‹ RubensChapitre 92 sur 164 · RETOUR DE MADRID · texte numérisé non relu

RETOUR DE MADRID

Paris en chaise de poste, et arriva dans la matinée du 13 à Bruxelles. (1) Bien que ce fût un dimanche, il fut immédiatement reçu par l’infante et lui remit les lettres apportées d’Espagne. Elle lui prescrivit la ligne de conduite qu’il aurait suivre à Londres, et lui ordonna de partir sans retard pour Dunkerque, d’où il passerait le canal. De Bruxelles, il se rendit à Anvers, où il ne put rester que trois ou quatre jours. (2)

La Sainte Vierge entourée de saints, a l’église St-Augustin a Anvers Esquisse (Musée, Francfort s/M).

Son intervention à Londres devenait de plus en plus urgente; à Madrid, on avait comme d’habitude perdu un temps précieux; Rubens y était resté sept mois et demi, et la besogne qu’on y fit eût pu s’abattre en autant de semaines. Richelieu agit avec plus de décision et de rapidité. Ne perdant pas de vue son dessein d’affaiblir l’Espagne par tous les moyens, il avait insisté pour qu’on mît fin aux hostilités entre la France et l’Angleterre, et à Londres, où l’on

(1) Correspondance de Chifflet, 18 mai 1629. (Aug. Castan : Opinion des érudits, etc. p. 42).

(2) Rubens à Dupuy. 8 aoi'it 1629.

PORTRAIT DE RUBENS (Albertine, Vienne)

était fatigué des lenteurs et des tergiversations de la cour d’Espagne, on avait consenti : la paix fut conclue le 20 avril. C’était une difficulté de plus pour le négociateur, dont la tâche était déjà si compliquée. A Bruxelles, on voyait plus clairement qu’à Madrid qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Le règlement des rapports entre l’Espagne et les Pays-Bas espagnols d’une part, et les Provinces-Unies de l’autre, était de la plus haute importance pour nos contrées, et il n’est pas douteux que le but principal de Rubens ne fût de mettre fin à la guerre entre ces pays. Néanmoins l’infante lui prescrivit de ne pas toucher immédiatement ce point lorsqu’il arriverait à Londres, attendu que Jean Kesseler, membre du conseil des finances, était en ce moment même à Rozendaal, où il préparait une trêve, avec quelque chance d’aboutir. En cas d’insuccès, Rubens aurait à s’occuper d’un armistice avec la Hollande, en même temps que des autres points en question. Les démarches de Kesseler restèrent sans résultat, et Rubens eut sans doute à s’occuper à Londres du rétablissement de la paix entre les deux parties des Pays-Bas.

Arrivée de Rubens a Londres. — 11 se rendit à Dunkerque où il attendit plusieurs jours le navire de guerre qui devait le transporter en Angleterre sans danger de tomber entre les mains des Hollandais, qui croisaient continuellement devant le port. Le roi d’Angleterre donna ordre que le navire qui avait transporté sur le continent l’envoyé français, qui était venu conclure la Paix à Londres, prendrait Rubens au retour. (1) Ce navire the Adventnre , capitaine John Mennes, arriva à Dunkerque le 2 juin ; Rubens s’embarqua le lendemain, et arriva le même soir à Douvres. 11 était accompagné de son beau-frère Henri Brandt. (2) Deux jours après, le mardi de la Pentecôte, 5 juin 1629, il arriva le soir à Londres, où il descendit chez son ami Gerbier. Informé de son arrivée, le roi l’invita le lendemain matin à se rendre à Greenwich. Rubens y alla, fut très cordialement reçu et eut un long entretien avec Charles 1, qui lui recommanda, lorsqu’il prit congé, de retourner à Londres et de répéter au trésorier Richard Weston ce qu’il avait dit au roi. En quittant celui-ci, il rencontra Carlisle, qui l’invita à dîner. L’aprèsmidi, il rendit visite à Weston et lui remit une lettre d’Olivarez. Le lendemain, jeudi, le roi tint conseil avec le lord trésorier et avec le sénéchal, lord Pembroke. On décida de confier à Cottington la conduite des négociations. Le vendredi, le secrétaire Carleton organisa en l’honneur de Rubens une fête, où celui-ci se rendit avec le fils aîné de Richard Weston, et sir Henry Vane. Le samedi, il dîna chez le lord trésorier, avec lequel il s’entretint longtemps. Le dimanche, Weston et Cottington se rendirent à la cour, où il fut décidé qu’ils iraient l’un et l’autre avec lord Pembroke chez le lord trésorier à Londres. Rubens alla les y trouver et eut un entretien d’une heure avec eux. Lorsqu’il partit, Cottington le conduisit à sa voiture. Nous empruntons ce rapport détaillé sur les six premiers jours que Rubens passa à Londres, à une lettre adressée le 15 juin à l’infante par un agent secret qu’elle entretenait à Londres, et qui la mettait au courant de ce qui se passait à la cour d’Angleterre. D’après le même

(1) Archives du royaume à Londres. — Ordonnances de Charles I. Vol. 142 n° 110.

(2) Qachard : Op. cit. p. 121 et lettre de Rubens à Gevartius du 15 septembre 1629.

correspondant, on y fut d’avis que Rubens apportait moins que n’avait promis sa lettre à lord Cottington. Il ajoute que l’artiste y rencontra peu de bienveillance, et qu’à part Cottington, il ne pouvait compter sur personne.

Travaux diplomatiques de Rubens a Londres. — La situation de Rubens était donc brillante en apparence, mais peu favorable en réalité. II n’était pas chargé de conclure lui-même la paix ; il avait pour mission de la préparer et d’aplanir les voies à l’envoyé espagnol qui devait venir après lui pour achever ce qu’il avait commencé. Bien qu’il y eût de l’exagération à prétendre que Rubens ne pouvait compter que sur une seule personne, il est certain que beaucoup d’hommes d’état anglais penchaient du côté de la France et que la libéralité et l’habileté de Richelieu donnaient fort à faire à Rubens.

Ce qui rendait surtout sa tâche difficile, c’était l’attitude équivoque de l’Angleterre et de l’Espagne, qui poursuivaient constamment deux buts. L’Angleterre venait de faire la paix avec la France, (1) ce qui, pour Richelieu, équivalait à une alliance contre l’Espagne. A la cour d’Espagne, on se demandait toujours s’il ne vaudrait pas mieux en définitive traiter avec la France et conquérir l’Angleterre de compte-à-demi. Rubens se distingue honorablement de ces hypocrites et de ces esprits chimériques : il sait ce qu’il veut, et le veut énergiquement sans hésitation, sans déviation. Il désire la fin de la guerre qui appauvrit son pays et qui menace de le ruiner; il veut que des relations amicales s’établissent entre son souverain et le roi d’Angleterre afin de contraindre les Hollandais hautains et obstinés à accepter des conditions raisonnables.

