TABLEAUX DE SA PREMIÈRE MANIÈRE
Le tombeau de Marie Pypelinckx. Lorsque le 28 octobre 1608, Rubens partit de Rome, sa mère était morte depuis neuf jours. Elle fut enterrée dans l’église de l’abbaye de Saint-Michel, non loin de la maison qu’elle habitait rue du Couvent et où il s’installa lui-même à son retour. Dans la chapelle, où Marie Pypelinckx était enterrée, il fit élever à ses frais un autel où il plaça le Saint Grégoire qu'il avait rapporté de Rome. L’autel portait une inscription disant que le jour de la Saint-Michel 1610, l’artiste et sa femme Isabelle Brant avaient consacré à Notre-Dame par piété filiale pour la meilleure des mères, cet autel érigé et décoré par lui. Le tableau resta à cette place jusqu’en l’année 1794 ; il fut alors envoyé à Paris avec les autres trésors d'art dont s’étaient emparés les Isabelle Brant soldats de la république française. Par décret de l’empereur
Dessin (British Muséum, Londres). Napoléon du 15 février 1811, il fut donné au Musée de
Grenoble, où il se trouve encore aujourd’hui. Les directeurs du Musée Napoléon ne l’avaient pas jugé digne de rester au Louvre, et le résultat fâcheux de cette méconnaissance de sa haute valeur artistique, fut, qu’en 1815, lorsque les tableaux enlevés qui se trouvaient à Paris, nous furent rendus, cette belle œuvre de Rubens resta en France. (1)
Rubens nommé peintre en titre. En prenant congé d’Annibal Chieppio, Rubens avait exprimé l’espoir que son absence d'Italie serait de peu de durée. S’il a eu en effet l’intention, de retourner une fois encore à Mantoue, il n’a pas tardé à y renoncer, car loin de songer à quitter Anvers pour aller reprendre ses fonctions de peintre en titre auprès du duc Vincent, il accepta l’année de son retour le même titre à la cour des souverains de son pays. Lorsqu’il revint en Belgique en 1609, écrit son neveu dans la Vit a, sa renommée s’était déjà répandue au loin, et les archiducs Albert et Isabelle qui voulaient être peints de sa main, le nommèrent peintre de la cour et se l’attachèrent par des chaînes d’or afin qu’il ne retournât pas en Italie, où l’attiraient les hauts prix payés pour ses tableaux. Les chaînes d’or dont il est ici question ne sont pas une simple figure; en effet, le 8 août 1609, le trésorier des archiducs paya à l’orfèvre Robert Staes une somme de 300 florins pour une chaîne d’or et une médaille à l’effigie de leurs Altesses, qui devaient être remises au peintre Anversois Pierre-Paul Rubens. Le 23 septembre suivant fut rédigée la lettre patente, par laquelle il était nommé peintre de la cour à cause de ses grandes connaissances et capacités dans la peinture et dans plusieurs autres arts. Il lui était alloué un traitement de cinq cents livres flamandes de quarante gros, autrement dit de cinq cents florins, ce qui équivaut à peu près à trois mille francs en monnaie de nos jours. Rubens remplit les fonctions de peintre de la cour jusqu’à sa mort; après la mort d’Isabelle, ce fut le roi qui lui paya sa pension. (2) Il n’est dit nulle part que Rubens fût astreint à un travail quelconque, et nous savons que les tableaux qu’il peignit par ordre des archiducs lui furent payés à part. C’est ainsi qu’il reçut la somme de 1400 florins pour les trois toiles que l’Infante lui commanda en et avant 1621, pour le chœur du saint Sacrament de l’église Sainte-Gudule à Bruxelles. Il est probable, comme le fait entendre le texte de la Vit a, qu’il n’a dû peindre sans rémunération spéciale que les portraits des Archiducs. Son titre de peintre de la cour ne l’exemptait pas seulement de tout impôt, mais aussi des obligations imposées aux membres de la guilde de saint Luc : il ne devait plus remplir les fonctions de doyen, ses élèves n’avaient plus à payer d’entrée, ni sa veuve de dette mortuaire.
