‹ RubensChapitre 2 sur 35 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

I. Naissance de Rubens. — II. La peinture flamande à Anvers et les professeurs de Rubens. — III. Rubens en Italie. — IV. Ce que Rubens doit à l'Italie.

^ORSQUE Rubens naît, depuis dix ans le duc d'Albe a introduit en Flandre ses bandes espagnoles. Les soldats, mal payés, pillent et massacrent, écrasent durement l'existence paisible des campagnes et la civilisation délicate des cités. A la moindre résistance, c'est une effroyable saignée de paysans ou de bourgeois. La faux mord sans s'ébrécher dans l'herbe drue. Le tour d'Anvers est venu ; tous les trésors de l'Inde sont enfermés dans ses murs. Les vétérans sont impatients. Le 4 novembre iSyô, en plein jour, ils se ruent à travers la ville : « Sant lago ! Sant lago ! Espana ! Espana ! à sangre ! à carne ! à fuego ! à sacca ! » Derrière, accourt la cohue des pillards et des courtisanes, avec des bottes de paille et des torches. Une garnison de

mercenaires tourne pied ; les bourgeois se font tuer bravement pour défendre leur foyer. Place de Meir, ils résistent un temps ; mais les longues rapières d'Espagne transpercent aisément les corps sans cuirasse. Le pavé de la Bourse ruisselle de sang et les cadavres s'amoncellent. Sur la Grand'Place, les assaillants hésitent un moment ; les maisons se défendent comme des forteresses, et de toutes les fenêtres partent des arquebusades. Alors le quartier tout entier, l'hôtel de ville se mettent à flamber. Il faut échapper ou brûler vif ; les fuyards, emportés par la panique, sont poussés dans l'Escaut par la cavalerie espagnole. Six ou huit mille bourgeois ont été égorgés, brûlés, no3'és.

Maintenant, on va faire sortir les richesses de leurs cachettes. Pendant quinze jours, la cruauté sera méthodique, ingénieuse, pour extorquer l'argent, la vaisselle, les riches tissus. « Des femmes suspendues en l'air toutes nues, ayant aux pieds des pierres d'un poids immense, les hommes, attachés et étendus contre le plancher, éprouvèrent tout ce que la brutalité peut imaginer de plus honteux et de plus cruel. » (De Thou.) Une jeune fille, arrachée à ses parents et à son fiancé, fut dépouillée de ses robes, fouettée jusqu'au sang, chassée par les rues, avant d'être égorgée ; une femme, découverte dans sa cave, fut mise à la question, pendue, détachée avant sa mort, questionnée de nouveau, pendue une seconde fois, puis une troisième. Les cadavres pourrissent sur les

pavés. Cinq mille aventuriers ont fait d'une cité somptueuse de plus de cent mille habitants un charnier empesté et fumant.

Le réveil avait été terrible pour ces bourgeois et ces marchands endormis par le bonheur. Il leur avait fallu subitement se familiariser avec les craintes terribles, la pensée du massacre, du pillage et de la ruine. Chez ce peuple, engagé malgré lui dans une lutte à mort, des énergies furieuses s'étaient éveillées pour un temps, et l'équilibre paisible des caractères avait été rompu. Les fils des hommes qui souffrirent de ces angoisses et de ces désastres sont ceux qui applaudiront Rubens et son école. Ils se retrouveront dans cet art où la santé tranquille et robuste est secouée de passions subites et de sentiments farouches ; ils reconnaîtront les bourreaux athlétiques, les martyrs hurlants, les saintes douloureuses et pâmées.

