INFLUENCE DU SÉJOUR EN ITALIE
les dernières années encore bien détendus. Sans avoir pris de détermination bien arrêtée au sujet de son avenir, il est probable que l’artiste n’avait qu’un désir très modéré de rester à Mantoue. Il avait conscience de sa valeur, et le moment était venu pour lui de se produire sur un plus grand théâtre. Désormais il s’était approprié tous les enseignements qu’il pouvait tirer des autres. Peut-être même, avec son intelligence si ouverte, n’avait-il que trop cédé à cette vive curiosité qui le poussait avidement, un peu au hasard de ses rencontres, vers l’étude des maîtres. Les plus différents l’avaient sollicité tour à tour : Mantegna, Léonard, Michel-Ange, Raphaël, Titien, Tintoret, Corrège, Paul Véronèse, Jules Romain, Caravage, Baroccio, Dominiquin, les Carrache et bien d’autres encore. Et maintenant, en dépit de sa vocation précoce, il était arrivé à la maturité de l’âge sans avoir donné sa mesure. Bien plus, pendant quelques années encore, tous ces souvenirs des œuvres du passé qui flottaient dans sa mémoire ou qu’il avait recueillis dans ses cartons allaient, à son insu, peser sur lui pour arrêter son essor. Il n’était que temps de se reprendre lui-même et de donner enfin carrière aux ardeurs généreuses qui bouillonnaient en lui. Du moins, ce long séjour en Italie lui avait appris bien des choses. Il y avait cultivé son esprit, vécu dans les sociétés les plus diverses, frayé avec les hommes les plus éminents par leur naissance, leur position ou leur mérite. S’il était pour toujours édifié sur la frivolité ou les intrigues des cours et sur ce gaspillage des heures dont plus qu’aucun autre, avec ses goûts sérieux et son amour du travail, il avait dû souffrir, son savoirvivre, en revanche, s’était affiné et dans la situation dépendante qu’il avait été forcé d’accepter, il avait, avec un tact parfait, montré un sentiment toujours plus vif de sa dignité. Il comprenait mieux aussi toute la richesse d’un art dont il allait bientôt lui-même étendre le domaine. Grâce à ses études désintéressées, son talent s’était fortifié. Familiarisé avec les formes du corps humain, il excellait surtout à rendre la fraîcheur et l’éclat des carnations, et son habileté à cet égard était telle que Guido Reni, déjà très célèbre, avait pu dire de lui que « certainement il mêlait du sang à ses couleurs ». Il avait aussi acquis plus d’abondance et de variété dans ses compositions, un dessin plus facile et plus sûr, une entente plus savante du clair-obscur, une connaissance plus approfondie de toutes les ressources de la peinture. Quelles que fussent ses prédilections pour les maîtres qui l’attiraient, même à travers les copies qu’il en avait faites, il