‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 184 sur 553 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

mesure en exécutant aussi à cette époque des variantes de ces deux dernières compositions, une Chute des Damnés et le Petit Jugement dernier qui appartiennent également à la Pinacothèque et qui sont entièrement de sa main. Pour la Chute des Damnés, qu’il peignit vers i6i5, il avait cherché les détails des principaux groupes dans une série de croquis à la pierre noire, très franchement enlevés, et qui se trouvent aujourd’hui au « British Muséum».

D’une manière générale, ces sujets si vastes ne conviennent guère à la peinture. Ils sont par eux-mêmes trop compliqués pour produire une bien forte impression. Le regard du spectateur ne sait où se fixer dans ces mêlées confuses, et il hésite entre les trop nombreux détails qui sollicitent indiscrètement son attention. En multipliant outre mesure les groupes et les épisodes, Rubens a négligé de mettre aucun d’eux en évidence. Il a bien, il est vrai, tenté d’introduire un peu d’unité dans ce chaos en reliant vers le centre, dans une masse plus compacte, les deux lignes obliques suivant lesquelles sont disposées les figures de la Chute des Damnés. Entre ces deux bandes étroites qui partagent la composition, les réprouvés, saisis, déchirés et écartelés par les démons, se présentent à nous dans un tel désordre, leurs gestes désespérés, leurs contorsions, leurs chevauchées et leurs culbutes forment une silhouette si menue et si déchiquetée que nulle part l’œil ne trouve où se reposer. Cependant, quand on s’applique à démêler un peu ce fouillis de mains tendues, de bras crispés et de jambes écartelées, on est frappé de l’entrain et de la sûreté merveilleuse du maître qui, du bout du pinceau, avec sa facilité expéditive, sait ainsi faire grouiller ces grappes humaines projetées à travers l’espace, semant partout l’épouvante, accumulant partout les plus épouvantables tortures. De tous côtés des monstres aux gueules béantes, aux griffes et aux crocs aigus, accomplissent leur sinistre besogne, éclairés par les reflets des feux de l’Enfer. Et cependant, en dépit de tant d’horreurs accumulées, on dirait que, s’amusant lui-même de ses inventions, Rubens y a mêlé plus d’un trait grotesque. Quelquesuns de ses monstres sont plus ridicules qu’effravants et bien en vue; bien au centre, parmi les voluptueux, les violents ou les paresseux qui expient si cruellement leurs fautes, il a placé, comme par une dérision involontaire, un couple de gourmands, dodus tous deux, étalant sous toutes leurs faces les énormes rotondités de leur graisse débordante, et

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