent, quoique leurs biens fussent confisqués aussitôt après leur départ. On aimait encore mieux perdre sa fortune que la vie. Jean Rubens fut un de ceux qui se vouèrent h l'exil. On le soupçonnait d'une prudente aiVection pour les doctrines calvinistes : un agent secret de l'Espagne l'avait même positivement dénoncé, dans une note envoyée à Philippe H ^. 11 essaya d'abord de conjurer ces doutes homicides. Le ÎJl octobre 1568, il se présenta devant le conseil communal réuni k Thotel de ville : de nobles personnages l'escortaient, le chevalier Jean van Schoonhoven, ancien bourgmestre, trois autres chevaliers, trois échevins et les deux secrétaires de la régence. Sous leur attestation, il se fit donner un certificat de bonnes mœurs, de respect inaltérable pour les lois et les coutumes du pays ^ . Mais ce témoignage public ne lui parut point le mettre en sûreté. Guillaume le Taciturne essayait d'ailleurs de le gagner à sa cause et avait

1 Histoire générale des guerres de Flandre, par le cardinal Bentivoglio, livre IV.

2 Cette note a été publiée par M. Groen van Prinsterer, dans îe second tome des Archives ou Correspondance inédite de la maison d'Orange Nassau, page 32.

3 Michel, p. 10 et H.

recours au prince de Chimay pour lui servir d'intermédiaire \ Il craignit que ces efforts n'achevassent de le rendre suspect. Abandonnant la malheureuse cité avec toute sa famille, il se dirigea vers Cologne, asile génénéral des émigrés néerlandais. Le docteur y commença la nouvelle année loin de sa patrie.

Sur les bords du Rhin, il ti^ouva un homme qu'il connaissait, homme important et habile, nommé Jean Bets. Après avoir essayé de lutter contre la tyrannie de l'Espagne et contre la dissimulation féroce du duc d'Albe, il n'avait eu que le temps de s'enfuir pour ne pas être pendu, roué, décapité ou écartelé, les malheureux soupçonnés d'hérésie n'ayant pas d'autre perspective. A Cologne, le prince d'Orange le nomma son conseiller : il faisait de nouveaux préparatifs de guerre et allait répon- (h'e aux exigences de Philippe II avec la pointe du glaive, le son de la trompette et le bruit du canon. Sa seconde femme, Anne de Saxe, était près de lui ou ne tarda pas à le rejoindre. Nul doute que Jean Rubens ne fut admis sur-le-champ dans leur intimité. Le farouche préteur ayant confisqué tous les biens de Guillaume le Taciturne, la princesse voulut faire exempter ceux qui lui garantissaient son douaire. Jean Bets fut chargé de la négociation. Pour la rendre efficace, il alla trouver l'Empereur d'Allemagne, l'Électeur de Saxe et le Landgrave de Hesse, comptant que leur intervention la mènerait à bien : l'Électeur était le père de la princesse et le Landgrave son parent : ses affaires devaient donc leur mspirer le plus vif intérêt.

Pendant l'absence de Bets, Jean Rubens eut la mission

i Une lettre trouvée chez Jean Rubens après sa mort constate cette négociation.

de poursuivre les démarches et de soutenir l'argumentation entreprises par lui. Cette tache le mettait fréquemment en rapport avec Anne de Saxe. Or, la princesse trouvait le docteur à son i'oùt; s'il ressemblait, comme on peut le croire, au peintre fameux qui lui doit le jour, c'était un fort bel homme. La princesse n'avait pas les mêmes avantages physiques, selon le rapport des historiens; mais elle était ))rincesse, vive, entreprenante, mise avec un grand luxe et ne cachait point les sentiments que lui inspirait son fondé de pouvoirs. Elle lui prodigua si bien les encouragements que le docteur s'émut et, au lieu de laisser son manteau entre les mains de la noble dame, partagea l'ivresse de son coupable amour. Durant deux années, les réclamations, les intercessions auprès du gouvernement espagnol , demeurèrent sans effet; durant deux années, elles servirent de prétexte à des entrevues adultères. Anne de Saxe n'avait habité que momentanément la ville de Cologne : la guerre ayant déployé toutes ses fureurs, elles s'était retirée à Siegen, dans le duché de Nassau, où elle vivait loin du péril, tandis que Guillaume bravait les balles espagnoles et fondait la liberté des Provinces-Unies. Cette lutte glorieuse l'empêcha de visiter sa femme, avec laquelle il ne vivait pas d'ailleurs en bonne intelligence. Le docteui', au contraire, allait souvent tenir compagnie à la princesse et lui offrir des distractions. Elles eurent un fâcheux résultat. Les parents d'Anne de Saxe virent avec surprise sa taille s'arrondir, malgré la longue absence de son mari. Dans leur colère, ils avertirent Guillaume le Taciturne et on résolut de sévir contre Jean Rubens , que l'on soupçonnait depuis quelque temps. Au mois de mars 1571, comme il se rendait de