Il nous faut suivre maintenant le cours des négociations qu’il entama le 8 juin. Le roi d’Angleterre l’avait reçu en personne et avec beaucoup de bienveillance. Depuis la mort de Buckingham, un grand changement s’était produit dans la conduite des affaires d’état. Le favori tout-puissant n’avait pas été remplacé, et le roi gouvernait par lui-même. Les choses n’en allaient guère mieux. Charles I était un homme très aimable, d’un commerce agréable, portant beau, bon époux, ami des arts et plein de goût ; il ne manquait ni de volonté, ni d’activité comme le monarque espagnol ; mais à ces qualités se joignaient une inconstance et une versatilité qui les rendait plus nuisibles qu’utiles. Il ne souffrait pas que le parlement prétendît à la moindre part de souveraineté : il en acceptait des conseils, mais point d'ordres, ni de critiques. Il avait vu avec impatience les lords et les communes blâmer à diverses reprises Buckingham et demander son renvoi. Plutôt que de se rendre à ce vœu très légitime, il avait dissous le parlement, perçu arbitrairement les taxes et fait jeter en prison les membres de l’opposition. Il avait accordé au parlement et au peuple les droits les plus étendus en se réservant de les respecter aussi peu que leurs libertés séculaires. Il se figurait qu’étant roi, il pouvait tout se permettre pour exécuter ses volontés et étendre son pouvoir fût-ce manquer à sa parole et violer les lois.

Il n’était ni plus sincère ni plus honnête dans sa politique étrangère que dans sa politique intérieure. Nous lui avons vu promettre son aide au roi de France contre les Réformés, puis

(1) La convention ne fut signée à Windsor et à Fontainebleau que le 16 septembre 1629.

soutenir ceux-ci contre le roi; demander la main d’une princesse espagnole, puis épouser une princesse française, conclure la paix avec la France pour négocier ensuite avec l’Espagne, l’ennemie naturelle de ce pays. Il eût dû être le défenseur des Réformés sur le continent et il se demandait constamment s’il prendrait parti pour les Pays-Bas contre l’Espagne ou pour l’Espagne contre les Pays-Bas. Le seul but qu’il poursuivît avec persévérance, ce fut la restauration de sa sœur et de son beau-frère dans le Palatinat, mais au lieu de prendre les armes en leur faveur, il se borna à négocier et à solliciter l’intercession de l’Espagne pour le palatin. Il laissa à la France catholique et à Gustave-Adolphe, le chevaleresque roi de Suède, la tâche de se faire, contre l’empire catholique, les champions de la réforme.

Au fond du cœur Charles n’était pas hostile aux catholiques; il y avait trop d’analogie entre eux et les Anglicans épiscopaux ou du moins les uns et les autres étaient trop hostiles à ses pires ennemis les Puritains, pour qu’il voulût se brouiller avec eux. Cottington, alors chancelier de l’échiquier (ministre des finances), qui avait été chargé de plusieurs missions en Espagne, et était porté pour l’Espagne et Rome, si même il n’était catholique, penchait également de ce côté. Un autre homme d’état avec lequel Rubens avait des relations d’amitié, c’était lord Carlisle, qui avait été ambassadeur en France et était revenu à Londres en janvier 1629 après s’être rencontré avec Rubens à Anvers, l’année précédente. Le trésorier Richard Weston qui depuis la mort de Buckingham était l’homme d’état le plus influent et le mieux en cour désirait comme le roi la paix avec l’Espagne et ne devait donc pas être hostile aux propositions qu’apportait Rubens.

Comme celui-ci s’en aperçut bientôt, il y avait plusieurs partis à la cour d’Angleterre; l’un dont Carlisle était le chef, voulait la paix avec l’Espagne et la guerre avec la France ; le second bien plus nombreux et auquel appartenait le trésorier et lord Holland voulait la paix avec tous les pays ; le troisième voulait la guerre avec l’Espagne et une alliance offensive contre ce pays, avec la France. Le roi hésitait, il voulait négocier avec les deux puissances et comparer leurs offres avant de se décider. Rubens le montre très porté à la paix, comme en témoigne toute sa conduite aux cours des négociations.

L’artiste trouva un ami et un allié dans Lorenzo Barozzi, secrétaire du duc de Savoie et son envoyé à Londres. Le peintre lui communiqua ce qui s’était dit au cours de sa première entrevue avec le roi Charles I, le 5 juin. Le lendemain, une lettre de Barozzi mit le duc au courant de cet entretien ; elle nous a été conservée et nous apprend que Rubens exposa longuement à l’envoyé l’objet de sa mission, la conclusion de la paix ou d’une trêve, et d’une nouvelle alliance entre l’Angleterre et l’Espagne. Charles I, avait répondu à ces propositions, que sa dernière convention avec la France n’était qu’un armistice qu’il pouvait rompre, lorsque cela lui plairait, s'il traitait avec l’Espagne. Le roi avait formellement rejeté la trêve, où il ne voyait qu’une ruse de l’Espagne pour tromper l’Angleterre; il voulait une paix définitive. La promesse de Philippe d’intervenir seul ou de concert avec l’empereur auprès du duc de Bavière, pour obtenir de celui-ci la restitution du Palatinat, lui paraissait insuffisante. Rubens avait fait remarquer qu’il n’était pas au pouvoir de l’Espagne d’exiger cette restitution, et qu’on tromperait l’Angleterre en lui faisant croire le contraire, qu’il avait rédigé lui-même un écrit approuvé par le roi Charles, et par lequel celui-ci déclarait se contenter d’une intervention officieuse de

l’Espagne; qu'il ne fallait pas songer à faire déclarer par celle-ci la guerre à l’empereur et au duc de Bavière dans le but de rétablir le palatin dans ses états ; il ajouta qu’il dépendait de l’Espagne de traiter avec la France, ce qu’elle ferait si les négociations avec l’Angleterre n’aboutissaient pas.

L’arrivée de Rubens et le bon accueil que lui avait fait le roi d’Angleterre ne tardèrent pas à provoquer la défiance et l’hostilité de l’envoyé vénitien Alviso Contarini qui se rendit à

Greenwich pour féliciter Charles de la paix conclue avec la France, et lui représenta que les intérêts de l’Espagne étaient diamétralement opposés à ceux de l’Angleterre et qu’une alliance entre les deux royaumes était par conséquent inopportune. Le roi répondit qu’il avait fait la paix avec la France dans l’intérêt général de la chrétienté et faisant allusion à la guerre entreprise par Louis XIII contre les Réformés du Midi, il ajouta qu’il ne savait que penser de ce prince, qui avait attaqué à l’improviste les Huguenots, ces amis naturels de l’Angleterre.

L’envoyé hollandais Joachimi ne manquait de son côté « aucune occasion de » représenter à ces messieurs combien il » était contraire aux intérêts communs et » préjudiciable à la réputation du roi de » traiter avec l’Espagne. »

Tout cela n’empêcha pas que Charles ne continua d’accorder à Rubens une attention bienveillante. Dans une deuxième entrevue, il l’informa qu’il avait chargé trois commissaires de discuter avec lui ses propositions : c’étaient lord Richard Weston, le comte de Pembroke et sir Francis Cottington. Rubens ne tarda pas à avoir un entretien avec eux. II exposa l’objet de sa mission comme il l’avait fait devant le roi. Ils répondirent eux aussi qu’ils ne pouvaient se contenter d’un armistice, mais qu’ils voulaient conclure un traité de paix, ajoutant qu’ils ne pouvaient pas se contenter non plus de la promesse faite par Philippe IV d'intervenir auprès de l’empereur pour faire restituer ses états au comte-palatin, le roi d’Espagne ayant assez d’influence pour exiger cette restitution.

Le 25 juin, Rubens fut reçu de nouveau par le roi. Il a rendu compte lui-même de cet entretien dans trois lettres qu’il écrivit cinq jours plus tard à Olivarez, et qui nous ont été conservées. Nous possédons aussi de nombreuses dépêches adressées par lui au ministre espagnol, de sorte que nous savons par Rubens lui-même la suite de ses démarches comme diplomate à Londres.

