CHAPITRE VI
dessin du Louvre, plein de mouvement et de feu, ainsi qu’une admirable esquisse que possède M. Holford (i) attestent l’importance qu’il attachait à ce travail. Ce n’est pas que les réminiscences n’y abondent. La disposition générale avec l’audacieuse diagonale de la croix qui la traverse est inspirée par le grand tableau du Tintoretà la Scuola di San Marco, et nous retrouvons là aussi quelques figures bien connues, notamment celle de la femme saisie d’elïroi et se rejetant en arrière que Rubens avait prise à Raphaël et qu’il avait déjà utilisée dans la Transfiguration du Musée de Nancv. Mais c’est à lui-même surtout que le maître empruntait plusieurs des éléments de son œuvre dont le prototype est ce pauvre tableau de VÈrection de la Croix dont nous avons dit les gaucheries et qu’il avait peint en 1602 pour Sainte-Croix de Jérusalem, tout au début de son séjour en Italie. Presque tous les personnages du groupe principal, le soldat en armure, l’homme qui, avec une corde, tire sur la croix, celui qui s’efforce de la redresser; enfin celui qui, presque écrasé sous son poids, se roidit énergiquement pour ne pas être renversé, Rubens les a replacés dans le tableau de Sainte-Walburge. Mais tandis que l’œuvre primitive nous les montrait éparpillés dans une confusion extrême et avec les disproportions les plus choquantes, il les reprenait, huit ans après, fort de l’expérience qu’il avait acquise, pour en tirer cette fois un parti magistral. A vrai dire, on ne pense même pas à ces réminiscences. Certes, dans cette mémoire si bien douée, le souvenir des chefs-d’œuvre qu’il a admirés ne s’est pas effacé, mais l’artiste n’en est plus obsédé au point qu’il entrave son originalité et paralyse ses propres conceptions. Le temps des pastiches est terminé pour lui et il s’est désormais assimilé ce qu’il fallait retenir des enseignements d’autrui. Il a maintenant la claire vision de ce qu’il veut peindre, et, avec sa vive imagination, il pénètre au cœur de son sujet; il en comprend et il en saura exprimer toutes les ressources pittoresques et la poésie. Sa pensée maîtresse d’elle-même préside à l’ordonnance de l’ensemble et combine tous les détails en vue de l’effet qu’il veut produire. La composition a donc été répartie par lui en trois groupes distincts, ayant chacun sa signification, mais subordonnés tous trois à l’unité de l’œuvre. Au
(1) La gravure de Witdoeck a probablement été faite d’après cette esquisse avec laquelle elle n’offre que de légères variantes ; la composition plus étalée en largeur laisse un peu plus d’espace et de tranquillité autour de l’épisode principal et le met, par conséquent, mieux en évidence.