CHAPITRE VH
trempent dans une eau pure, semblent l’hommage des quatre admirateurs du philosophe. Comme pour mieux caractériser encore la communauté de leurs goûts, on aperçoit, par un rideau entr’ouvert, une échappée sur la campagne romaine, avec des murailles, des ruines et à l’horizon les vagues prohls des montagnes latines. L’aspect est plein de franchise et d’éclat. Peut-être le bleu du ciel est-il un peu trop accusé à sa partie supérieure, ainsi que le rouge de la tenture; mais, sauf cette légère critique, l’harmonie est à la fois puissante et délicate, et les colorations d’une franchise extrême sont très discrètement réparties. A part les intonations brillantes du tapis de Turquie, du rideau rouge et de la fourrure fauve du vêtement de Juste Lipse, ces colorations se réduisent, en effet, aux gris dorés de l’architecture, aux noirs des costumes et aux blancs des collerettes. Tout l’ensemble est admirablement disposé pour faire valoir la fraîcheur des carnations dans lesquelles les tons froids et nacrés s’opposent aux tons lumineux. L’habileté du maniement de la pâte, la sûreté des rehauts appliqués avec une singulière justesse, et l’intelligente sobriété du travail donnant à peu de frais l’illusion du fini le plus minutieux, tout dans cette belle peinture s’accorde pour infirmer la date de 1602, généralement adoptée. Après avoir soigneusement et à diverses reprises examiné ce tableau, nous crovons être en droit d’en reculer l’exécution jusque vers 1612-1614, conclusion à laquelle M. Bode était, à notre insu, arrivé de son côté ( I ).
Rubens, du reste, au début de son séjour en Italie n’aurait eu sous la main aucune indication positive pour peindre le portrait' de Juste Lipse. Dans une lettre adressée d’Anvers, le A'’ mars 1608, à Louis Becatelli alors à Rome (2), Philippe, parlant de la mort récente de son maître, déplore précisément ce manque de portraits. « Il ne conviendrait pas, dit-il, de laisser peindre son effigie par le premier venu pour la mettre sous les veux des Romains », et il ajoute qu’il espère bientôt obtenir cette image de la main de son frère dont il attend le prochain retour. Ce n’est donc que postérieurement et à Anvers que Rubens a pu se renseigner à cet égard. Une étude un peu attentive du tableau nous révèle d’ailleurs que ni Juste Lipse, ce qui est de toute évidence, ni Philippe lui-même n’ont été peints d’après nature. Dans le modelé un peu flottant de ces
1 J. Burkhardt et AV. Bode : Der Cicérone; be édition, t. III, p. 8i3.
2 Riielens ; Correspondance de 'I\iibens, t. I, p. 420.
flt’lioiî», Dujardin PI 11
DATI-: DU TABLEAl’ DES PHILOSOPHES.
deux figures et l’indécision de leurs traits on ne sent en rien la vivacité pénétrante d’observation ni la précision de touche qu’en face de la réalité l’artiste y aurait mises. Le contraste de ces physionomies éteintes et inertes avec les physionomies si vivantes de van den Wouwere et de Rubens luimême est, en revanche, tout à fait saisissant. L’âge apparent de ces deux derniers confirme encore notre hvpothèse : tous deux ont dépassé la jeunesse, ce sont des hommes faits et le type de l’artiste, avec son air de maturité, son front déjà un peu dégarni, est bien conforme à celui que nous retrouvons dans d’autres œuvres de cette époque. 11 en est de même de van den Wouwere qui, de deux ans moins âgé que Philippe, avait un an de plus que son frère. Lié de bonne heure avec les deux Rubens, il avait les mêmes goûts qu’eux, la même vénération pour Juste Lipse. La mort de Philippe qu’il aimait tendrement l’avait encore rapproché de Pierre-Paul, avec lequel il pouvait s’entretenir non seulement de l’Italie où ils s’étaient trouvés ensemble, mais de l’Espagne où ils avaient également séjourné. 11 venait, ainsi que nous l’avons dit, d’exhaler les regrets que lui causait la perte de son ami, sous la forme d’une composition littéraire : De Consolatione apiid P. P. Rubenium Liber, qui fut insérée dans le volume publié en l’honneur de Philippe. S’étant connus dès leur jeunesse, le peintre et le lettré ne devaient plus se quitter, et avec une durée à peu près égale (i), leurs existences allaient se dérouler parallèlement avec des destinées et des honneurs presque pareils. C’étaient là des affinités suffisantes pour expliquer la présence de van den Wouwere à côté des deux frères et de Juste Lipse (2). Tout s’accorde donc pour nous démontrer qu’il convient de voir dans ce tableau des Philosophes non pas seulement une collection de portraits, mais bien plutôt une composition destinée à perpétuer la mémoire de Philippe. Dans ce suprême hommage qu’il lui rendait, l’artiste s’est attaché à rappeler tout ce qui avait fait le bonheur de leurs vies si étroitement mêlées : l’Italie où ils avaient connu la douceur d’un séjour commun, le culte de l’antiquité et des lettres classiques et les amitiés si précieuses et si honorables pour tous deux qui les avaient unis. Il n’est pas jusqu’au chien placé au premier plan qui n’ait
(1) Van den Wouwere mourait, en effet, le 23 septembre 1639. moins d'un an avant Rubens.
(2) Rubens a peint deuv autres portraits de van den Wouwere, de dimensions plus réduites, l’un qui appartient à la galerie d’Aremberg, d’un fini et d’une conservation remarquables ; l’autre qui se trouvait dans la collection Kums à Anvers, et dans lequel le fond de paysage absolument identique à celui des P/iilosopliex, semble de la main de Jean Brueghel.