Au cours de l’entretien du 25 juin, le roi l’invita à lui faire toutes les communications

Portrait de Juste Lipse — Dessin pour l’édition de Sénèque (British Muséum, Londres).

dont il pouvait être chargé, car il désirait jouer cartes sur table avec l’Espagne, afin de ne pas perdre de temps. Charles 1 voulait traiter avec Rubens comme avec un plénipotentiaire sans attendre l’arrivée de l’envoyé annoncé. Il répéta encore que la promesse de Philippe IV d’intercéder pour obtenir que l’empereur restituât ses états au palatin était insuffisante, qu’il exigeait comme première condition la restitution des parties du Palatinat que son père Jacques I avait confiées à l’archiduc Albert. Rubens fit remarquer au roi qu’il n’avait pas qualité pour traiter de cette restitution ; que ce point était réservé aux envoyés officiels qui viendraient compléter sa tâche, qu’il avait apporté une convention d’armistice signée par Philippe IV, laquelle permettrait d’examiner mûrement les conditions du traité définitif et de se décider en connaissance de cause. Mais le roi Charles ne voulait pas entendre parler de trêve : il insistait pour que l’empereur et le duc de Bavière envoyassent des plénipotentiaires à Madrid pour s’y aboucher avec les représentants de l’Angleterre, de l’Espagne et des autres parties intéressées. Il fallait avant tout que l’Espagne rendît les places qu’elle occupait dans le Palatinat. Remarquant l’insistance du roi, Rubens déclara qu’il en informerait ses commettants ; mais il demandait de son côté que l’Angleterre ne donnât pour le moment aucune suite à sa convention avec la France. Le roi le lui promit.

Plus tard, le 25 juin 1629, Rubens communiqua à Weston et à Cottington les déclarations de Charles ; ils trouvèrent que le roi était allé bien loin dans la voie des concessions et exprimèrent la crainte que le conseil d’état, s’il était consulté, ne désapprouvât cette attitude ; ils croyaient qu’accepter une partie du Palatinat, c’était renoncer au reste. Rubens retourna chez le roi le 25 juin et feignant de ne plus se rappeler nettement ce qui avait été dit le matin, il le pria de le répéter, ce que Charles fit sur le champ. Il exprima le même avis en présence de ses ministres qu’il reçut peu après.

Rubens n’était pas très satisfait du résultat obtenu, d’autant plus qu’il craignait qu’en ce pays, où l’on changeait aisément d’avis, le roi ne se laissât influencer par les envoyés français, vénitiens et hollandais. Il avait eu beau objecter qu’on demandait au roi d’Espagne plus qu’il ne pouvait donner, et que Philippe ne pouvait pas faire la guerre à l’Allemagne pour assurer

la paix avec l’Angleterre ; Charles n’y contredisait point, mais affirmait qu’il n’y avait pas tant de hâte et qu’il s'entendrait bien avec l’Espagne, si Philippe voulait promettre de faire le nécessaire en temps opportun. Rubens eût voulu retourner à Bruxelles après cette entrevue pour rendre compte à l’infante du résultat de sa mission, mais Cottington l’en dissuada, disant que tout serait compromis s’il partait ; il se décida donc à rester et écrivit à l’infante ce qu’il avait fait à Londres.

Dans la seconde de ses lettres du 30 iuin 1629 à Olivarez, il appela l’attention de ce ministre sur le danger qui menaçait du côté de la France. Deux jours auparavant l’envoyé anglais Edmunds était parti pour Paris ; le jour suivant l’ambassadeur de France Châteauneuf, était parti pour l’Angleterre. Celui-ci avait fait prendre les devants à son secrétaire, pour conseiller au roi de ne pas traiter avec l’Espagne et pour l’informer qu’il avait plein pouvoir, pour conclure avec l’Angleterre une convention, à l’effet de s’emparer du Palatinat à l’aide des forces combinées des deux nations. Richelieu avait écrit dans le même sens à Weston. Rubens fit son possible pour contrecarrer ce projet, si funeste pour l’Espagne. Il se plaignit à Olivarez de ce qu’il ne fût pas autorisé à traiter de la paix. « Si je l’avais été, écrit-il, j’aurais fait rompre dans les vingt-quatre heures le traité avec la France, malgré l’ambassadeur et toute sa » séquelle, car le roi m’a dit lui-même que nos lenteurs sont cause qu’il a traité avec les » Français dont il se défie et qu’il déteste. »

Rubens avait encore une autre mission à remplir pour compte de l’Espagne. Le gouvernement l’avait chargé de remettre des lettres de change à Soubise, un des chefs des Huguenots français, qui était venu chercher à Londres des secours pour son parti. Notre artiste diplomate ne devait se dessaisir de ces fonds qu’après s’être assuré que Charles I désirait sérieusement traiter avec l’Espagne et qu’il permettrait à Soubise d’enrôler des hommes et d’équiper des navires. Quelques jours après le départ de Rubens, les ministres de Philippe IV avaient signé avec le duc de Rohan, frère de Soubise et principal chef des Huguenots, une convention, par laquelle l’Espagne s’engageait à lui payer annuellement trois cent mille ducats pour le mettre en état de faire la guerre dans le midi de la France. On assignait en outre à Rohan une pension de quarante mille ducats et une de huit mille à Soubise. C’est ainsi que le roi d’Espagne respectait la paix conclue avec son voisin de France, et que S. M. catholique qui faisait brûler les hérétiques dans son royaume défendait sa religion à l’étranger contre les sectateurs de la réforme. En arrivant à Bruxelles, Rubens avait sur lui les lettres de change qu’on lui avait remises à Madrid pour Soubise; l’infante peu au courant des mystères de la politique internationale, crut qu’il n’était pas possible que son neveu, réconcilié avec la France, attisât les troubles dans ce pays en soutenant les réformés et jugea qu’il valait mieux employer cet argent à faire la guerre à la Hollande ; elle débarrassa donc Rubens de ses valeurs. Lorsqu’il arriva à Londres, Soubise ne fut pas peu irrité de se voir frustré de l'argent promis ; il s’en plaignit amèrement, sollicita l’intervention du roi Charles, et demanda l’autorisation d’enrôler des hommes et d’équiper des bâtiments. Le roi d'Angleterre lui répondit qu’il n’accorderait cette autorisation que si le roi d’Espagne tenait les promesses faites aux Huguenots. Alors Rubens exposa les difficultés de sa position à Olivarez. Celui-ci avait déjà pris les devants et lui avait annoncé par sa lettre du 1 1 juin l’envoi de nouvelles remises. Lorsqu elles

arrivèrent, Rubens n’en avait plus besoin. Le 28 juin 1629, Louis XIII avait conclu la paix avec les réformés français, et rendu ses bonnes grâces à leurs principaux chefs Rohan et Soubise.

Rubens écrivit une troisième lettre à Olivarez le 30 juin, pour l’informer que les ministres anglais avaient désapprouvé comme imprudente la déclaration du roi Charles. Si l’Espagne se bornait à promettre d’intervenir officieusement auprès de l’empereur pour faire rendre ses états au palatin, l’Angleterre n’obtenait, selon eux, qu’une vaine promesse. C’est pourquoi ils voulaient qu’on fixât le moment de cette restitution. Rubens leur fit remarquer comme il l’avait dit déjà au roi que l'Espagne ne pouvait pas promettre ce qu’il n’était pas en son pouvoir de tenir. Charles 1 l’avait compris et cherchait une autre solution : il proposa un mariage entre unes des filles du palatin et le frère du duc de Bavière, sans se préoccuper de l’âge ni du consentement des futurs conjoints.

