CHAPITRE Vlll
beau corps de la jeune femme placée au-dessus du fleuve. Rubens, du reste, a eu l’heureuse idée de reléguer au second plan ces divers personnages, et de remplir le devant de la toile par un épisode d’une fantaisie aussi originale qu’imprévue. Au premier plan, en effet, escorté par trois
petits génies et sortant à demi de l’eau, un crocodile s’avance, menaçant, vers une tigresse qui, couchée aux pieds du Gange, allaitait tranquillement ses petits. Avec sa fourrure éclatante, l’animal les yeux froncés, les oreilles basses, superbe de rage, montre en rugissant, ses crocs terribles à son ennemi, tandis que ses nourrissons dérangés dans leur repas, mais déjà gonflés de lait, restent encore suspendus à ses mamelles. Les allures sournoises du crocodile , sa gueule énorme et béante, son corps rugueux, hérissé de piquants et d’écailles contrastent de la façon la plus imprévue avec la jou euse insouciance des trois enfants qui lutinent le monstre, avec leurs mines espiègles, avec la fraîcheur de leurs chairs satinées et vermeilles. Ces acceptions de la vie si dissemblables, ces asso-
ÉTUDt l'OL'K l.li l'ÉUASE DE PEKSÉE ET ANDROMÈDE du .Musée de l'Ermitage. (Cullection de l'Alberlinc.)
dations inattendues de formes et de couleurs, rapprochées par sa féconde imagination, le grand artiste les a exprimées avec la largeur, l’entrain et la magnifique simplicité de son talent, renouvelant ainsi par la puissance de ses évocations des données qu’on pouvait croire épuisées.
C’est son amour et sa pénétrante intelligence de la nature qui lui permettent d’atteindre à cette plénitude de vie et de mouvement qui est un des privilèges de son génie, et c’est de la nature interprétée et amplifiée