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Rubens

II faut aller visiter Rubens à Anvers. C'est lui le roi, le maître de la ville. C'est lui qui vous accueille, qui vous loge, qui vous conduit à travers les places, les boulevards, les avenues. Il vous fait les honneurs du pavé des rues, des nuages, de l'espace, de la verdure des jardins et de l'eau du fleuve. Il vous mène vers la cathédrale, vers les églises, vers le musée, à l'hôtel de ville et à la maison Plantin. Sur tous les seuils, il est présent pour vous recevoir. Partout son image multipliée vous accompagne. x\nvers, c'est toujours son logis et sa ville. A peine êtes-vous arrivé que sa statue, dressée sur la place Verte, vous fait le geste de bienvenue. L'œuvre est quelconque, officielle et banale, mais c'est Rubens tout de même, en son costume d'artiste grand seigneur, le pourpoint aux manches tailladées, la culotte bouffante, le grand manteau retombant de l'épaule. 11 a la main droite ouverte, l'autre sur la hanche. Sa palette est à ses pieds. C'est un géant de quatre mètres et demi sur un piédestal de près de six mètres. Sa tête aux che-

veux bouclés, à la barbe frisée, est à la hauteur des toits. Tous ceux qui passent sur la place le regardent, lui font un salut ou un petit signe d'intelligence. L'été, après le repas du soir, le mercredi et le samedi, de huit à dix heures, on lui donne un concert.

Tout près, en passant par le Marché aux OEufs ou le Marché aux Souliers, vous entrez Place de Meir, qui est une rue parallèle à la Longue^Rue-Neuve, et vous êtes devant la maison de Rubens, celle qui porte le n'' 52, auprès du palais du Roi, qui est au n° 50 et qui fut bâti en 1755 pour un bourgmestre d'Anvers. Cette maison de Rubens n'est plus la maison de Rubens, celle qu'il acheta et remania en 1611, étant son propre architecte et son propre décorateur. Elle a été refaite en 1864 et, pour retrouver quelques vestiges de l'habitation primitive, il faut tourner le coin de la rue Rubens, entrer dans le jardin du n^ 7, oi^i il reste des fragments de l'ancienne construction, un portique avec les sculptures de Faydherbe.

C'est là que Rubens a vécu, c'est là qu'il est mort. Il est enterré à l'église Saint- Jacques, dans la quatrième chapelle ornée du tableau délicieux de la Vierge entourée des Saints^ plus connu sous le nom de Saint Georges^ oii l'on a cru voir les portraits de l'artiste, de son père, de ses deux femmes, de ses enfants, selon une tradition incertaine, mais contre laquelle, comme d'habitude, le raisonnement ne peut rien.

Rubens est à la cathédrale, avec l'Érection de la Croix et la Descente de Croix,

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Il est au musée,, avec le Baptême de Jésus-Christ^ le Coup de lance ^ r Adoration des Mages ^ le Christ à la paille^ Jupiter et Antiope^ Saint Thomas^ la Communion de saint François^ Sainte Thérèse^ la Vierge au Perroquet^ les portraits de Gevaert^ de Rockox^ d'autres encore, les esquisses des arcs de triomphe élevés en 1635 par Anvers recevant l'archiduc Ferdinand d'Autriche.

Rubens, pourtant, qui est ici chez lui, maître honoré et glorifié, Rubens dont l'image est partout, dont le nom est dans toutes les conversations comme s'il habitait encore sa maison de ville et son château des champs, Rubens n'est pas né à Anvers.

Pierre-Paul Rubens n'est pas né à Anvers. Il n'est pas non plus né à Cologne, malgré que l'on puisse voir, sur une vieille maison de la Sternengasse, deux plaques en marbre noir portant, en lettres dorées, deux longues inscriptions : l'une relate la venue au monde de Rubens, le 29 juin 1877, et l'autre la mort de Marie de Médicis, le 3 juillet 1642. Ces deux événements se seraient passés dans la même chambre, la reine exilée aurait terminé sa vie là même où son peintre aurait commencé la sienne.