Le 2 juillet, quarante-huit heures après l’envoi de ces trois lettres, Rubens écrivit de nouveau à Olivarez. Il ne fallait pas s’attendre, disait-il, à aboutir avec des propositions aussi vagues. Il fallait des bases plus solides pour une négociation ; le roi d’Angleterre était du même avis, et avait résolu d’envoyer le 1er août Cottington à Madrid, comptant que pour cette époque on pourrait avoir reçu une réponse à ses propositions transmises par Rubens. Celui-ci exprima de nouveau le désir d’aller à Bruxelles rendre compte à l’infante de sa mission. Mais Philippe s’opposa à ce qu’il quittât Londres avant la fin des négociations ; il écrivit à l’infante que dès qu’elle aurait la certitude du départ de lord Cottington pour Madrid, elle pourrait déclarer que don Carlos Coloma, ancien ambassadeur d’Espagne près la cour d’Angleterre, se rendrait à Londres. Il invitait en même temps l’empereur et le duc de Bavière à envoyer des plénipotentiaires à Madrid pour y assister aux négociations avec l’Angleterre.

Peu de jours après, Rubens obtint une nouvelle audience du roi ; il lui exprima aussi le désir de retourner à Bruxelles, Charles refusa et lui demanda de rester à Londres pour être témoin de ce qui se ferait avec l’envoyé français. Comme il déclarait ne pas vouloir envoyer d’ambassadeur à Madrid, avant d’être certain de l’envoi d’un plénipotentiaire à Londres, Rubens le rassura sur ce point. Charles renouvela sa promesse de ne pas se liguer avec la France contre l’Espagne, et de ce qui fut dit au sujet du Palatinat, Rubens conclut que le roi se contenterait de la restitution des villes confiées par Jacques I aux Archiducs. Rubens était très satisfait de la marche des affaires, et ravi de la franchise du roi.

Le 20 juillet, Weston écrivit à Olivarez, que le départ de Cottington pour Madrid était fixé à l’un des premiers jours d’août; il faisait le plus grand éloge de Rubens, qui, disait-il s’était donné beaucoup de peine, et avait obtenu l’estime générale, tant par son extraordinaire talent d’artiste que par ses autres qualités. Cottington confirma la dépêche de Weston par une lettre du même jour à Olivarez; lui aussi disait le plus grand bien de Rubens, dont tous à Londres avaient approuvé la nomination, non seulement parce qu’il s’entendait aux affaires d’état, mais parce qu’il avait su se concilier les bonnes grâces de chacun et en particulier celles du roi. Le 22 juillet 1629, Rubens envoya les lettres des hommes d’état anglais à Olivarez, en même temps que quatre dépêches adressées par lui au comte-duc. Il n’est pas impossible que les témoignages flatteurs de Weston et de Cottington aient été sollicités par lui, pour répondre indirectement aux

plaintes dont ses agissements avaient été l’objet à Madrid. En effet, il résulte clairement de l’une de ces quatre dépêches, qu’à un moment donné la cour d’Espagne s’était montrée peu satisfaite de la façon dont il comprenait sa tâche. Olivarez lui avait rappelé qu’on ne l’avait pas envoyé à Londres pour conclure la paix ni pour en discuter les conditions, mais pour obtenir que des ambassadeurs fussent désignés à cet effet. Rubens avait dépassé ses pouvoirs, il avait montré trop de zèle et avait fait trop et de trop bonne besogne au gré de ses commettants. Rubens répondit qu’il n’avait pas outre-passé ses pouvoirs, mais que le roi Charles avait conclu de la teneur de ses lettres de créance, qu’il était permis au porteur d’écouter les propositions qui lui avaient été faites et de les transmettre à Madrid. C’est ce qu'il avait fait, se bornant à stipuler, comme l’infante le lui avait recommandé, qu’en attendant la réponse on ne traiterait pas avec la France. Enfin il s’était efforcé de faire nommer Cottington, et hâter le départ de celui-ci. Il avait assuré au roi en termes généraux que Philippe interviendrait auprès de l’empereur et du duc de Bavière et transmis à Olivarez la réponse de Charles. Il pouvait donc se rendre le témoignage qu’il avait fait beaucoup et d’utile besogne, comme les faits l’attestaient d’ailleurs. Dans ses autres dépêches du 22 juillet à Olivarez, il lui apprend qu’un adversaire venait de surgir, qui allait tout remettre en question, et contre lequel Rubens s’était prémuni de son mieux. Ce n 'était autre que Richelieu. Arrivé à Londres le 5 juillet 1629, l’ambassadeur de France, Châteauneuf, avait été reçu le 8 en audience par le roi et la reine. Il avait pour mission de collaborer aux grands desseins du cardinal-ministre, et de combattre sur tous les terrains l’empereur et le roi d’Espagne. Il proposa donc plus nettement qu’auparavant un traité d’alliance entre son pays et l’Angleterre dans le but de conquérir le Palatinat, et de délivrer l’Allemagne du joug de la maison d’Autriche. Dans le but de se concilier la faveur du peuple anglais, il insistait pour que Charles convoquât son parlement, qui ne pouvait manquer de s’opposer à une entente avec l’Espagne. Cette convocation devait à son avis amener la chute de Weston dans lequel il voyait un catholique, et par conséquent un partisan de l’Espagne. Châteauneuf recourut en outre à un moyen très efficace en Angleterre ; il acheta des hommes influents, qui, comme le comte de Carlisle et lord Holland, dépensaient des sommes folles pour tenir leur rang, et dont la caisse était toujours vide.

Un autre agent de Richelieu, l’anglais Furston, était arrivé à Londres depuis quelques jours, pour travailler dans le même sens que Châteauneuf, et montrer que l’Angleterre avait plus d’intérêt à s’entendre avec la France qu’avec l’Espagne. On ne pouvait se fier à Philippe, tandis que le roi de France était prêt à attaquer de tous les côtes l’Espagne et l’empire, en Italie, en Franche-Comté, en Allemagne et dans les Pays-Bas ; il avait fait la paix avec ses sujets révoltés afin de disposer de toutes ses forces. Il ne demandait à l’Angleterre que de s’entendre avec la Hollande, pour réunir une flotte qui attaquerait les côtes d’Espagne. En retour, il ferait restituer le Palatinat à Charles I. Furston devait offrir au trésorier Weston une somme considérable pour s’assurer son appui. Les offres étaient séduisantes, mais lorsque Cottington les communiqua au roi, celui-ci ne fit qu’en rire, disant qu’il reconnaissait les manèges de Richelieu, et qu’il aimait mieux traiter avec l’Espagne qu’avec la France.