Quelques mois après la « furie espagnole à Anvers », Rubens naissait à Siegen, petite ville de Westphalie, le 28 juin 1577, d'une famille anversoise de moyenne bourgeoisie. Parmi ses ascendants, il y a des tanneurs, des droguistes, des apothicaires et aussi des avocats et des notaires. Son père, Jean Rubens, ancien élève des Universités de Louvain, de Padoue, de Rome, docteur m utroque jure, marié à une fille de marchands aisés. Maria Pypelinckx, exerçait depuis i56i ladignitéd'échevinà Anvers, lorsque

les orages politiques vinrent bouleverser son existence. Pour sauver sa vie, comme beaucoup de ses concitoyens, suspects de calvinisme, Jean Rubens, à l'arrivée du duc d'Albe, s'enfuit à Cologne. Ses fautes l'empêchent d'y rester longtemps. Il devient l'amant d'Anne de Saxe, la femme de Guillaume de Nassau, qui conduit en ce moment les Provinces-Unies contre l'armée espagnole. Les amants sont dénoncés ; Jean Rubens est arrêté, emprisonné, menacé de mort. Il est sauvé par sa femme. Pendant plus de deux ans, Maria Pypelincx lutte héroïquement, adroitement, réussit à obtenir la vie, puis la liberté relative de Jean Rubens. Moyennant caution, il peut s'installer à Siegen. L'existence commune reprend. C'est durant ce séjour de 1 673 à 1678 que naît Pierre-Paul Rubens. Philippe était né trois ans avant.

Enfin, la famille Rubens est autorisée à revenir à Cologne, où le père pourra utiliser ses connaissances de juriste. A force de sacrifices, on obtient une libération en bonne forme, mais peu après Jean Rubens meurt. Dès lors, rien ne retenait Maria Pypelinckx loin de sa patrie. En juin 1&87, elle rentre à Anvers. Pierre-Paul Rubens avait dix ans. Personne n'avait intérêt à rappeler le souvenir du séjour à Siegen. Le motif en devait rester secret. La mère du grand peintre laissa croire qu'elle n'avait pas quitté Cologne depuis son départ d'Anvers. Ses fils le crurent et, dès le xvn^ siècle, les biographes de Pierre-Paul fondèrent la légende de sa naissance à Cologne.

Cliché HantsLaengl.

RuBENs ET Isabelle Brant (1609-1610' Ancienne Pinacothèque, Munich.

De nouveau installée à Anvers, la veuve de Jean Rubens avait recouvré une partie de ses biens. Elle habitait rue du Couvent, près de l'Escaut, et envoyait ses deux enfants à l'école de Rombout Verdonck, près de Notre-Dame. Ils y rencontraient le jeune Moretus, qui devait prendre la succession de la grande librairie Plantin, et qui resta leur ami. C'est alors que Pierre- Paul, qui savait déjà un peu d'allemand et de français, apprit le latin ; quant au dessin, il le cultivait comme le peut faire un enfant, ^amusant à copier les illustrations de la bible deTobias Stimmer. Tandis que son frère Philippe commençait une situation brillante, grâce à ses connaissances en droit, il fut placé comme page au service d'une grande dame, veuve d'un gouverneur d'Anvers, la comtesse de Lalaing. Mais l'enfant se dégoûta vite de cette existence brillante et inactive. Il demanda qu'on lui fît apprendre la peinture. Cet art était toujours, suivant l'expression de Guichardin, « chose importante, utile et honorable », surtout à Anvers. On adressa l'enfant au paysagiste Tobie Verhaecht, parent éloigné de la Tamille Rubens. Pierre-Paul était dans sa quatorzième année.

Ce ne sont pas les glorieux chefs-d'œuvre de Bruges ou de Gand qui lui étaient proposés comme modèles. En 1600, les vieilles écoles avaient à peu près disparu, désertées pour la gilde anversoise de Saint-Luc. Là fleurissait un art composite, où l'origine flamande et l'éducation italienne, la descendance

de Quentin Matsys et les enseignements de Raphaël se mêlaient suivant des proportions variables, avec

des réussites inégales.