Il est possible que la famille de Rubens ait habité la maison de la Sternengasse, et il est à peu près certain

que Marie de Médicis y mourut; mais Rubens est né, le 29 juin 1577, à Siegen, en Westphalie.

Des événements dramatiques et romanesques précèdent cette naissance, expliquent Thésitation relative au berceau de Rubens, Terreur longtemps commise. Ce sont les événements qui ont forcé ses parents à fuir les Flandres, à se réfugier à Cologne, d'abord, puis sur les rives de la Sieg.

Le roman de Rubens a son premier chapitre avant sa naissance.

Il faut regarder l'état des Flandres vers 1560 pour comprendre l'aventure arrivée au père de Rubens.

La grande réforme religieuse prèchée par Luther est en voie d'accomplissement. Charles-Quint vient d'abdiquer, de céder l'empire à son frère Ferdinand P'\ la royauté à son fils Philippe II, tous deux profondément, violemment catholiques. Philippe II confie le gouvernement des Pays-Bas à Marguerite de Parme, qui s'adjoint Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et le cardinal Granvelle. La liberté de conscience, réclamée par l'opinion, est refusée par Philippe II qui édicté des ordonnances contre les hérétiques. C'est le signal de la révolte. Trois cents gentilshommes, ayant à leur tête le comte de Berlaimont, entraînent le peuple, qui attaque les églises, les monastères, chasse les prêtres catholiques.

La répression est sauvage, atroce, laisse sur le pays la marque ineffaçable. L'année 1567, Philippe II envoie d'Espagne vingt mille hommes commandés par le duc

Cliché Alinari,

(Florence.)

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d'Albe, armé de pouvoirs illimités. Le Conseil des Troubles, vite nommé le Conseil du Sang, fait tomber dix-huit mille têtes de gueux, gueux de bois, gueux de mer, gentilshommes, bourgeois, hommes du peuple. La terreur règne sur le pays. Guillaume d'Orange, dit le Taciturne, veut, à la tête d'une troupe de hasard, défendre son pays, résister aux bourreaux d'Espagne qui brûlent, qui pendent, qui égorgent, qui violent. Il est vaincu, forcé de se réfugier en Allemagne. Il cherche vainement des appuis à l'étranger, en France, en Angleterre. Désespéré, héroïque, volontaire, il reprend néanmoins les armes et, grâce à la faiblesse d'organisation, à l'éparpillement forcé de l'armée du duc d'Albe, il obtient çà et là quelques succès, finit par forcer la conclusion du traité connu sous le nom de Pacification de Gand, en vertu duquel catholiques et luthériens s'engagent à s'affranchir du joug espagnol.

C'est au cours de cette guerre pour Findépcndance des Flandres que Jean Rubens, docteur en droit, échevin d'Anvers, soupçonné de complicité avec le Taciturne, est nettement dénoncé à Philippe IL II parvient à se disculper devant le conseil communal et, libre de circuler, s'empresse de fuir avec sa famille à Cologne. Le prince d'Orange le prend pour conseiller, et Jean Rubens défend les intérêts du prince et de sa femme, Anne de Saxe, contre la rapacité du duc d'Albe.

Lorsque Guillaume se fut j-emis en campagne, la princesse se trouva seule avec son conseiller, lequel devint

bientôt son amant. Passion ou plaisir, sensualité ou sentiment chez Jean Rubens, on ne sait. Pour Anne de Saxe, elle a laissé un renom de débauche et d'ivrognerie, et aussi de laideur. Qu'il y ait eu ceci ou cela, ce fut chez tous deux la frénésie de vivre qui n'est pas rare aux époques de mort. L'imagination s'exalte chez ceux qui sont en proie au danger, et nous pouvons croire, sans que l'hypothèse soit trop hasardée, qu'il y eut, au moins pendant un instant, chez l'échevin d'Anvers, épris de la femme de son maître, une bravade au destin. Quel qu'il doive être, il va au-devant.