Rubens rendit compte de tout cela à Olivarez, et lui envoya le même jour le texte des propositions que Charles I lui avait faites et que Weston avait contresignées le 13 juillet. Ce docu-

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ment confirmait de point en point ses dépêches. Le roi voulait conclure un traité solide et durable avec l’Espagne, et, considérant qu’il n’était pas au pouvoir de l’Espagne seule de faire restituer le Palatinat, il stipulait que l’Espagne rendrait les villes qu’elle y occupait, et insisterait énergiquement auprès de l’empereur et du duc de Bavière pour qu’on rendît au palatin le reste de ses états. Le roi se montrait donc conciliant sur ce point, qui avait toujours été essen-

La famille de Balthasar Qerbier (Fragment du tableau de Windsor-Castle).

tiel pour lui. Il avait tant insisté d’abord pour obtenir la restauration du prince détrôné, parce qu’il croyait remplir un impérieux devoir envers sa sœur et son beau-frère ; plus tard, voyant diminuer les chances de succès, il avait cru qu’il y allait de son honneur de maintenir sa demande, tout en y mettant une tiédeur croissante. Enfin il avait modéré ses prétentions et ne demandait plus à l’Espagne que ce qu’elle pouvait promettre et exécuter. Si l’Espagne acceptait, Cottington devait se mettre sur le champ en route pour Madrid.

Rubens avait donc obtenu ce qu’il avait demandé et jugeait sa mission terminée. Il espérait pouvoir retourner chez lui ; mais il lui fallut rester encore sept mois et demi à Londres. Ce retard fut causé par toute sorte d’obstacles et de contrariétés, qui empêchèrent le départ. Don Carlos Coloma avait été nommé ambassadeur à Londres. Rubens, qui avait appris le

17 août d’OIivarez cette nouvelle, la communiqua au roi qui en fut ravi, et promit que Cottington s’embarquerait au commencement de septembre; mais trois mois se passèrent sans que l’envoyé espagnol fît ses préparatifs pour quitter Bruxelles. Il était même question de le remplacer par le marquis de Mirabel, ambassadeur de Philippe à Paris, ce qui indisposa fort le ministère anglais. Weston déclara qu’il regardait les négociations comme rompues, et que les Français avaient raison de prétendre que l’Espagne voulait jouer l’Angleterre. Rubens de son côté était très mécontent de ce retard et se sentait humilié qu’on ne tînt pas la parole qu’il avait donnée. « Ce retard me paraît si regrettable, écrit-il le 24 novembre à l’infante, que je maudis l’heure où » j’ai mis le pied dans ce pays. »

On n’avait pas tort de s’irriter à Londres ; mais ce n’était pas seulement la mauvaise volonté de ses maîtres qui retenait Coloma à Bruxelles. La guerre avec les Provinces-Unies tournait mal pour les Pays-Bas espagnols. Wezel avait été pris le 19 août 1629, et Bois-le-Duc avait capitulé le 14 septembre ; Spinola, l’habile général, était toujours en Espagne, et Coloma l’avait remplacé à la tête des armées ; on pouvait difficilement se passer de ses services, et Isabelle songeait sérieusement à envoyer Mirabel à Londres à sa place. Mais lorsque Philippe apprit par Rubens que Cottington était sur le point de partir pour l’Espagne, il ordonna à Coloma de se mettre en route sur le champ. Mais il se passa du temps encore avant que celui-ci s’embarquât. Le 20 décembre, il n’était pas encore à Dunkerque; à Londres, on s’impatientait de plus en plus, et on ne le cachait pas à Rubens. Pour donner quelque satisfaction aux Anglais, celui-ci envoya le 26 décembre à Douvres son beau-frère Henri Brant, qui était resté avec lui, et le chargea d’aller recevoir l’envoyé espagnol, et de l’accompagner à Londres ; Coloma débarqua enfin le 7 janvier 1630; le 11, il arriva dans la capitale, et fut reçu le 13 en audience solennelle par le roi au palais de Whitehall. Rubens comptait pouvoir quitter l’Angleterre sans nouveaux retards ; mais cette fois encore, son attente fut déçue. Le nouvel ambassadeur avait besoin de ses renseignements et de ses conseils. Aussi, usant de l’autorisation qu’on lui avait donnée à Madrid, le retint-il encore six semaines.

De son côté, Cottington désirait vivement partir pour Madrid ; il déclara à Rubens que c’était merveille d’avoir poussé le roi à faire écrire la lettre du 13 juillet, mais que, si les choses tournaient mal, lui Cottington, était un homme perdu. Weston et lui s’impatientaient du retard que l’Espagne mettait à répondre. Rubens ne pouvait donner sur ce point aucune explication satisfaisante; on attendait peut-être l’arrivée de Cottington pour se décider. Cottington déclara qu’il ne pourrait que répéter ce qu’avait dit le roi ; en cas de refus, il repartirait sur le champ. Weston parla dans le même sens : « la paix, dit-il, sera signée au bout d’une heure, ou ne le » sera pas du tout. »

Les envoyés de Hollande, de Lrance et de Venise, mirent tout en œuvre pour retarder le départ de Cottington. Richelieu ne demandait même plus que l’Angleterre envoyât des vaisseaux sur la côte d’Espagne. Il désirait seulement que le roi Charles permît à ses sujets de fonder une société, ayant pour but d’attaquer les possessions espagnoles dans les Indes orientales et occidentales. Il prétendait aussi savoir de bonne source que le roi d’Espagne ne rendrait aucune des villes du Palatinat, que don Carlos Coloma n’irait pas à Londres, et donnait d’autres nouvelles vraies ou fausses, pour retarder le départ du plénipotentiaire

anglais. Rien n’y fit. Sur les instances de Rubens, le roi signa le 30 octobre les lettres de créance de Cottington. L’envoyé partit trois jours après. Rubens lui avait procuré des passeports de l’infante pour deux navires, dont l’un était chargé de marchandises, que le diplomate anglais, qui était aussi négociant, comptait réaliser en Espagne. Cottington fit voile pour Lisbonne, où il débarqua et d’où il repartit le 24 décembre pour Madrid. 11 arriva dans cette ville en janvier 1630. A partir du 13 juillet, Rubens dut se mettre en quatre à Londres, pour faire prendre patience aux Anglais, pour aiguillonner les Espagnols et pour déjouer les intrigues des envoyés ennemis. 11 s’en acquitta consciencieusement et avec un plein succès. On comprit bientôt à Madrid qu’on avait été injuste envers lui. Le 20 août, on lut au conseil d’état les dépêches qu’il avait envoyées en juillet. On put voir alors à quel point il avait réussi dans sa mission. Aussi approuva-t-on tout ce qu’il avait fait et lui vota-t-on des remerciements. Dans une autre séance du conseil, le 28 octobre, on lut d’autres lettres de Rubens, et Olivarez fut de nouveau chargé de le remercier pour les précieux renseignements qu’il avait envoyés de Londres, et de lui dire combien le gouvernement était satisfait de l’habileté qu'il avait déployée.