L'art flamand est sorti d'un perfectionnement technique. Karl van Mander, son historiographe, après avoir attribué à Hubert van Eyck la découverte de la peinture à l'huile, ajoute : « Il ne manquait à notre art que cette noble pratique pour égaler la nature ou mieux la rendre ». C'est la définition même de la peinture flamande. Elle date de ce jour, et dès lors sa fin est bien avant tout d'égaler la nature. A-t-elle inventé ou seulement perfectionné son instrument? On ne sait. Ce qui est sûr, c'est qu'elle possède un outil d'une puissance et d'une précision uniques ; en connaître parfaitement toutes les ressources est la première ambition de tous ses peintres. Si leur art est religieux, c'est, comme doit l'être celui d'un bon ouvrier, par l'honnêteté, la conscience incroyable du travail. L'apprentissage est tout pratique : copier ingénument son modèle est le grand secret du métier. « Joachin Buecklaer éprouva d'abord une grande difficulté à bien peindre et colorer, jusqu'au jour où son oncle Pierre lui eût enseigné à tout exécuter d'après nature : fruits, légumes, viandes, gibier, poissons, etc., et ce système d'étude lui donna un tel degré d'adresse, qu'il devint un des meilleurs

peintres de son genre, procédant comme sans effort et arrivant à une remarquable puissance d'effet'. « Cette éducation est celle de tous les Flamands. L'habileté acquise par chaque artiste ne se perd pas avec lui; elle devient une tradition de famille et d'atelier. Ainsi, les écoles flamandes et hollandaises se préparent dès longtemps aux prodiges d'exécution qu'elles atteindront plus tard.

Curieuse histoire que celle de cette école. Lisez Karl van Mander : à chaque nom est lié le souvenir d'une habileté spéciale. Celui-ci avait appris à « traiter le feuille d'une manière charmante ». François Pourbus peint le Paradis terrestre, « de telle manière que l'on distinguait les poiriers, les pommiers et les noyers ». Hans Bol met en peinture l'aventure de Dédale et d'Icare. Qu'y avait-il d'intéressant dans son oeuvre ? « Un rocher surgissant de l'onde et qui dominait un château, peint de telle sorte qu'on n'eût pu le désirer mieux, tant le rocher était joliment garni de mousse et de plantes aux couleurs variées ». Steinwyck, avant Peter Neefs, « peint exclusivement des intérieurs d'églises modernes » ; un autre des intérieurs de cuisines; un autre a su représenter dans la perfection un tambour dans un corps de garde ; un autre est spécialiste des effets de nuit. Nombreux sont ceux qui savent exécuter des portraits ressemblants et animés, « tirant les ombres de la carnation

I. Karl van Mander, le Livre des peintres, trad. Hymans, I, p. 328.

elle-même », habiles à faire briller la vie sur « les faces hâlées des bateliers ». L'habileté technique devient commune. Et je passe sur les prouesses d'un Ketel qui, après avoir abandonné les pinceaux, peint avec ses doigts, puis avec ses pieds, exécutant d'admirables tableaux, dit son ami Van Mander. Ces artistes ne sont pas tous de grande envergure; l'imagination est le plus souvent assez humble, mais, parmi eux, il n'y a pas un maladroit. Quand le jeune Rubens va débuter, l'école flamande n'a pas menti à ses origines. Elle a donné ce qu'elle avait promis; elle a prouvé que la peinture à l'huile est « le mode par excellence de rendre la nature sous tous ses aspects * ».

Mais, depuis un siècle, Tàme flamande n'est plus seule à inspirer la peinture d'Anvers. La renommée des grands artistes italiens est venue jusqu'en Flandre, et immédiatement ces bons ouvriers ont été émerveillés devant la majesté de Florence et de Rome. Cet art méridional a pour lui une gloire européenne et surtout un prestige irrésistible alors : il se donne pour l'héritier de l'antiquité. Les bons coloristes qui, jusque-là, bornaient leur ambition à imiter la vie de leur temps, même lorsqu'ils représentaient des scènes d'histoire, firent effort pour se détacher de la réalité immédiate à laquelle ils tenaient par leurs habitudes et leur goût, et ils s'essayèrent aux nobles fictions. Les chefs-d'œuvre d'Italie sont mis en coupe réglée et Coxie n'est nullement « enchanté lorsque Jérôme

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