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nouveau à Siegen, sur une invitation de la princesse, il fut arrêté en chemin, par les ordres de Jean de Nassau et de Guillaume d'Orange, puis mené à Dillenbourg et enfermé dans la citadelle. Là, le docteur avoua sa faute et demanda grâce, s'excusant même aux dépens de sa complice d'une manière assez peu chevaleresque ^ Malheureusement pour lui la législation allemande était inflexible et condamnait les adultères à mourir par la corde : persuadé enfin qu'il n'échapperait pas au supplice, il demanda instamment la faveur d'être décapité.

Cependant une raison secrète militait pour lui : les Nassau craignaient de divulguer la honte que la princesse venait d'infliger à leur famille. Leur honnêteté ne leur permettait point de faire mourir le coupable dans l'ombre : or, si on l'exécutait publiquement, tout le monde voudrait savoir pourquoi le bourreau portait la main sur lui. Après sa fin tragique, les discours ne s'arrêteraient pas et un scandale affreux ternirait l'écusson du prince d'Orange, exciterait la gaîté de ses ennemis, quand le libérateur souffrait déjà pour une noble cause. Dans cette position, les deux seigneurs se demandaient même s'ils révéleraient à l'Électeur l'inconduite de sa fille. D'un autre côté, l'amour de la vengeance leur parlait de cette voix terrible, qui fait frémir les cœurs et pousse aux résolutions extrêmes.

Pendant qu'ils étaient ainsi ballottés entre les conseils de la prudence et les emportements de la colère, la femme du docteur se trouvait plongée dans l'inquiétude. Depuis trois semaines, elle n'avait aucune nouvelle de

1 Voici ses paroles, telles qu'il les pi'ououça en français : « De dire qui lui le premier, il faut bien présumer que je n'aurois jamais eu la hardiesse d'approcher, si j'eusse eu crainte d'estre refusé, »

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son mari. Après avoir écrit lettre sur lettre à la princesse, elle avait lait partir deux messagers pour savoir cpiand le docteur reviendrait. Enlin elle apprit d'un seul et même coup l'inlidélité d(^ .hvin Unhens, son arrestation et le châtiment qui le menaçait, trois cir(*t>nstances douloureuses, envenimées |)Mr un(^ (pmtrièuu^ non moins aiHigeiUîte : au lieu d'attribuer l'emprisonnement du docteur à sa véritable cause, on répan<lait le bruit (ju'une trahis(ni poiiliijih» l'avait rendu nécessaire. Vous com|)renez tout ce ([ue dut stmllVir Marirî Pypeling. Une ienmie ordinaire eut perdu laléte, lïil londiée dans Taccablement (ît le désespoir, ou se IVit abandonnée; aux transpeu ts d'un juste ressentiment. Mais la juére de Ilubrns était digne de porter neul mois dans son sein rinuncu'tel génie, autjuel l'art llamand doit sa principale gloire : elle lut .idmirablede patience, de dévoùmcnt, de sagesse et d'habileté.

Connue elle venait d'ajjprendi'e (^es tristes nouvelles, on lui app«)rta une lettres do son mari, où le docteur lui demandait pnrdon de sa faute. Elle se hata de lui répondre et de l'assurer (pi'elle ne gardait aucun ressentiment. Une seconde missive du prisonnier arriva, pendant que la sienne était en chemin. Elle prit de nouveau la plume et achevait à peine son billet, quand un des messagers qu'elle avait expédiés au fort de Dillenbourg, lui remit une troisième épître du docteur. C(;lle-ci révélait le plus profond désespoir : elle jeta la pauvre femme dans un trouble inexprimable. Elle écrivit aussitôt une réponse pleine de larmes, dont quelques passages ont toute l'éloquence de la douleur : — Je ne pensais pas que vous me croiriez tant de ressentiment, dit-elle à son mari. Comment pousserais-je la rigueur au point de

