CHAPITRE VIII
autour du jeune couple, l’un se dressant sur ses pieds pour arriver à dénouer les liens de la captive, l’autre prenant par la bride le cheval qui hennit d’aise ; les deux autres enfin s’aidant mutuellement pour escalader le paisible coursier et s’installer sur sa large croupe ! Et que dire de l’exécution ? Comment donner l’idée de l’harmonie et du doux éclat des colorations? Quel assemblage de fraîches nuances et quels heureux rapprochements présentent les carnations souples et laiteuses d’Andromède avec la pourpre du manteau de Persée et les tons d’acier de son armure et de son casque ; les petits corps fermes des amours avec leurs têtes blondes, leurs chairs roses et nacrées ; ce Pégase avec sa robe d’un gris pommelé, sa queue, sa crinière et ses grandes ailes blanches ; ce ciel d’un bleu amorti et cette mer glauque dont l’écume rejaillit éclatante sur les rochers ! Et comme partout la facture est vive, alerte, plaisante à voir, facile et sûre, respirant l’entrain et le bonheur de peindre !
Avec le même entrain et le même bonheur, Rubens aborde les données les plus rebattues et les renouvelle en les animant de la vie exubérante qui est en lui. Il n’v parvient pas toujours du premier coup ; mais s’il ne découvre pas dès le début les ressources que peut offrir son sujet, il ne se rebute pas et n’abandonne jamais pour cela l’œuvre commencée. Au lieu de la laisser inachevée, il la termine de son mieux pour reprendre et remanier ce même sujet, s’il lui convient, dans une autre œuvre. Profitant ainsi des enseignements que lui a fournis la précédente, il se corrige et met cette fois dans son travail toute la perfection dont il est capable. Tel est le gain qu’il a pu tirer d’une grande composition mythologique provenant de la collection du comte de Schonborn, Neptune et Amphitrite, achetée en i88i par le musée de Berlin pour la somme assez respectable de 25o 000 francs, et dont l’authenticité avait, au moment de cet achat, soulevé de violentes critiques. L’attribution, si elle ne fait grand honneur à Rubens, nous paraît cependant indiscutable, et la composition aussi bien que la facture de l’œuvre sont bien conformes à sa manière aux environs de 1614-161 5. Nous v retrouvons, en outre, certaines figures déjà utilisées par lui, entre autres celle de la Nvmphe du premier plan appuyée sur un crocodile et dont la pose et les traits rappellent ceux de la femme qui, dans le tableau de la Transfiguration (muséedeNancy), se rejette vivement en arrière. Le peintre, du reste, s’est représenté luimême, à gauche et un peu à l’écart, sous la forme d’un fleuve, avec sa
TABLEAUX MYTHOLOGIQUES. i»7
physionomie fine et distinguée. Quant à Amphitrite, elle nous offre également, avec sa carrure un peu massive, un type de beauté qui pendant longtemps devait rester cher à l’artiste. Son corps vu de face, et entièrement nu, est d’un modelé très ferme dans la partie inférieure exposée en plein soleil, tandis que le visage, le cou et le haut de la poitrine, noyés dans une pénombre claire et transparente sont peints avec une délicatesse et une légèreté merveilleuses. En somme, n’étaient les animaux — un lion, un tigre, un rhinocéros, un hippopotame et un crocodile — réunis autour du groupe central, et qui par la variété et la justesse de leurs allures attestent l’esprit d’observation du maître, l’œuvre reste assez médiocre, aussi insignifiante que certaines compositions analogues de Jules Romain ou des Bolonais. Mais, en la peignant, Rubens a vu le parti qu’il pouvait tirer de sujets du même genre, et il le fit bien paraître quelque temps après dans deux autres ouvrages où nous retrouvons plusieurs des personnages du tableau précédent. Le premier, Erichtonius dans sa corbeille, est exposé dans la collection du prince Liechtenstein, et sous les traits de deux des filles de Cécrops nous reconnaissons, en effet, une des nymphes qui accompagnent Amphitrite et la déesse elle-même dans une pose presque identique, avec le haut du corps également enveloppé d’une pénombre transparente. Entre elles, leur sœur accroupie près du berceau de l’enfant, une brune d’une beauté très piquante et d’une expression très aimable, semble aussi un portrait, tant son visage est plein de naturel et de vie. Mais, sauf les visages et la figure de la jeune fille nue et debout qui sont entièrement de la main de Rubens, la facture manque de distinction et atteste un peu trop la collaboration de ses élèves.
Dans l’autre tableau, qui appartient au musée de Vienne, les Quaire parties du monde sont symbolisées chacune par un des grands fieuves qui les arrosent : le Danube, le Nil, le Gange et le Maragnon, tous les quatre appuyés sur leurs urnes traditionnelles et accompagnés de nymphes qui aident à les déterminer. Moins lourdes et moins banales que les figures du tableau précédent, celles-ci sont aussi d’une coloration plus blonde et si l’on peut encore regretter çà et là quelques oppositions un peu heurtées ou quelques intonations assez crues qui sortent de l’harmonie générale, il faut admirer, en revanche, bien des rapprochements heureux, comme celui de la tête grise du Nil avec la draperie rouge et le