Au sculpteur Duquesnoy. 17 avril
Steen. Mais, miné par la souffrance, l'organisme a gardé la vaillance des Jours robustes. Par une peinture de Vienne et un très beau dessin du Louvre, on peut Juger de ce qu'était Rubens vieilli, comment il se voyait. Il ne Jette pas sur le miroir un regard fixe, \ scrutateur, de malade inquiet, avec le pli de l'atten- .. 1'^ tion entre les sourcils ; son œil est toujours direct, H^ franchement ouvert et c'est bien le même que durant ;; quarante ans il promenait sur les choses, pour don- i 1 ner à son rêve la splendeur de leurs apparences. La tête a gardé sa noble gravité, avec ses moustaches , j^P'/ en croc et les longues boucles de ses cheveux. L'homme ^ ^ a conservé sa mâle coquetterie ; il a grand air sous son large feutre, dans son manteau cavalièrement drapé. Bien que les lèvres semblent amincies par la douleur et que sur le visage, un instant apaisé, la souffrance ait laissé la trace de ses contractions, malgré sa défaite, on sent, comme dans les vers de Malherbe, gronder l'orgueil :
Je suis vaincu du Temps, je cède à ses outrages.
L'homme qui disparaît ainsi est d'une génération aux énergies indomptées, née avant le siècle de la discipline, la même qui a dégagé un ordre nouveau au milieu de luttes effroyables, qui a fourni la littérature européenne de types d'héroïsme ou d'emphase, donné à Corneille le modèle du « généreux » et du matamore.
Quel orgueil serait d'ailleurs plus Justifié que
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celui du maître anversois ? S'il Juge comment il a tenu son rôle d'homme, il peut, sans vanité, dire que personne autour de lui n'a conquis plus de gloire, de plus solide et de plus belle. S'il fait un retour sur son passé, s'il se rappelle quelques-uns des grands noms qui ont traversé sa vie et, s'il compare avec sa fortune présente, il voit bien que, pour les plus hauts personnages, les rois et leurs ministres, ce sera un titre glorieux que celui de protecteur de Rubens. Le sort ne les a pas ménagés. Il y a longtemps que le duc de Mantoue a disparu et son héritage se dispute à main armée : « Mantoue vient d'être enlevée d'assaut par les Impériaux, qui ont mis à mort la plus grande partie de ses habitants. Il en a ressenti une extrême douleur, car il a, durant bien des années, été au service de la maison de Gonzague* ». Le duc de Lerme, chassé par son maître comme un laquais, condamné par la justice, est mort misérable. Son successeur Olivarès se débat au milieu de catastrophes nationales et contre la disgrâce prochaine. Spinola a fini, abreuvé de dégoûts. Les aventures de Buckingham se sont terminées par son assassinat. Marie de Médicis exilée, errante, est venue à Anvers et « son peintre» lui a prêté de l'argent sur ses bijoux. Charles 1^^ d'Angleterre, à qui son peuple refuse l'impôt, commence une lutte qui le conduira sur l'échafaud. Devant ces grandeurs éphémères, Rubens sait impérissable la souveraineté qu'il a conquise. I. A Peiresc. i63o.
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La paix, qui renaissait lorsqu'il revint d'Italie, qu'il a contribué lui-même à maintenir plus tard, est de nouveau et pour longtemps rompue. La guerre reprend. Peu avant sa mort, le peintre a pu de chez lui entendre gronder le canon, pendant la sanglante tuerie de Calloo. La Flandre, une fois de plus, sera rongée,, au nord et au sud. Dans toute l'Europe, la lutte, au moment d'être décisive, devient plus acharnée entre catholiques et protestants, Espagnols et Bataves, Autrichiens et Français. Il n'est pas pour Rubens de spectacle plus attristant. Une de ses dernières peintures, aujourd'hui au palais Pitti, symbolise les horreurs de la guerre : « Cette femme en deuil, vêtue de noir, avec son voile déchiré, dépouillée de tous ses joyaux et de tout ornement, est la malheureuse Europe, qui depuis de si longues années souffre de rapines, d'outrages et de misères dont les dommages défient toute expression* ».