Ses commettants n’étaient pas seuls à reconnaître ses mérites, en Angleterre aussi, le roi et ses principaux ministres le tenaient en haute estime. En août, Cottington avait donné dans son hôtel une fête splendide en son honneur. Jusqu’au moment où il partit lui-même pour Madrid, il mit Rubens au courant de tout ce qui pouvait l’intéresser et le consulta sur tout ce qui se rapportait à sa mission. Au commencement d’octobre, l’artiste diplomate visita Cambridge; il y fut reçu avec de grands honneurs, et le sénat de l’université lui conféra le titre de maître ès-arts, la plus haute distinction qu’on pût accorder à un artiste. Le roi lui avait toujours fait l’accueil le plus aimable et le plus prévenant. Le 3 mars 1630, à la veille de son départ, il alla prendre congé des souverains. A cette occasion, le roi le nomma chevalier à titre personnel, et lui fit présent de l’épée enrichie de pierreries dont il s’était servi pour lui donner l’accolade, ainsi que de l’anneau qu’il portait au doigt et d’un cordon de chapeau orné de diamants. Le roi avait acheté de Gerbier l’anneau et le cordon, qu’il avait payés cinq cents livres sterling. Le 24 mars 1638, Lionel Wake, marchand d’Anvers, reçut encore d’Endymion Porter une chaîne d’or, pesant 82 onces 7 deniers, pour la remettre le plus tôt possible à Rubens au nom du roi. Charles remboursa à Gerbier les frais de séjour de Rubens, de son beau-frère et de sa suite; nous avons le compte, qui s’étend du 17 décembre 1629 au 4 mars 1630, et s’élève à 128 livres sterling 2 shellings et 7 pence. L'ambassadeur de Venise à Londres écrivit à son gouvernement, qu’il n’était pas possible de faire plus d’honneur à un envoyé, si distingué qu’il fût. La paix conclue, Charles I fit dresser en décembre 1630 le diplôme de chevalier de Rubens : nous lui octroyons ce titre nobiliaire, dit le prince, à cause de son attachement à notre personne et des services qu’il nous a rendus, à nous et nos sujets, de son rare dévouement à son propre souverain, et de l’habileté avec laquelle il a travaillé à rétablir la bonne intelligence entre les couronnes d’Angleterre et d’Espagne. Il lui permit en outre d’ajouter à son blason une pièce empruntée à l’écusson royal d’Angleterre, et qui consistait en un quartier de gueules au lion d’or, que Rubens plaça en chef et à sénestre dans ses armes. (1)

(1) U est absolument certain que Rubens a été fait chevalier par Charles I. M>’ Alphonse Wauters a contesté l’authenticité de la lettre par laquelle ce titre lui est reconnu, et qui appartient au comte van der Stegen, à Louvain. (L'Art. III, p. 206).

Il avait bien mérité ces éloges et ces honneurs. Il s’était distingué par son entente des affaires, son zèle et sa perspicacité. Il avait entretenu une correspondance suivie avec Olivarez ; on n’a pas conservé toutes ses dépêches, mais durant la période à laquelle appartiennent celles qui existent aux archives royales d’Espagne, nous trouvons les trois longues lettres datées du 30 juin 1629, une du 2 juillet, une du 6, quatre du 22, six du 24 août, une du 2 septembre, six

du 21 du même mois et une du 14 décembre. Dans ces lettres, il ne s’occupait, il est vrai, que d’affaires d’état, mais outre les négociations entre l’Espagne et l’Angleterre, il y mentionnait tout ce qu’il savait d’intéressant au point de vue politique. Il y raconte entre autres la tentative du duc de Savoie pour décider le roi d’Angleterre à se ranger du côté de la France, dans la campagne entreprise par Louis XIII en Italie dans le but de mettre le duc de Nevers en possession du duché de Mantoue, proposition qui fut refusée par le roi d’Angleterre, ce qui mit fin aux relations, jusqu’alors intimes, de Rubens avec l’envoyé de Savoie. Il se préoccupait constamment de l’influence qu’aurait la paix avec l’Angleterre sur la conclusion d’un traité entre les Pays-Bas espagnols et les Provinces-Unies. 11 jugeait que ce traité, impossible sans l’intervention de Charles, serait facile à conclure avec l’aide de celui-ci. En travaillant à la paix, il avait surtout à cœur les résultats qu’elle aurait pour sa patrie. Il était d’avis qu’en échange de la restitution des villes du Palatinat, Charles devait charger Cottington d’offrir au roi d’Espagne non seulement un traité d’alliance contre la France, mais aussi ses bons offices pour engager les Hollandais à conclure un arrangement avec l’Espagne, et s’ils s’y refusaient, les abandonner et même se liguer contre eux avec l’Espagne. Cela ne devait pas être 'difficile à obtenir, croyait-il. Le roi d Angleterre avait vu avec regret Wezel tomber aux mains des Hollandais, les larmes lui étaient venues aux yeux à cette nouvelle, assure Rubens, et la prise de Bois-le-Duc lui avait causé une émotion tout aussi pénible.

Mais les prévisions relatives à la paix entre les Pays-Bas espagnols et les Provinces-Unies ne devaient pas se réaliser. Après que Cottington à Madrid et Colotna à Londres eurent pris en main la négociation du traité de paix, près d’un an se passa encore avant qu’il fût conclu. La paix fut signée le 15 novembre 1630; il rétablissait les relations amicales entre I Angleterre

Une fille de Balthasar Qerbier Dessin (Musée, Weimar).

et l’Espagne, telles que les stipulait le traité de 1604. Les deux pays devaient s’abstenir de prêter secours à leurs ennemis respectifs et le roi d'Angleterre promettait de s’entremettre pour favoriser une entente entre l’Espagne et les Provinces-Unies, de même que Philippe s’engageait personnellement à faire son possible pour obtenir de l’empereur et des électeurs que le palatin fût rétabli dans ses états héréditaires. Mais on s’en tint à cette promesse, et la guerre entre l’Espagne et les Pays-Bas catholiques d’un côté, et la Hollande de l’autre, devait durer quinze ans encore sur terre et sur mer, en Europe et dans les Indes, sans que l'Angleterre fît grand’chose pour l’arrêter. Ce ne fut qu’en 1645 qu’on entama les négociations, qui aboutirent au traité de Munster, où furent sacrifiés les intérêts des provinces belges.

Rubens n’eut qu’à se louer de son séjour eu Angleterre. La beauté du pays et des habitants l’avait charmé ; la vie anglaise lui plaisait, et il trouvait partout un luxe et une abondance qui prouvaient combien la nation était riche et prospère. Non seulement, on l’avait reçu comme diplomate avec les plus grands honneurs, mais l’artiste et l’archéologue n’avait pas été sevrés non plus de satisfactions. Il visita plusieurs collections de tableaux, de statues et d’inscriptions antiques, entre autres les célèbres marbres d’Arundel, dont il connaissait depuis longtemps le propriétaire ; puis les tableaux appartenant au roi et ceux du feu duc de Buckingham, chez la veuve duquel il revit les trésors d’art, qu’il avait vendus quelques années auparavant au favori. (1) Il visita plusieurs érudits : Cotton, le grand archéologue, Boswell, l’homme d’état ami des arts, et l’inventeur Drebbel. Il écrivit à ses amis Dupuy, Peiresc et Gevartius, et suivant son habitude les entretint fort peu de politique, mais des impressions il leur communique, il est facile de conclure qu’en passant la Manche, il s’était figuré l’Angleterre comme un pays barbare, surtout en comparaison de l’Italie, et que sa surprise en voyant les choses de plus près, avait été d’autant plus agréable.

Théodore Maverne Dessin (British Muséum, Londres)

(1) Le robbe del ducca di Buckingham sono ancora tutte in essere tanto le pitture quanto le statue, gemme e medaillie et il palazzo e mantenuto in ordine corne fu nella sua vita (Manuscrits de Peiresc, Bibl. nat. de Paris, Français 9532. Note de la main de Rubens).

Travaux de peinture de Rubens a Londres. S’il ne peignit pas beaucoup durant les neuf mois qu’il passa à Londres, Rubens ne resta pourtant pas complètement inactif. Tous ses ouvrages de cette période qui nous sont connus, sont en rapport direct avec son séjour en Angleterre, soit qu'ils rappellent sa mission, qu’ils traitent un sujet national anglais, ou qu’ils représentent des personnages qu’il avait rencontrés à Londres.

