‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 318 sur 553 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

était allée pour féliciter ses troupes de la capitulation de cette ville (2 juin 1625), la princesse s’était arrêtée quelques jours à Anvers. Non seulement elle v avait rendu visite à son peintre, mais elle avait posé pour lui dans son atelier, revêtue du costume des religieuses Clarisses qu’elle portait depuis son veuvage. Ce portrait bien connu par la gravure de P. Pontius et dont le duc de Devonshire possède l’original, nous montre avec une sincérité impitoyable le large visage de la gouvernante des Flandres, son double menton et ses gros traits assez vulgaires, relevés cependant par l’expression sereine et pénétrante de son regard. C’est à ce moment aussi que Rubens peignit le portrait du général Ambroise Spinola, qui avait accompagné Isabelle à Anvers (1). Le vainqueur de Brédaest représenté couvert d’une armure d’acier ornée d’or qui, avec les rouges de son écharpe et les plumes de son casque, compose une harmonie magnifique et donne un éclat singulier aux carnations. Rubens devait peindre plusieurs fois le portrait de Spinola et comme l’un de ces exemplaires était encore chez lui à sa mort, il est permis de croire qu’il avait tenu à conserver pour lui-même l’image d’un homme qu’il avait beaucoup aimé et qui, de son côté, faisait le plus grand cas de l’intelligence et du caractère de l’artiste. Mais s’il avait eu à se louer du patron et de l’ami qu’était pour lui Spinola, Rubens ne faisait aucune difficulté de reconnaître qu’en matière d’art ses opinions ne comptaient guère et qu’il avait sur ce point « tout juste autant de goût qu’un portefaix». Peutêtre l’homme d’État, dont la vie était alors très remplie, n’avait-il pu accorder que quelques instants de pose au maître; peut-être aussi ce dernier, cédant au plaisir de converser avec un pareil interlocuteur, n’avaitil pas mis à son œuvre toute l’attention dont il était capable. Quoi qu’il en soit, si dans le portrait de Brunswick le costume et les accessoires attestent pleinement le talent du peintre, la mollesse des mains et l’insuffisance du modelé dans le visage trahissent avec non moins d’évidence la hâte de l’exécution.

C’étaient là des ouvrages en quelque sorte improvisés et qui détournaient Rubens des travaux plus importants qu’il avait sur le chantier. Les missions diplomatiques de plus en plus fréquentes dont le chargeait l’Infante venaient aussi à la traverse pour l’en distraire. A peine s’était-il

i' Ce portrait appartient aujourd'hui au Musée de Brunswick et une répétition avec quelques variantes se trouve dans la galerie du comte Nostitz, à Prague.

•CORRESPONDANCE DE RUBENS

remis à sa tâche qu’il avait dû, dans les premiers jours de septembre 1625, se rendre à Dunkerque pour y conférer avec la princesse et, sur sa prière, repartir aussitôt pour les confins de l’Allemagne afin de négocier avec le duc Wolfgang de Neuburg. De là, Rubens était revenu à Dunkerque pour rendre compte à Isabelle du succès de sa mission; puis, au lieu de passer tranquillement à Anvers l’hiver suivant, il lui avait fallu s’installer à Bruxelles, où il faisait un séjour de cinq mois entiers (du ig septembre 1625 au 20 février 1626), sans doute sur la demande et pour le service de la Gouvernante. Ces dates, ainsi que les détails relatifs à ces divers voyages nous sont fournis par les lettres que l’artiste échangeait à ce moment avec Peiresc et son frère Valavès. Mais nous chercherions en vain dans ce qui nous a été conservé de la correspondance de Rubens des éclaircissements sur la nature de ces missions et sur les résultats qu’elles avaient amenés. Ses lettres ou les paquets (fagotti) qu’il envoie à chaque instant à ses amis de France nécessitaient d’ailleurs de sa part certaines précautions de prudence, à raison des difficultés qu’entraînaient l’état des routes, la rareté des occasions, les hostilités pendantes ou déclarées entre les pays qu’il fallait traverser.

Quelques extraits de cette correspondance feront paraître à la fois la curiosité toujours en éveil de Rubens, l’agrément de ce commerce entre érudits et les attentions continuelles qu’ils ont les uns pour les autres. Nouvelles politiques ou privées, mouvement général de la science et de la littérature, et en première ligne études sur les écrits ou les monuments de l’antiquité, tout les intéresse. Dans une lettre qu’il adresse d’Anvers à Valavès, le 12 décembre 1624, l’artiste lui annonce l’envoi d’une caisse contenant une machine établie pour la démonstration pratique du mouvement perpétuel et il lui explique le fonctionnement de cette machine. Dans ce même envoi est comprise une boîte avec des empreintes de pierres gravées. Le maître se plaint de n’avoir pas encore reçu les Lettres du cardinal d’Ossat, ni le Satiricon (Parnasse satirique) de Théophile de Viau qui vient de motiver l’arrestation de cet auteur. De son côté, il se dispose à expédier prochainement un livre du père Scribanus, le Politico-Christianus, dont il a lui-même dessiné le frontispice. On lui a envoyé de Bruxelles les ordonnances des A rmoiries : il en fera un fagot à part, en y ajoutant « quelque chose d’agréable ». Il donne des nouvelles du siège de Bréda où les pluies incessantes ont, à cette date, rendu les convois très

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