Il mourut le 3o mai 1640, à midi, d'un accès de goutte, et les funérailles eurent lieu le 2 juin. Toutes les corporations, les membres du clergé, des ordres religieux, étaient présents. La ville entière venait rendre hommage au plus grand de ses citoyens, à celui qui l'avait consolée de son déclin avec de la gloire. Selon la coutume locale, des repas funéraires réunirent chez lui, à l'hôtel de ville, dans des auberges, ses amis, les échevins, les membres de certaines confréries. Des sommes furent données au
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clergé et aux pauvres, dans la paroisse de Saint- Jacques à Anvers et dans celle d'Ellevi^yt.
Puis l'héritage fut partagé entre Hélène, Albert et Nicolas, les deux enfants d'Isabelle. Livres, collections, tableaux se dispersèrent. Une vente eut lieu que conduisaient trois élèves, désignés par Rubens lui-même. Le roi d'Espagne, l'Empereur, l'électeur de Bavière, le roi de Pologne y étaient représentés.
Maintenant, l'école anversoise s'éteindra rapidement. Van Dyck, le plus grand après le maître, va mourir bientôt et ne peint déjà plus. La génération contemporaine de Rubens, celle de ses amis et de ses élèves, ne sera pas remplacée, à mesure qu'elle disparaîtra. Il semble avoir été la seule source de chaleur; autour de lui, il y a eu des reflets; de très grands peintres ont brillé : Jordaëns, Snyders, Fyt, de Vos, Téniers... Mais nul qui pût continuer et propager la vie, une fois l'astre disparu. Et même les élèves vont se disperser, déserter la gilde glorieuse. Ils apporteront à Londres, à Paris, en Italie, dans les cours d'Allemagne, des paroles affaiblies de la doctrine nouvelle. Par l'intermédiaire de Van Dyck, c'est Rubens qui apprend la peinture aux Anglais et prépare la venue de Reynolds et de Gainsborough. En France, l'influence anversoise est d'abord contrariée par l'ascendant de Poussin et de Lebrun et leur art psychologique ; mais elle leur survit et forme de très grands portraitistes, comme Largillière et
La Vierge entourée de saints (entre i6 3 8 et 1Ô40 Eglise Saint-Jacques, Anvers. ^
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Rigaud. C'est devant la galerie de Médicis que nos gracieux décorateurs du xvni" siècle iront étudier leur métier. Et quand les armées de la République et de Napoléon assembleront pour un temps au musée du Louvre les chefs-d'œuvre de la peinture flamande, tout ce luxe de couleur et de vie, à côté de l'art morne et académique de l'école, donnera la fièvre à plus d'un élève de l'atelier Guérin. Delacroix consulte Rubens d'une façon continue et rêve de le recommencer.
Cette œuvre immense, brillante d'une jeunesse éternelle, répandue dans presque tous les musées d'Europe, perpétue la grande leçon du maître disparu. Aux uns, à ceux qui conçoivent la peinture comme un langage abstrait, sacrifient le plaisir des sens à celui de l'intelligence, traduisent leurs idées en un art dépouillé de son enveloppe matérielle, à ceux qui, suivant la rhétorique classique, cherchent l'éloquence dans l'emploi des termes généraux, l'Adoration des Mages d'Anvers montre quelles nobles exaltations un régal des yeux peut donner à l'âme ; aux autres, à ceux qui s'arrêtent éblouis devant les beautés imprévues, désordonnées, frustes, de la nature, bornent leur art à une copie exacte, intransigeante, la Montée au Calvaire de Bruxelles, la Vierge aux saints d'Anvers, apprennent que l'on peut suggérer des sentiments, sans rien mépriser de la matière, imaginer des spectacles émouvants sans cesser d'être vrai ; aux idéalistes, Rubens rappelle
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que l'œil doit être délicat et la main adroite ; aux bons exécutants, que l'émotion seule vivifie le métier le plus habile. Il fait voir comment on peut concilier la contemplation attentive, scrupuleuse, d'un Flamand primitif avec les belles architectures, les lignes bien équilibrées des grandes décorations italiennes, comment on peut toucher à la fois aux deux pôles de l'art, idéal et réalité, pénétrer la matière de brutalité ou de tendresse et faire entrer un cri de pure passion dans une phrase musicale sans en briser l'harmonie.
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