VOUS nlHiger, quand vous êtes dans de si grandes lril)uIalions et inquiétudes, que je sacrifierais ma vie |)()ur vous en tirer? Lors même qu'une longue affection n'aurait pas précédé ces malheurs, devrais-je vous mon- (rer tant de haine, qu'il me fut impossible de vous pardonner une faute envers moi, faute petite en comparaison des izraves erreurs où je tombe tous les jours et qui me font implorer la clémence de notre Père céleste, avec cett(i condilioîi : Pardonnez-moi mes offenses, comme je pardonne à ceux qui m'ont offensée? Je serais semblable ail mauvais serviteur de l'Evangile, lequel, après avoir obtenu remise de si grosses dettes, exigeait que son camarade lui payai une faible somme jusqu'à la dernière obole. Ayez donc la certitude (jue je vous ai complètement pardonné. Plut au ciel que votre délivrance fût à ce prix, nous serions bientôt joyeux ! Mais ce n'est pas ce ([uo me présage votre lettre : je pouvais à peine la lire, il me seinhlait (jue mon cœur allait se briser, car vous avez entièrement perdu courage et vous parlez comme si vous alliez mourii' sur l'heure. Je suis dans un tel trouble ([ue je ne sais ce (pie j'écris : on pourrait penser que je désire votre mort, puisque vous souhaitez, dites-vous, ([u'elle m'apaise. De (\ue\ chagrin m'accable cette triste nouvelle et combien j'ai peine à la supporter avec patience! S'il n'y a |)lus de pitié dans le monde, à qui m'adresserai-je? Où Tirai-je chercher? Je l'implorerai du ciel, avec des larmes et des gémissements intinis. J'espère que Dieu m'exaucera , qu'il touchera les cœurs de ces Messieurs, afin qu'ils nous épargnent, qu'ils aient de la compassion pour nous ; autrement, il est bien sûr qu'ils me tueront en même temps que vous : je mourrai le (;œur brisé, car je ne pourrais entendre la nouvelle de

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votre mort : non, la vie s arrêterait tout à coup en moi. Mais les paroles de Sa Grâce, que je vous ai mandées dans mon autre lettre , me donnent encore de l'espoir. Et néanmoins la votre m'a plongée dans une telle désolation, (jue je me suis rendue? aveugle à force de pleurer et (jiie je vois à peine pour vous éci'ire.

Un peu plus loin elle ajoute : — Il ne peut entrer dans mon cuiur que nous devions être séparés si complètement et si misérablement () mou Dieu! ([ue cela

n'arrive pas! Mon ame est tellement liée et unie h la vôtre, (|ue vous ne j^ouvez éprouver une douleur, sans (pie j'en souffre autant (pir vous. Je crois (\\w, si ces bons seigneurs voyaient jn<'s larmes , quand même ils seraient de bois ou de pierre, ils auraient pitié de moi; aussi, lorsqu'il ne me restera plii> d'autre moyen, j'emploierai celui-là, quoicpie vous m'ayez écrit de n'y point recourir. Hélas! nous ik? demandons [)oint justice, nous ne demandons (pie grâce, grâce, et si nous ne pouvons l'obtenir, que nous restera-t-il à faire? 0 Père céleste et miséricordieux, assistez-nous alors! Vous ne désirez point la mort du pécbeur, vous voulez au contraire qu'il vive et se convertisse. Répandez dans l'âme de ces bons seigneurs, que nous avons tant irrités, votre esprit de clémence, atin que nous soyons bientôt délivrés de ces terreurs et de ces désolations : elles durent depuis si longtemps !

Ce ne sont pas là les cris de douleur que pousse une ème commune, aux prises avec le destin. On sent battre dans ces paroles le cœur d'une femme intelligente. Les natures distinguées ont des tristesses et des joies nobles et charmantes comme elles; l'affliction, qui hébète un homme vulgaire, inspire de l'éloquence à un homme

supérieur ; les larmes , qui enlaidissent un visage difforme, rendent un beau visage intéressant, donnent de l'éclat aux yeux d'une jolie femme et tremblent sur ses joues comme la rosée sur les fleurs.

Je transcris, pour terminer, la fin de cette lettre émouvante : — Voilà ce que j'avais à vous apprendre, et maintenant je vous recommande à Dieu, car je ne puis plus écrire. Je vous prie de ne point voir les choses sous leur plus fâcheux aspect et de reprendre courage : le mal vient assez vite de lui-même : penser toujours à la mort et toujours craindre, cela est plus pénible que de mourir. Éloignez donc ces idées de votre cœur. J'espère en Dieu, je compte qu'il vous châtiera avec indulgence, qu'il nous permettra encore d'être heureux et nous récompensera de tous ces chagrins, ce que je lui demande du fond do mon cœur ; je vous recommande à sa bonté pour qu'il vous console et vous fortifie, en vous envoyant son Esprit saint. Je le prierai de mon mieux en votre faveur, nos enfants m'imiteront : les pauvres petits vous font bien des amitiés et désirent bien vous voir, ainsi que moi! Dieu le sait!

Écrit le 1" avril, entre minuit et une lieure du matin.

Et n'écrivez plus voire indigne mari, puisque cela est pardonné ^

Votre fidèle épouse,

Marie Ruebbens.

