CHAPITRE X
foudre et dont la robuste ramure jonche le sol de ses débris, lui fournissait l’occasion de donner, cette fois, à la scène un aspect plus pittoresque et plus imprévu. La reproduction que nous donnons ici de ce dessin, rapprochée de celle du tableau lui-même, au premier plan duquel il l’a utilisé, nous permet de constater avec quelle conscience Rubens consultait la nature et avec quelle liberté il usait de ces renseignements pour les adapter à ses vues. Poussant droit devant lui, en pleine forêt, le sanglier chassé et pressé par la meute haletante est venu s’engager dans les branchages du vieil arbre, colosse séculaire qui dresse vers la gauche sa souche mutilée. La bête se défend avec rage contre les chiens qui la harcèlent, contre les rustres armés de pieux et de fourches qui la cernent de toutes parts. Faisant tête à ses ennemis, elle bouscule et déchire de ses crocs ceux qui sont à sa portée. Autour d’elle, parmi cette mêlée épique, des limiers éventrés gisent çà et là ; d’autres se ruent sur elle, en masse, pour l’accabler. Ce n’est partout que mouvement désordonné, fracas de cris, de hurlements, de branches brisées ; des seigneurs pressent leurs montures; des chevaux se cabrent ou font jaillir l’eau sous leurs sabots; des valets hors d’eux-mêmes, les yeux hagards, soutiennent le choc du sanglier ; des chiens, arc-boutés sur leurs pattes, escaladent les branches en s’aidant de leurs griffes ou, groupés en paquet, se précipitent furieusement sur l’animal. Dans ce tumulte forcené, Rubens excelle à se débrouiller. Il semble que jamais il ne soit plus maître de lui-même qu’au milieu de ces confusions où d’autres se perdraient. C’est d’un trait ferme et précis que, jusque dans les moindres détails, il arrête sa composition. Puis, là-dessus, sans appuyer, comme en courant, il pose ses brèves indications de couleurs, si justement appliquées qu’elles communiquent à tout ce qu’il veut nous montrer une merveilleuse réalité. En quelques traits, le panneau, dont il laisse jouer le fond grisâtre, se peuple et s’anime. Le paysage lui-même est touché avec une dextérité savante, et, en dépit de ce travail expéditif, vous distinguez les différentes essences de la forêt, avec leur port, leurs écorces variées, le feuillage découpé des chênes, la fraîche verdure des touffes de genêts, la dentelure compliquée des fougères, le vernis des lierres et les pousses capricieuses des ronces. C’est comme une autre chasse que court ce pinceau alerte qui n’a probablement pas mis beaucoup plus d’une journée à cette ébauche où, à côté du peintre et de la vaillance qu’il apporte à la pratique de son art,
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TABLEAUX MYTHOLOGIQUES
VOUS découvrez aussi le cavalier accompli, fait pour comprendre le charme de tous les nobles exercices, et qui, dans cette vive image, a réuni, comme en résumé, tous les enivrements de la chasse.
Avec la variété de ses inventions et la liberté d’allures qu’elle comporte, la Fable devait aussi bien souvent attirer Rubens, et à toutes les époques de sa vie il lui a fait une large place dans son œuvre. Nous aurons l’occasion de revenir sur quelques-unes des compositions qu’elle lui a inspirées à cette époque : Chasses et Repos de Diane, Marche du vieux Silène, etc. ; il nous suffira pour le moment de mentionner brièvement ici quelques-unes des plus importantes. Vénus et Adonis fut un des sujets favoris de Rubens et il l’a traité plusieurs fois dans des tableaux qui appartiennent au musée de La Haye, à l’Ermitage et aux Uffizi. Ce dernier exemplaire nous paraît le meilleur. On y retrouve quelques-unes des figures que l’artiste a déjà employées ou qu’il emploiera encore dans la suite : la Furie, qui voudrait entraîner le beau chasseur, le groupe des Grâces un peu minaudières, qui cherchent à le retenir près de la déesse et plusieurs des Amours qui jouent avec ses chiens. Si, par places, la facture est un peu timide, un peu menue, la couleur nacrée des nus et la transparence de leurs ombres, révèlent l’œil et la main du maître.
Il y a plus de force et de simplicité et comme une maturité plus pleine dans le Borée enlevant Orithye, de l’Académie des Beaux-Arts de Vienne. Avec sa longue barbe grise, son air farouche et ses carnations rougeâtres, le type du vieillard manque, il est vrai, un peu de distinction. En revanche, les petits génies qui recueillent la neige tombant à flocons ou qui s’en jettent des boules, sont d’une invention piquante, et le corps de la jeune fille, d’une tournure superbe, se détache éclatant sur un ciel plombé. C’est probablement le même modèle féminin qui a servi pour une des figures de V Enlèvement des Filles de Leucippe, dont la collection du Louvre possède un dessin sommaire, mais tracé avec une grande sûreté. Là aussi la blancheur lactée des corps des jeunes filles forme avec les intonations basanées des chairs de leurs ravisseurs un contraste excessif. Mais la silhouette du groupe se découpe très franchement sur le ciel, et quant à la fraîcheur des carnations des captives, au modelé à la fois ferme et souple de leurs formes épanouies, à la grâce caressante de leurs contours, ce sont de vraies merveilles