L’ÉRECTÎON DE LA CROIX
centre, le drame lui-même, et de part et d’autre des épisodes accessoires destinés à mettre pleinement en relief sa saisissante horreur : à droite, les ordonnateurs du supplice et les larrons qu’on vient d’amener et dont l’un déjà est cloué sur la croix; à gauche, les saintes femmes livrées à leur désespoir. Mais laissons ici parler Fromentin, et, sans essayer de traduire en d’autres mots des choses qu’il a dites si excellemment, contentons-nous de placer sous les yeux de nos lecteurs l’éloquente description qu’il a tracée du tableau :
« La compassion, la tendresse, la mère et les amis sont loin. Dans le volet de gauche, le peintre a rassemblé toutes les cordialités de la douleur en un groupe violent, dans des attitudes lamentables ou désespérées. Dans le volet de droite, il n’y a que deux gardes à cheval, et de ce côté pas de merci. Au centre, on crie, on blasphème, on injurie, on trépigne. Avec des efforts de brutes, des bourreaux à mines de bouchers plantent le gibet et travaillent à le dresser droit dans la toile. Les bras se crispent, les cordes se tendent, la croix oscille et n’est encore qu’à moitié de son trajet. La mort est certaine. Un homme cloué aux quatre membres souffre, agonise et pardonne ; de tout son être, il n’y a plus rien qui soit libre, qui soit à lui ; une fatalité sans miséricorde a saisi le corps ; l’âme seule y échappe, on le sent bien à ce regard renversé qui se détourne de la terre, cherche ailleurs des certitudes et va droit au ciel. Tout ce que la fureur humaine peut mettre de rage à tuer et de promptitude à faire son œuvre, le peintre l’exprime en homme qui connaît les effets de la colère et sait comment agissent les passions fauves. Tout ce qu’il peut y avoir de mansuétude, de délices à mourir dans un martyr qui se sacrifie, examinez plus attentivement encore comme il le traduit (i). »
Nous avons vu avec quel soin Rubens avait préparé son œuvre. En réglant à l’avance, comme il l’a fait, tous les moyens qui doivent concourir au résultat qu’il se propose, il inaugure une méthode nouvelle pour lui. Avec sa vive intelligence, il a compris que plus le sujet était compliqué, plus cette préparation était nécessaire. Son attention s’est donc portée successivement sur tous les problèmes qui devaient se présenter à lui, afin de ne pas avoir à les résoudre tous d’un même coup. Après qu’il y a bien pensé, sa composition lui est apparue avec la hardiesse de sa silhouette et
(i) Fromentin ; Les Maîtres d'autrefois, p. 89.