Si violente que fût sa douleur, Marie faisait bonne

1 Nous donnons à la fin du volume la traduction complète des deux lettres de Marie Pypeling : jusqu'ici on n'avait pas une seule ligne de sa mam. M. Bakhuizen dit qu'il en a eu sous les yeux un grand nombre d au res pourquoi ne les a-t-il pas publiées? Elles auraient excUe le plus vif intérêt.

contenance devant le monde. Elle sortait peu, pour éviter les regards et les questions indiscrètes; mais si on lui rendait visite, elle cachait la véritable cause de son chagrin, l'attribuant aux mauvais propos que l'on tenait sur le docteur et qui la désolaient. Quant aux amèi'es tristesses do l'épouse oflénsée, elle les ensevelissait dans le fond de son co'ur : c'était là que son âme gémissait et pleurnit, comme sous une voûte sépulcrale, où dormai(;nt les restes de ses illusions mortes. Cependant, elle ne négligeait rien pour sauver son mari; elle écrivait lettre sur lettre au comte Jean de Nassau. D'abord elle feignit de ne pas croire à la faute du docteur, elle la traita de chimérique invention ; puis, elle implora sans détour la clémence et la pitié du noble personnage. Pouvait-il désirer la mort du coupable? Pouvait-il surtout désirer la rendre veuve, priver de leur père ses quatre enfants? Ce furent ses supplications peut-être qui disposèrent le comte à une indulgence, dont ses parents lui savaient mauvais gré, que les femmes surtout blâmaient, la regardant comme scandaleuse; seule, la mère du prince, ne montrait pas la même irritation; Marie Pypeling lui adressait en conséquence des prières : c'est elle vraisemblablement qu'elle nomme Sa Grâce, dans les lettres que nous avons traduites.

Bientôt la noble femme se rendit en personne h Dillenbourg : le comte Jean la reçut avec affabilité , mais ne lui donna aucune espérance positive. Elle ne put au reste voir le captif. Peu de temps après, elle fit le même voyage et alla encore supplier le comte Jean; mais ces nouvelles instances furent inutiles comme les premières. Loin de perdre courage, elle lui écrivit de Cologne et l'assiégea de prières, aussi bien que Guillaume le Taci-

turne, demandant toujours la grâce de son mari; on finit par la trouver si importune qu'on lui défendit toute sollicitation. Voyant ses humbles discours sans effet, ses démarches repoussées, elle changea de tactique et menaça les deux frères de divulguer le secret, que leur amourpropre tenait à laisser dans l'ombre; elle leur déclara liaulement que s'ils ne respectaient point la vie du docteur, le monde connaîtrait la mésaventure du prince d'Orange. Ses lettres, au rapport de M. Bakhuizen van den Brink, sont pleines d'éloquence, de tendresse conjugale, d'élévation et d'habileté.

Que faisait cependant la complice de Jean Rubens? Loin de montrer du repentir et de la honte, elle bravait son mari, sa famille : elle niait la faute dont elle s'était rendue coupai )le, prétendait que son mari et le comte Jean avaient inventé cette odieuse histoire, pour la perdre et satisfaire leur amour de la vengeance, que le malheureux docteur allait être l'innocente victime de leur duplicité. Au reste, elle faisait depuis longtemps mauvais ménage avec Guillaume le Taciturne : ils s'étaient mariés sans se connaître et uniquement par suite de convenances sociales. Grande fut la surprise de l'opulent seigneur, quand il vit quelle triste créature il avait amenée dans sa maison. Elle était capricieuse et opiniâtre, étourdie et violente, aimait la bonne chère et se souciait peu de la religion, tenait fort au luxe des vêtements et ne s'inquiétait guère de l'opinion publique : ses plaisirs passaient avant tout. Elle attirait sans cesse près d'elle toutes sortes de vauriens : le Taciturne fut obligé d'en mettre plusieurs à la porte, en les frappant comme des drôles. Quand le prince lui adressait des remontrances , elle imitait ses gestes, contrefaisait sa voix, le tournait ouver-

7? IMEIIHE-PAUL lU'BENS.

loinenl on ridieiilo. l'Ile fati{T;uail, éloignait d'elle ses meilleurs amis par la rudesse de son caractère : quoiqu'elle donnât des gages élevés à ses domestiques, personne ne voulait la servir; ceux qui entraient chez elle, étaient bientôt las d'une si dure épreuve. Bref, elle causait au prince d'Orange plus de soucis que Philippe II et les troupes espagnoles. C'était la digne mère de Maurice de Nassau, qui fit décapiter le protecteur de sa jeunesse, Barnevelt, à l'âge de soixante-treize ans, parce qu'il défendait contre son ambition la liberté des Provinces-Unies.

