‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 19 sur 553 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

que, peu à peu, les archives de la maison d’Orange et celles d’Anvers, de Cologne, de Siegen et d’Idstein ont rendus à la lumière, nous avons fait grâce à nos lecteurs des longues et très vives controverses suscitées par la détermination du lieu de naissance de Rubens. Sauf quelques écrivains engagés soit par leurs écrits antérieurs, soit par des considérations patriotiques, assurément très respectables, mais qui n’ont que faire en de pareilles recherches, il est permis de dire que les critiques qui, en ces derniers temps, ont étudié avec une entière impartialité ce problème délicat, l’ont résolu en faveur de Siegen. Ainsi que le remarque M. H. Riegel qui nous paraît avoir le plus exactement résumé la question (i), les difficultés dont elle était entourée s’expliquent assez d’elles-mêmes. Comme la famille des Rubens, celle des Nassau était intéressée à faire le silence sur les événements que nous venons de raconter. Aussitôt après l’arrestation du docteur, ces princes avaient cherché à étouffer le scandale. La politique autant que le souci de la dignité de leur race les portaient à cacher ce déshonneur. En conséquence., toutes leurs prescriptions tendaient à assurer le secret. Les deux coupables avaient été enfermés et lorsque, plus tard, Anne de Saxe fut rendue à sa famille, celle-ci la crut ou du moins la prétendit innocente du crime dont on l’accusait, la faute n’ayant pas été constatée juridiquement. Quant à son complice, s’il ne fut pas sur-le-champ mis à mort, c’était afin d’éviter le bruit que causerait son exécution. Après deux ans de rigoureuse captivité, il n’obtint d’être interné à Siegen que sous la condition expresse qu’il ne se montrerait jamais dans la ville et qu’il éviterait avec soin les occasions de rappeler un souvenir néfaste.

Ces dispositions s’accordaient naturellement avec celles des époux Rubens. Ils sentaient tout l’intérêt qu’il y avait pour eux à ne pas indisposer les membres d’une famille puissante et justement irritée. Maria Pypelincx ne s’ouvrit même pas à ses proches de la vérité; pour eux, comme pour tout le monde, son mari était la victime des événements politiques. Elle s’efforçait de vivre ignorée et, comme elle le dit, « de nourrir les siens sans scandale ». Avec une persévérance héroïque, elle poursuivit son projet de dérober à tous la faute de son indigne époux et garda jusqu’au bout son secret. Par le seul mensonge qui n’ait pas coûté

i) II. Rief^el : Beitrage zur niederlændischen Kunstgeschichie . — Rubens Geburtsort, I, p. lü.S.

héroïsme de la mère de RUBENS.

à sa nature loyale, c’est elle-même qui, dans l’inscription de la tombe de son mari à l’église Saint-Pierre, parle du bonheur sans nuage qu’elle lui a dû! Plus tard, elle soutient ce pieux mensonge et pour ne nuire ni à l’honneur de son nom, ni à l’avenir de ses enfants, elle continue à se taire sur cette triste aventure, sur les terribles conséquences qu’elle a eues pour elle. Afin de dépister les malveillants et les curieux, elle compose alors de toutes pièces la légende d’un séjour continu à Cologne où les enfants seraient nés et de la vie paisible que le ménage y aurait menée. Ses deux fils, Philippe et Pierre-Paul, s’appliquent à confirmer cette légende. Eux seuls, d’ailleurs, étaient en situation de la prolonger, car, ainsi que M. Verachter l’a établi par ses consciencieuses recherches (ij. Maria Rubens devait survivre à ses cinq autres enfants. Trois d’entre eux, Claire, Henri et Barthélemi, étaient morts avant le départ de Cologne; Jean, l’aîné, à la date du 24 novembre i58i, se trouvait en Italie depuis plus de trois ans et demi, et il mourait à son tour (2) en 1600; enfin l’aînée des filles, Blandine, le suivait d’assez près, en 1606.

Il y a plus, à notre avis du moins, ni Philippe, ni Pierre-Paul, nés tous deux à Siegen, n’ont connu toute la vérité. Le secret vis-à-vis d’eux était facile à garder. Quand la famille quitta Siegen, Philippe n’avait que quatre ans et son frère n’avait pas encore accompli sa première année. A raison de leur âge et de l’existence très accidentée qui les attendait tous deux, rien n’était plus aisé pour cette mère prévoyante que de laisser s’obscurcir des souvenirs qu’elle voulait effacer de leur esprit. L’hérésie momentanée de la famille, la faute de Jean Rubens et son incarcération, c’étaient là autant de taches qui pouvaient compromettre leur nom. Dans leur extrême enfance, leur mère n’avait pas de confidences à leur faire à ce sujet ; plus tard, elle ne voulut pas qu’ils eussent à rougir de leur père, et le meilleur moyen, le plus sûr et le plus noble, de conserver ces secrets, c’était de les garder vis-à-vis d’eux-mêmes. Elle pouvait d’autant mieux les leur dérober que seule elle en était dépositaire. Par la suite, à l’âge où Pierre-Paul aurait pu l’interroger, il était loin d’elle, en Italie, et il ne devait plus la revoir. C’est donc en toute sincérité que, sur le déclin de sa vie, au moment où il se reportait avec complaisance vers les souvenirs de sa jeunesse, le grand artiste, dans une lettre qu’il adressait

(1) Verachter : Généalogie de P.-P. Rubens; Anvers, 1840.

{2) ‘Bulletin Rubens, I, p. 57.

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