Le plus important de ces tableaux, c’est sa Minerve protégeant la Paix contre la Guerre {Œuvre. N° 825), glorification allégorique de la Paix dont il s’était fait l’avocat auprès de Charles I. Le peintre l’offrit au roi pendant son séjour en Angleterre, et après la mort du souverain, il fut vendu avec les collections de celui-ci et acquis par la famille Doria de Gênes. Il devint en 1802 la propriété de M. Buchanan, puis celle de lord Stafford, premier duc de Sutherland qui le donna en 1828 à la National Gallery de Londres.

C’est une composition allégorique d'une invention heureuse et d’une splendide exécution. La Paix est représentée comme la source de la richesse et du bonheur. Le haut du corps nu, la déesse est assise au centre de la composition, faisant jaillir de son sein gonflé un ruisseau de lait dans la bouche de son dernier-né, tandis que trois autres enfants, bien portants, heureux, s'enlaçant de leurs bras, s’approchent de la bienfaisante nourrice. Le plus âgé étend son vêtement où un petit génie ailé dépose des fruits ; le plus jeune tient un grain de raisin dans la main. A gauche, Pan, le dieu des champs est accroupi, et tend aux petits qui s’approchent, une corne d’abondance, d’où ruissellent des fruits. Derrière lui, s’avancent la Richesse, portant un vase rempli d’argenteries et la Joie qui danse et sautille au bruit des castagnettes et du tambour de basque. Dans les hauteurs, plane le caducée à la main, un petit amour qui apporte une couronne à la Paix. Dans le fond, Minerve, armée de sa lance, le casque en tête, repousse Mars, qui, le glaive à la main, veut se jeter sur la Paix ; l’Envie et la Destruction marchent sur ses pas. Dans le lointain, les flammes et la fumée s’élèvent des champs dévastés. Le groupe que forment la Paix, Pan, la Richesse et la Joie est d’une grande beauté ; les chairs nues des deux femmes et la draperie qui ceint les reins de la Richesse, forment de superbes foyers de couleur ; le groupe des enfants, si plein de naturel, de naïveté et de charme, est plus beau encore. Malheureusement la peinture a souffert, les couleurs se sont assombries, le fond est devenu noir, et l’éclat des parties claires s’est également amorti ; le panneau et la couleur sont crevassés et ont subi une restauration maladroite.

Rubens peignit ce tableau dans la maison de son ami Gerbier où il habitait ; c’est là aussi qu’il trouva la plupart de ses modèles ; la femme de Gerbier posa pour la déesse de la Paix, et ses enfants pour les garçonnets et les fillettes qui figurent dans la composition. Nous les retrouvons dans un groupe, où Rubens peignit Mine Gerbier, un enfant sur les genoux, et trois autres, un garçon et deux fillettes, debout devant elle {Œuvre. N° 956). Le plus ancien propriétaire du tableau qui nous soit connu, c’est le comte Radnor, le dernier c’est M1 Culling Hanbury à Badwell Park-Hatfield. Nous ne connaissons cette œuvre que par la gravure de Mac-Ardell. Lorsqu’elle fut exposée à Londres en 1902, on en contesta l’authenticité.

La galerie royale de Windsor-Castle possède un grand tableau représentant comme le premier, la femme de Gerbier et quatre de ses enfants, et de plus Gerbier lui-même et ses cinq

autres rejetons. Cet ouvrage n’est ni de Rubens ni de van Dijck ; c’est une copie du tableau de Rubens auquel un inconnu a ajouté le reste des personnages.

On voit dans la collection du comte Spencer à Althorp, le portrait de l’une des petites filles du précédent tableau (Œuvre. N° 957), la charmante enfant aux grands yeux et aux boucles blondes, qui dans le tableau allégorique tient un grain de raisin dans la main et qui dans le tableau de famille s’appuie du coude sur le genou de sa mère. Le Musée de Lille possède une vieille copie de ce portrait d’enfant.

Rubens peignit peu après une autre Minerve défendant la Paix contre la Guerre, qui se trouve à la Pinacothèque de Munich, et qui offre beaucoup d’analogie avec celle qu’il fit pour Charles I (Œuvre. N° 826). Les personnages sont à peu près les mêmes, mais autrement disposés. Il fit préparer l’ouvrage par un élève, le retoucha, et confia à Snijders la peinture des fruits du premier plan.

Dans un tableau peint probablement aussi pendant son séjour à Londres, et qui se trouve maintenant à Dulwich-College, il a reproduit presque trait pour trait la figure de la Paix, dont il a fait ici une Vénus. Celle-ci aussi fait jaillir le lait de sa mamelle dans la bouche d’un enfant, qu'elle tient sur ses genoux et qui représente Cupidon. Un guerrier cuirassé, sans doute Mars, regarde par dessus l’épaule ce charmant tableau, comme les amants du Titien regardent leur maîtresse (Œuvre. N° 704)

A l’époque du séjour de Rubens, vivait à Londres un homme qu’on doit lui avoir montré comme un prodige de la nature et dont il a fait le portrait ; c’est Thomas Pair, « le vieux Parr comme on l’appelait (Œuvre. N° 1017). Ce portrait se trouve actuellement dans la collection de M. Maurice Kami à Paris. Le revers du panneau porte cette inscription contemporaine : Ceci

» est le portrait du vieux Parr, peint par Rubens pendant qu’il était ambassadeur à Londres. » Parr était alors dans sa cent quarante-deuxième année, et mourut à l’âge de cent quarante- » cinq ans. » Le portrait n’a rien de remarquable et l’on ne donnerait pas au modèle l'âge fabuleux dont parle l'histoire ou la tradition. On le prendrait pour un vieillard robuste de 70 à 80 ans à barbe et cheveux blancs, au teint coloré, à la tête longue et étroite, au front chauve, aux paupières mi-closes sur des yeux perçants ; il porte une bout de linge au cou, une robe rouge et une pelisse. Le portrait est peint avec soin, mais d’une touche facile et légère.

Rubens peignit aussi Theodorus Turquetus Mayernius, médecin de Jacques I et de Charles I, qu’il avait sans doute connu à la cour (Œuvre. N° 993). Il le représenta assis dans un fauteuil une main posée sur le bras du siège, l’autre sur le genou. A côté de lui est placée une statue d’Esculape. C’est un homme corpulent, à l’aspect sévère, portant toute sa barbe, et les cheveux courts. Ce portrait fut gravé du temps qu’il appartenait au D1 Mead, dans la vente mortuaire duquel il figura en 1754 ; il passa par diverses mains et fut acquis en 1848 par le collège royal de médecine. Le British Muséum possède un dessin à la craie noire (Œuvre. N° 1513) d’après le même modèle ; le visage est peint à l’aquarelle ; c’est la même tête énergique avec un nez droit, d’amples joues, des cheveux courts et une longue royale. Le personnage est debout et tient de la main gauche le bord du manteau jeté sur ses épaules. Le dessin est certainement de Rubens ; nous n’avons pas vu le tableau, mais la différence de la barbe et de l’attitude, nous fait douter qu’il soit de notre peintre.