Si vicieuse que fût Anne de Saxe, quelque profond que dût être le ressentiment de l'épouse outragée, Marie Pypeling feignait d'être au mieux avec elle, pour détourner les soupçons, qui commençaient à naître. Lorsque la princesse nia effrontément son adultère, la femme du docteur lui prêta d'abord son aide pour faire valoir ce plan de défense. Quel stratagème n'eùt-elle pas mis en œuvre dans l'espoir de sauver son mari? Elle ne put néanmoins supporter les violences d'Anne de Saxe, et renonça bientôt à une si fougueuse auxiliaire. Sur ces entrefaites, vers le mois d'août 1571 , la princesse accoucha, avant terme, d'un enfant malingre et maudit en naissant. Guillaume le Taciturne le renia et ses parents protestèrent comme lui.

Accablée de douleur, n'obtenant rien par ses démarches, par ses prières, par ses généreux artifices , la mère de Rubens ne suspendit point ses efforts, ne désespéra point d'une victoire si pénible à obtenir. Malgré les défenses des princes, elle leur adressa de nouvelles suppliques, elle leur offrit une caution de six mille écus pour rendre la liberté à son mari. Enfin, au bout de deux années, durant les premiers mois de 1573, elle obtini la

faveur de pénétrer dans son cachot, puis la permission de demeurer avec lui dans une ville du duché. Quittant son habitation de Cologne, elle vint résider à Siegen. Ce fut sans doute pour eux une vive joie de se retrouver ensemble, après une si longue séparation. Mais cette première féte du cœur terminée, plus d'un triste souvenir dut planer autour des époux, comme ces oiseaux funèbres qui s'échappent des ruines. La position nouvelle de Jean Rubens, d'ailleurs, n'était que relativement agréable : il menait dans Siegen la vie d'un homme suspect et dédaigné. Il ne pouvait ni faire usage de ses talents, ni entreprendre un négoce , pour accroître son bien-être et assurer l'avenir de sa famille : la table de communion lui était même interdite. Condamné à la solitude, à l'inaction, il traînait loin de sa ville natale des jours pleins d'amertume et d'ennui. La seule faveur qu'on lui accordât, c'était de promener sa tristesse dans les environs de Siegen. Le 27 avril 1574, un cinquième enfant vint constater la bonne harmonie des deux époux et les attacher l'un à l'autre par un nouveau lien. On lui donna le nom de Philippe Trois ans après, le 29 juin 1577, venait au monde le fameux Rubens ^. Comme ce jour était la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul, on le mit sous leur

» Après le retour de sa famille à Anvers, il eut Juste-Lipse pour précepteur et devint secrétaire de la ville.

2 11 était donc le sixième et non le septième enfant de ses père et mère, comme M. Walraf le dit dans l'inscription rapportée plus haut. Voici au reste la liste des sept enfants du docteur, avec la date de leur naissance :

1 Jean-Baptiste Rubens, né à Anvers en i562.

2 Blondine Rubens, née à Anvers, le 12 mai 1564.

.3 Claire Rubens, née à Anvers, le 17 novembre 1565.

4 Henri Rubens, né à Anvers, en 1567.

5 Philippe Rubens, né à Siegen, le 27 avril 1574.

6 Pierre-Paul RuDens, né à Siegen, le 29 juin 1577.

7 Barthélémy Rubens, né à Cologne, en 1581.

protection. Le mystère qui nous a jusqu'ici caché le lieu de sa naissance, est maintenant facile à expliquer. Par amour-propre conjugal, peut-être aussi a(in de remplir une promesse faite aux princes d'Orange et de Nassau, Marie Pypeling s'eflbrça toujours de répandre une ombre impénétrable sur la faute du docteur, sur la prison et l'internement qui en furent la suite. Elle poussa le zèle jusqu'à prendre le tombeau pour complice : l'épitaplie de Jean Uubens nous assure cju'il passa les dix-neuf années de son exil à Cologn(î, assertion évidemment fausse. Arrêté en 1571, gracié en 1578, le mari coupable fut retenu pendant sept ans loin des bords du Rhin. Sa femme donna le mot d'ordre à tous leurs parents, à tous leurs amis, trompa même ceux qui ne connaissaient point la vérité : Philippe Rubens, le neveu du grand coloriste, Gevaert, un de ses intimes, le chanoine Belenius, entrèrent dans le complot ou en furent les dupes. Un acte authentique dont nous allons entretenir le lecteur met ce fait hors de doute

Las de la vie oisive et fastidieuse qu'il menait à Siegen, Jean Rubens voulut tenter un effort pour recouvrer son indépendance. Au commencement de l'année 1578, il pria sa femme de renouveler ses démarches et ses sollicitations, en demandant qu'il fut libre d'aller s'établir où il voudrait. Ils convinrent de débuter par