Anne se fait accompagner dans ses voyages par le conseiller, puis, sa fortune amoindrie par la guerre, forcée de restreindre ses dépenses, elle confie à Jean Rubens et à sa femme, Marie Pypelincx, le soin de surveiller sa maison, ses enfants, les domestiques de ceux-ci, et se retire à Siegen, où Jean Rubens a de fréquentes occasions d'aller la retrouver. Sans cesse sa cliente le réclame. Tant et si bien que la famille d'Anne constate la grossesse de la femme dont l'époux est absent. Celui-ci est averti et, un jour de mars 1571 oii Jean Rubens se rend à l'appel de sa maîtresse, il est arrêté et emprisonné dans la citadelle de Dillenbourg.

Une mise en jugement, c'est la mort de l'homme : l'adultère est puni de la peine capitale ; mais c'est aussi le scandale pour la noble famille, le nom et le blason souillés. Le droit d'avoir des bâtards existe pour les princes, non pour leurs femmes. Après réflexion, on

LA DESCEiNTE DE CROIX

(Anvers.)

décide donc de ne pas faire le procès. Jean Rubens, il faut le dire, faiblit après avoir été arrêté. Il avoue sa faute^ mais il n'a pas le courage, l'impassibilité qu'on lui voudrait. 11 essaie, en termes matois et ambigus, de rejeter rinitiative de la faute sur sa complice : « De dire qui fut le premier, — dit-il textuellement, — il faut bien présumer que je n'aurais jamais eu la hardiesse d'approcher, si j'eusse eu crainte d'être refusé. »

Heureusement pour Jean Rubens, s'il avait une maîtresse peu recommandable, il avait une femme admirable^ toute de courage et de mansuétude. Marie Pypelincx, dès qu'elle apprend le sort de son « indigne mari » et la cause qui le jette à la prison, et peut-être à la mort, n'a pas un mouvement d'indignation. Elle est acquise tout de suite à la pitié, au pardon, et à l'action. Elle répond à la lettre d'aveu de son mari :

« Je ne pensais que vous me croiriez tant de ressentiment. Gomment pousserais-je la rigueur au point de vous affliger, quand vous êtes dans de si grandes tribulations et inquiétudes, que je sacrifierais ma vie pour vous en tirer? Lors même qu'une longue aff'ection n'aurait pas précédé ces malheurs, devrais-je vous montrer tant de haine qu'il me fût impossible de vous pardonner une faute envers moi... »

Elle termine :

« Et n'écrivez plus \:otre indigne mari^ puisque cela est pardonné. Votre fidèle épouse,

« Marie Ruebbens. »

16 PtUBENS.

La bonne créature ne s'en tient pas au pardon : elle se met en campagne, fait des démarches auprès du comte Jean de Nassau et de sa mcre; celle-ci, encline à la clémence, s'agite de telle fac^on qu'enfin les portes de la prison s'ouvrent devant JeanRubens, moyennant le dépôt d'une somme de six mille thalers, destinée à garantir le respect des clauses, très dures, de la libération du prévenu, qui eut lieu le 10 mai 1573.

La famille Rubens fut autorisée à habiter Siegen, après que le docteur eut comparu devant un nouveau tribunal pour renouveler son aveu et implorer la pitié des juges. Il lui était défendu de se montrer dans la ville, raccès des églises lui était interdit, il ne pouvait ni se livrer au commerce, ni donner de consultations de droit. Si Tune de ces prescriptions était enfreinte, les portes du cachot se rouvriraient et le supplice de la roue lui serait appliqué. Même, la faculté qui lui avait été laissée de se promener hors de la ville, sous la surveillance d'un agent de la famille de Nassau, lui fut retirée à plusieurs reprises, pour la raison que sa vue excitait l'indignation des gens vertueux, lesquels, comme on sait, ne sont pas tendres. Cette autorisation lui fut rendue de temps à autre, lorsque sa santé altérée exigeait un peu d'air et de mouvement, mais on ne lui dissimula pas que sa vie courait de graves dangers au dehors, car certains membres de la famille d'Anne de Saxe avaient juré sa perte.

La famille Rubens ne possède alors pour vivre que la modeste rente de trois cents thalers, représentant les

Cliché Eyre et Spottiswoode.

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