(1) Voici l’inscription de l’autel de St-Michel, telle que François Sweertius la fit imprimer dans Monumenta Sepulcralia, page 144 :
Matri-Virgini liane tabulant à se pictam, de suo ornatam,
pio affectu ad opt. matris sepulcrum commune cum uxore Isabella Brant sua sibi die Petrus Paullus Rubens
Ipso D. Michaelis Archangeli Anno m.dcx.
(2) Bulletin-Rubens. III, page 102.
Les considérants sur lesquels on s’appuyait pour motiver la faveur peu ordinaire accordée à Rubens, prouvent la liante opinion qu’on avait, à la cour, non seulement de son talent d'artiste, mais aussi de ses capacités en général. Jean Ricliardot, le président du conseil d’État qui aimait beaucoup Philippe Rubens, avait habité Anvers en 1609 où il représentait les Archiducs lors des négociations relatives à la trêve de douze ans. Il n'est pas douteux qu’il n’ait appris à connaître et à estimer l’artiste, et qu’il n’ait pris en main ses intérêts auprès du prince.
Les Pays-Bas a l’époque du retour de Rubens. Rubens était arrivé à Anvers avant le 11 décembre 1608, comme il appert d’une lettre de Guillaume Verwilt à Jacques De Bie. (1) Pendant quelque temps il reprit la vie commune avec son frère dans la maison paternelle. Lorsque le 26 mars 1609, Philippe épousa Marie De Moy, Pierre-Paul resta seul dans la maison de la rue du Couvent, qui s’appelait alors la rue Saint-Michel, et qui était une des plus importantes de la ville. Rubens n’était plus un inconnu dans sa ville natale, et le peintre en titre du duc de Mantoue ne pouvait être que le bienvenu dans les cercles où l’on s’occupait de lettres et d’arts. Il était moins connu dans d’autres milieux; mais bientôt il acquit à Anvers et ailleurs une renommée telle que jamais artiste n’en a possédé chez nous.
Il arrivait à son heure. Son pays traversait, il est vrai, des circonstances malheureuses, mais les jours calamiteux du demi siècle précédent avaient eu, pour l’art du moins, d’heureuses conséquences. Il y avait plus de quarante ans que la guerre avait éclaté entre le roi d’Espagne et ses sujets révoltés. En 1585, Anvers, le dernier rempart de la réforme dans les provinces méridionales, était tombé aux mains d’Alexandre Farnèse, et depuis lors nos contrées étaient rentrées sous le joug de Philippe II. Mais la guerre avait continué entre les provinces septentrionales et l’Espagne. La plus puissante monarchie de l'Europe d’alors ne parvint pas à reconquérir le petit coin de terre formé par les alluvions de l’Escaut, de la Meuse et du Rhin. Malgré les ressources que lui fournissaient ses possessions d’Italie, de Bourgogne, de Belgique et du Nouveau Monde, malgré l’expérience de ses troupes aguerries et la science de ses généraux, ses forces comme ses chances de succès dans cette lutte inégale diminuaient de jour en jour. Déjà du temps de Philippe II, la décadence du royaume était visible et après sa mort elle s’accentua avec une déplorable rapidité. Les provinces hollandaises, au contraire, combattaient avec le courage et la confiance d’une jeune nation, déterminée à aller de l’avant pour l’indépendance et la liberté. Elles combattaient sur leur propre territoire pour leur existence et puisaient dans leur ferme volonté et leur grand cœur, la force et l’initiative nécessaires pour trouver dans le commerce et la navigation les ressources qui devaient leur permettre de soutenir cette lutte qui pour elles devait aboutir à être ou à ne pas être.
Cela dura jusqu’en 1594. Alors Philippe II commença de chercher d’autres moyens que la guerre pour sauver ce qui pouvait encore être sauvé des Pays-Bas. Alexandre Farnèse, le grand général, était mort en 1592. Un de ses officiers, le vieux comte Ernest de Mansfeld, lui avait succédé temporairement. Deux ans après, le roi nomma à sa place son neveu l'archiduc Ernest d’Autriche, à qu’il il voulait donner en mariage sa fille Isabelle, avec la souveraineté des Pays- Bas. Mais le nouveau souverain mourut en 1595, avant que ce plan pût être exécuté. Le roi
(1) Bulletin- Rubens. III, page 165.