^ Rubens dit dans ses lettres . « J'aime beaucoup la ville de Cologne, parce que j'y ai été élevé jusqu'à l'uge de dix ans. » Jamais il ne la désigne comme le lieu de sa naissance. Du reste, on n'osa point graver ce mensonge sur son tombeau : sa ville natale, contrairement à l'usage, n'y est pas indiquée. M. Van den Brink a voulu savoir si le nom de Pierre-Paul Rubens se trouvait sur les livres baptismaux de Siegen. Le secrétaire général du ministre des affaires étrangères, en Hollande, chargea M. Scherff, consul à Francfort-sur-le-Mein, de faire des recherches; mais elles devaient être infructueuses; carie plus ancien registre commence à l'année 1621.

une lettre ; mais comme le docteur ne jugeait point Marie Pypeling assez savante, il rédigea lui-même la supplique; la mère de Rubens ne fit que la transcrire. Livrée aux inspirations naturelles du sentiment, elle avait trouvé des paroles pleines d'éloquence : son mari fouilla toute sa bibliothèque, se creusa longtemps la cervelle, chercha des arguments extraordinaires, voulut déployer une profonde érudition et accoucha d'une épître boursoufflée, qui est un modèle de ridicule, aussi bien que de maladresse. Il aurait mieux fait de laisser son ingénieuse compagne obéir sans effort aux suggestions de son cœur.

La lettre commence par louer en phrases sonores et pompeuses le héros que la signataire a suivi sur le chemin de l'exil, avec son mari et ses enfants, pour ne pas abandonner ses principes religieux : maintenant qu'il a passé de l'état de proscrit à l'état de vainqueur, le pardon des injures lui siéra doublement. Marie Pypeling lui allègue ensuite des exemples tirés de l'ancien et du nouveau Testament, qui prouvent que Dieu n'a pas toujours souhaité la mort des adultères : aussi l'Eglise les fait-elle comparaître devant son tribunal, afin d'imiter la clémence du Fils de riiomme, qui rassura et protégea l'épouse infidèle. Montrant que la loi saxonne est la plus sévère de l'Europe à l'égard des infractions aux devoirs conjugaux, elle s'efforce de lui communiquer l'indulgence dont elle a fait preuve, en oubliant les torts de son mari : sauveur et libérateur d'un peuple, il serait beau pour lui de garder ce noble caractère dans la vie privée, de rendre a ceux qui ont commis des fautes envers lui la sécurité, la joie et l'indépendance. Ce passage est le meilleur de la lettre, comme le remarque très-bien M. Bakhuizen; aussi, je le présume écrit sous

76 l'IERRE-PArL RUBENS.

l'inspiration de la généreuse femme. Mais bientôt reviennent les ampoules et les traits de pédantisme. Les orands hommes de l'histoire romaine qui ont pardonné le crime d'adultère, sont tous passés en revue : suit une longue dissertation, ayant pour but d'examiner si la loi mosaïque punissait de nu)rt l'inconstance matrimoniale : la réponse est naturellement négative. Puis le droit l'omain et les travaux des commentateurs sont analysés pour parvenir au même résultat : les théologiens de la Réforme, questionnés à leur tour, ne montrent pas moins de com[)laisance. Les institutions grecques (ît romaines, les ordonnances des Sultans, Lucullus, Pompée, Auguste, Domitien, Marc-Aurèle, Constantin, Justinien, Philippe le Beau, Henri VIII, défilent h leur tour devant nous. Cette prodigieuse allocution se termine, comme on devait s'y attendre, par un éloge du docteur. Les châtiments, dit-il, doivent être d'autant moins sévères que les personnages sont plus distingués. Or, Jean Rubens a une foule de mérites. Il jouit d'une excellente réputation, car il a toujours mené une conduite irréprochable. La seule faute qu'il ait commise, ne peut ternir le reste de sa vie. Ce n'est pas un homme foncièrement dépravé , au contraire. Il a longtemps rempli avec honneur, dans sa ville natale, les fonctions d'échevin ; on ne l'a pas expulsé de sa patrie, mais il l'a quittée de lui-même, pour conserver pure et entière sa foi religieuse. Depuis lors, mis en demeure de réfuter les soupçons qui planaient sur lui, de prouver qu'il n'était point partisan de Guillaume le Taciturne, il a gardé le silence : un décret de bannissement, la confiscation de tous ses biens, la perte de ses charges honorifiques, ont été la récompense de sa fidélité à la cause du

PIERRE-PALL HUBENS. 77

prince- Né de parents qui avaient une belle position, il a étudié les belles-lettres et la jurisprudence avec un succès peu ordinaire. Il est docteur de Fun et l'autre droit et ne veut point réclamer les privilèges attachés à ce double titre; mais il rappelle au prince que, suivant l'opinion publique, un docteur pourvu d'un seul diplôme peut rechercher la main d'une baronne, sans quelle se trouve humiliée de sa demande.

