CHAPITRE IX
ses élèves étaient si nombreux qu’il s’était trouvé dans l’impossibilité d’accueillir tous les jeunes gens qui venaient chercher ses leçons. Ses premiers biographes nous fournissent d’ailleurs à ce sujet des indications tout à fait précises.
Sandrart, qui avait connu Rubens, nous parle de ces nombreux disciples « qu’il dressait avec soin, chacun suivant ses aptitudes, pour utiliser leur collaboration, lis exécutaient souvent pour lui les animaux, les terrains, le ciel, l’eau et les bois. Lui-même ébauchait régulièrement ses œuvres dans des esquisses de deux ou trois palmes de haut; puis il faisait transporter par ses élèves sa composition sur une grande toile et peignait ou retouchait les parties principales ». Sandrart ajoute que, grâce à l’influence du grand artiste, « la ville d’Anvers était devenue comme une extraordinaire Académie où l’on pouvait atteindre la piu^ haute perfection de l’art ». Le témoignage de Sandrart est confirmé par celui d’un médecin danois, Otto Sperling, qui avait visité Rubens dans sa maison, ainsi que par Bellori et de Piles. Les lignes suivantes, empruntées à ce dernier, sont même plus explicites à cet égard : « Comme il était extrêmement sollicité de toutes parts, nous dit de Piles, Rubens fit faire, sur ses dessins coloriés et par d’habiles disciples, un grand nombre de tableaux qu’il retouchait ensuite avec des yeux frais, avec une intelligence vive et avec une promptitude de main qui y répandait entièrement son esprit, ce qui lui acquit en peu de temps beaucoup de bien. Mais la différence de ces sortes de tableaux qui passaient pour être de lui d’avec ceux qui étaient véritablement de sa main, fit du tort à sa réputation, car ils étaient la plupart mal dessinés et légèrement peints ( I ). »
Nous aurions tort de juger selon nos idées actuelles une façon de procéder qui était admise par les mœurs de ce temps. Suivant les conditions mêmes de l’apprentissage, en effet, les travaux des élèves, jusqu’au moment où ils étaient admis à la maîtrise, appartenaient de droit à leurs maîtres et ceux-ci ne manquaient pas de les utiliser de leur mieux. Ce n’était pas là, d’ailleurs, un usage qui fût exclusivement propre aux Flandres. Rubens avait pu voir à quel point il était pratiqué en Italie ; à Mantoue notamment où Mantegna et surtout Jules Romain n’au-
(1 A bréÿ^é de la vie des Peintres : P.-P. Rubens. 1 vol. Paris, 1699; p. 3g3 et suiv.