Il dessina encore deux autres étrangers, qui parurent à la cour pendant son séjour à Londres, un ambassadeur et un prêtre siamois, l’un et l’autre en costume national {Œuvre. N°s 1531-1532). Les dessins, qui appartiennent à des particuliers, sont très connus par les gravures fac-similé de W. Baillie. L’un d’eux porte cette légende : « Prêtre siamois arrivé à la » cour du roi Charles 1 à la suite de l’envoyé de Siam, au moment où Rubens se préparait à quitter l’Angleterre, et d’après lequel cet artiste émérite trouva néanmoins le temps de faire » le dessin ci-dessus. »

11 peignit encore pour le roi un Saint Georges, patron de l’Angleterre {Œuvre. N° 435), auquel il donna les traits de Charles 1 ; il figura sainte Agnès, délivrée par le saint, sous ceux de la reine d'Angleterre. Le paysage où se passe la scène, représente la vallée de la Tamise avec le château de Richmond. Il est dit dans une lettre du 6 mars 1630, que Rubens envoya ce tableau à Anvers, en souvenir de son séjour en Angleterre. Walpole croit que le peintre ne garda qu’une copie. (1) L’original ou l’une des nombreuses répétitions qu’on en fit, appartient depuis 1814 à la famille royale d’Angleterre, et se trouve à Buckingham Palace.

Il peignit encore une grisaille qui servit de modèle pour une aiguière avec soucoupe, que le célèbre ciseleur anversois Théodore Roegiers exécuta pour Charles I {Œuvre. No 688). La peinture appartient aujourd’hui à la National Gallery de Londres. Sur le corps de l’aiguière est figuré le Jugement de Paris qui a pour témoins Jupiter, Neptune et deux déesses. Sur le fond de la soucoupe, on voit la Naissance de Vénus. La déesse sort des flots, accompagnée de quatre néréides et de deux tritons, dont l’un porte sur son dos l’une des néréides. Dans les hauteurs, planent des génies qui tiennent une guirlande de coquillages, tandis que soufflent les vents, représentés par des têtes aux joues enflées. Sur le bord, on voit des nymphes et de petits génies à cheval sur des dauphins, Neptune et une déesse, Psyché et Cupidon. L’aiguière fut probablement exécutée en 1636. En effet, le 8 novembre de cette année, Qerbier écrit au comte d’Arundel, grand-maréchal, qu’il a envoyé à Rubens la lettre par laquelle ce dignitaire lui donne ordre d’envoyer à La Haye les dessins devant servir de modèle pour des aiguières.

Suivant une tradition séculaire, qui n’a jamais été contredite, Rubens décida le roi à acheter les cartons de Raphaël, représentant les Actes des Apôtres. Ils se trouvaient encore à cette époque au nombre de sept entre les mains des descendants de Bernard van Orley à Bruxelles, que le pape Léon X avait chargé de les faire exécuter dans un atelier de tapisseries de sa ville. Ces compositions célèbres appartiennent depuis lors au gouvernement anglais, et sont exposés au Musée de South-Kensington à Londres.

Rubens ne partit pas tout de suite après avoir pris congé du roi, le 3 mars. Deux jours après, il alla visiter à Chelsea l’envoyé hollandais Albert Joachimi. Le même jour, celui-ci fit rapport aux états généraux sur cet entretien. Rubens avait sollicité l’intervention de l’envoyé pour obtenir la mise en liberté de l’équipage d’un navire dunkerquois, poursuivi et capturé sur la côte d’Angleterre par un bâtiment hollandais ; les marins au nombre de trente, se trouvaient prisonniers à Rotterdam. L’entretien roula ensuite sur la situation politique. Rubens assura que la paix serait conclue entre l’Angleterre et l’Espagne; il vanta la bonté du roi Philippe IV et de

(1) Horace Walpole: Anecdotes of Painting. London, 1871. Page 163.

l’infante Isabelle, exprima l’espoir de voir continuer les négociations relatives à la trêve entre l’Espagne et la Hollande, parla avec éloge du prince Frédéric-Henri, qu’il avait « l’honneur de connaître, » et offrit ses bons offices pour amener la conclusion d’un accord entre les deux pays.

Retour d’Angleterre de Rubens. — Il quitta Londres le 6 mars pour s’embarquer à Douvres, où il fut retenu assez longtemps par une circonstance imprévue. Quelques jeunes catholiques des deux sexes, qui désiraient passer sur le continent, les filles pour entrer au couvent, les garçons pour achever leurs études dans un collège de Jésuites, jugèrent l'occasion bonne d’entreprendre ce voyage en compagnie du chargé d’affaires de S. M. catholique. Mais comme la loi anglaise ne permettait qu’aux seuls commerçants de quitter le pays sans une autorisation spéciale, sir John Coke, secrétaire du roi, informé de l’affaire, ordonna aux lordsgardiens des cinque ports d’empêcher le départ de Rubens. L'ordre fut exécuté et le navire retenu dans le port. Il s’ensuivit un échange de dépêches diplomatiques entre l’ambassadeur espagnol et le ministère anglais. Nous en ignorons l’issue, mais nous savons que Rubens fut retenu longtemps à Douvres. Enfin il put s’embarquer vers le 23 mars. Sans doute, il alla d'abord à Bruxelles rendre compte à l’infante de sa mission. Il était de retour à Anvers dans les premiers jours d’avril 1630. Le 6, Balthasar Moretus écrivit à Jean van Vucht : « M. Rubens » est enfin revenu d’Angleterre. » Deux jours après, il écrit à un autre ami : M. Rubens

» est revenu d’Angleterre, et a bon espoir dans la conclusion de la paix avec l’Angleterre. Dans le courant de l’année qui suivit son retour, on lui remboursa ses frais de voyage, qui se montaient à 12,374 livres flamandes, dont le solde, s’élevant à 6,374 livres, lui fut payé par ordre de l’infante, le 24 mars 1631. (1) Peut-être cette somme comprenait-elle une indemnité pour les frais de son voyage de 1627, qu’il n’avait pas encore touchés. Il est probable aussi qu’il reçut alors de l’infante en témoignage de reconnaissance pour la façon dont il avait rempli sa mission l’aiguière d’argent avec soucoupe, qui faisait partie de sa succession, et que les héritiers convinrent de laisser à ses fils, Albert et Nicolas. Ce dernier en devint propriétaire, et elle appartient encore aujourd'hui à l’un de ses descendants, le baron Constantin de Borrekens, à Anvers. Sur l’aiguière, est figuré le Triomphe de Vénus ; sur la soucoupe, Susanne et les

La Sainte Famille (Musée, Cologne).

(1) Jules Finot : Documents relatifs à Rubens conservés aux Archives du Nord ( Bulletin-Rubens. III, p. 128).

vieillards. Le bord de la soucoupe, le col, le pied et l’anse de l’aiguière sont couverts d’enfants qui folâtrent et d’ornements de toute sorte. La soucoupe porte le chiffre d’Albert et d’Isabelle. C’est un chef-d’œuvre de ciselure dans le style de Rubens, mais qui n’a pas été exécuté d’après un dessin de lui. (1)

Le 16 juillet 1631, Philippe IV accorda, lui aussi, le titre de chevalier à Rubens et cela à la demande du Conseil d’état de Bruxelles, appuyé par l’infante, qui fit valoir son talent d’artiste et les services qu’il avait rendus au roi dans des affaires importantes.

Vignette sur le Titre de Balthasar Corderius Catena patrum Graecorum in Sanctum Joannem d’après la gravure de Corneille Galle.

(1) P. Génard : L'Aiguière de Rubens (Bulletin-Rubens. I, p. 226).

Le Jugement de Paris — (Musée, Madrid).

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