Arrétons-nous à ce bel argument ! Qu'elle consolation pour un mari trompé de savoir que le complice de sa femme est docteur en droit civil et en droit canon, qu'il aurait pu demander la main d'une baronne ! Ne doit-il ])as se trouver ibr( heureux de sa mésaventure, puisqu'on lui cite tant d'illustres personnages grecs et romains, ([ui ont suj)porté sans irritation le même infortune? Jamais pétition })lus gauche et plus prétentieuse ne fut adressée par un galant à un époux trahi. La lettre eut cependant un plein succès, résultat dont Jean Uubens dut être aussi fier que joyeux et qu'il attribua vraisemblablement h son éloquence. Mais il y a lieu de croire (\\ui Guillaume le Taciturne ne lut point son épitre jusqu'au bout : une cause toute différente avait changé ses sentiments.

Divorcé d'avec Anne de Saxe, une troisième femme le rendait heureux depuis plusieurs années. Après sa répudiation, la princesse avait mené dans l'isolement une vie sombre et pleine d'ennui : chagrine en même temps que dissolue, comme beaucoup de ses pareilles, elle avait longtemps nourri des idées de suicide et avait Uni par se donner à la boisson, grossier remède qui endort les peines morales, sans les guérir. Dans les derniers mois de 1577, la mort la délivra du fardeau de

78 riERRE-PAl L nUBENS.

l't^xistonre, qu'elle n'avait pas su porter. Lo [uinct; se trouvait donc disposé à étendre le voile de l'oubli sur une circonstance fâcheuse de son second marl.iur; mais il no vniiliil jxtiiil n'iaclicr Jean Knhenssans conditions. Trois pLTsonnes IiiumiI ( liarj^éos pni* lui de traiter cette alVnirc, après un niùr rxainen. On ])osscd(î l'aiMe ([u'ils lii'oiil signer an doctcnr. Jean Ruhons tieniandail (jn'on l(; lais.sàt élahiii' scm domicile (l.uis un lieu plus l'appi'oclîé des Pavs-Bas, (( alin (|n'il )»nisse s'v ]»rocurer des rr>-()uit'r<, dil le I iliT oilicirl , n<Mii i ir en huil hnnncni' sa Icmmc cl ses eid'anls, ol dr pins é( liapj)('r d.nis nn(3 m i.iiiic mc^nro (jn il < raini rlia(pi(; jonr, à la

lrislos<o per|)cln('lle ([iii on ost la snilr >) On lui oc- Irova la l'avenr demandée, mais il fnl ( (Hilr.'iint do sonsci iro anx slipnlalions suivantes.

Il jiiia d'abord de se présenter p(M'sonnellement , chacjue lois (jn'on l'en inm jucrr.nl , ( (Miimc il <'1îuI (<>nn d(; le l'aii'o, prndimt (|n'il hahilait le dnché d(^ Nassan .

Il piomit ensuil(; d'éviter les terres patrimoniales dn prince (rOranjj:e, de ne tixer sa demeure dans aucun d(; ses domaines ;

De faire connaître ( liacpie année par écrit le lieu de son futur séjour, alin (|ue l'on sut toujours où le trouver en cas de besoin ;

Finalement de ne jamais s'offrir à la vue du prince, dans son intérêt même et pour se préserver du péril au- (piel l'exposerait un soudain retour de colère^.

Le docteur si^rna cet enga«îement, prépara ses malles

• Celle phrase prome qu'on n'avait point accordé à Jean Rubcns une grâce formelle et qu'il pouvait toujours craindre un acte de rigueur, situation pénible au dernier point.

Vojez dans les noies l'acte de grâce, qui n'a point encore été publié en français.

et s'acliemiiia vers Coloi^ne, où il habita la demeure que nous avons décrite plus liaut. Là, une métamorphose complète s'opéra en lui : de protestant, il redevint catholique, sa haine pour le roi d'Espagne fit place à de bienveillantes chspositions. Comme on essayait alors de pacilier les ])rovinces méridionales des Bays-Bas, de les réconcilier avec PhiHpp(î II, Jean Rubens se laissa employer comme sons-négociateur. Une lettre du prince de Chimay constate qu'il lui écrivit pour le prier de l'aider. (Télail an mois de mars 1583. L'année suivante, Marie Pypcling ol)lint la permission d'aller à Anvers régler des afTaires de i'amille ' . D'où venait ce changement de ciovancc et d(^ j>;n'ti ? Son adroite femme lui avait-elle conseillé d'abandonner des principes dangereux ^ ? Mis au cachot, menacé de mort, interné par un seigneur calviniste, sa I ;in( line avail-elle passé de l'homme aux doctrines (pi'il soutenait, absurde transition qui a lieu tous les jours? Quoi (ju'll en soit, il n'osa point violer sa prom(;sse, renlrer dans les Pays-Bas sans la permission de Guillaume le Taciturne. Ce dernier mourut en 1585, mais il est probable (pie le docteur n'en resta pas moins sous la surveillance de sa famille : c'est la seule manière d'exj)li(iuer pounpioi il ne retourna point alors dans sa patrie.

Il prenait plaisir à soigner l'éducation de ses enfants et à voir les ra|)idès progrès du plus jeune, qui révélait une extrême facilité ^ lorsqu'un mal violent le saisit.

> Généalogie ilc Uubens et de sa lamille, par Veiacliter, page 12; Anvers, 1840. ' , , , . .

2 S'il n'avait pas abjuré le protestantisme, sa famille aurait été à jamais bannie et ruinée; c'était une perspective inquiétante pour une mère.

3 « Qui prima litterarum rudimenta ibi percepit, eâ ingenii facililate, ut iPqnales facile excederet. )) Vio de rierrc-Paul Rubens, par Philippe son ne\cu.

80 IMKKUE-l'Al 1, KllJt.N>.

Etant mort le IS mars 1587, il lut inhumé avec une pompe solennelle clans l'Eglise Saint -Pierre, une des moins brillantes de la ville, mais que son souvenir et une admirable toile de son lils ont illustrée. Une Ic^ngue épitaphe raconte depuis deux siècles et demi les |>rincipau\ événements de son existence. Elle nous enseigne qu'il avait étudié à fond l'histoin* des peuples anciens et l'histoire de son temjis, (pie ses nururs étaient douces et que son humanité, (pie s^i bienlaisance lui içagn aient tous les c(j.'urs Ces éloges posthumes, conionues au style lapidaire, n'ont rien (jni doive lixer notre attention. 3Iais (juelques passages de l'inscription l'unébre sont extrêmement remanpiables : ils ont été (Combinés avec une sainte ruse [)ar l iuh'oite veuve du docteur. Nous avons déjà signalé la phrase où elle déclare qu'il habita Cologne pendant toute la durée de son exil. Celle (pii précède renferme une insinuation [)leine de tinesse. « Des guerres civiles ayant éclaté eniin, dit le panégyrique funèbre, Jean Rubens, trop attaché à son repos * et voulant vivre loin du trouble, quitta volontairement sa patrie, à la([uelle l'avaient rendu cher ses services dans l'administration de la commune et son zèle pour la justice. » Pas un mot des soupçons élevés sur son orthodoxie! A en croire sa femme, il eût pu vivre sans inquiétude au milieu des proscriptions espagnoles, mais il aimait trop le repos ! Il ne sut pas vaincre cette faiblesse et abandonna sa ville natale, ([ui fut affligée de son départ. Plus loin nous trouvons encore : « Marie Pypeling, sa

' La fabrique de l'église a jugé que ses vertus et le tableau de sou lils étaient uu excelleut motif pour exploiter les curieux : on paye donc trois francs à la porte du saint asile.

2 Nirairum quietis amans.

PIEKKIi-l'ALL KLBENS. 81

femme, qu'il rendit mère de sept enfants, avec laquelle il vécut vingt-six années dans la concorde, sans lui donner aucun sujet de plainte, a fait ériger ce tombeau en l'honneur de son excellent et bien-aimé mari. » Quelle singulière persévérance à cacher au monde ce qu'elle avait souffert dans son ménage! Quel respect généreux pour la mémoire d'un infidèle ! Quel soin pour l'honneur de la famille, pour conserver pure l'image de son mari dans le souvenir de ses enfants ! Quelle habile diplomatie tuniuhiire! Mais (|ui pourrait désapprouver cette noble et ingénieuse sollicitude? Nous terminerons, comme M. Yan den Brink, [)ar une citation charmante de Sterne; quand l'oncle Toby, entraîné par un bon mouvement, laisse échap[)er une exclamation répréhensible, l'auteur juge ainsi sa faute :

(( L'ange accusateur recueillit les fâcheuses paroles et devint rouge de honte, quand il les porta au grefïé céleste : mais l'ange qui inscrit les péchés des hommes, laissa tomber une larme sur les mots prévaricateurs, et cette larme les ellaca pour toujours. )>

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