LA REINE PASSE EN HOLLANDE
que les œuvres de sa prudence sont aussi admirables que celles de son pinceau. Sa Majesté reçut un extrême contentement à contempler les merveilles animées de ses tableaux. » Ce que les relations officielles ne disent pas, c’est que, pendant ce séjour à Anvers, la Reine, déjà à court d’argent, avait contracté avec Rubens un emprunt pour lequel elle lui consignait une partie de ses bijoux en garantie. Marie de Médicis avait aussi rendu visite à van Dyck, alors en pleine possession de sa célébrité et de son talent et qui devait quelques mois après se fixer en Angleterre. Non seulement elle avait pris plaisir à voir la collection des tableaux de Titien que l’artiste avait réunis ou les copies qu’il avait faites d’œuvres de ce maître; mais elle avait posé dans l’atelier même de van Dyck qui, toujours au dire de la Serre, « remportait le prix sur tous les grands peintres qui ont osé tirer la reine ».
En dépit de ces démonstrations publiques, Marie de Médicis avait pu reconnaître qu’il n’y avait aucune assistance formelle à espérer de la Cour d’Espagne, et, pensant mieux avancer ses affaires, elle mandait au prince d’Orange un de ses seigneurs pour obtenir son appui en vue de la conclusion d’une trêve entre l’Espagne et les Pays-Bas. Instruite de ce voyage, Isabelle avait, de son côté, envoyé Rubens, dans le plus grand secret, pour sonder également à ce sujet, le prince Frédéric Henri; mais, cette fois encore, Baugy, l’ambassadeur de France à la Haye avait éventé le mvstère, et à la date du 28 septembre il écrivait à Paris: « Le peintre Rubens a fait ici une course, laquelle, quoique fort secrète, n’a pas laissé d’éclater et de déplaire à beaucoup de gens qui savent de quoi il se mêle. Il n’y a été que du soir au matin (i) et n’a conféré qu’une demi-heure ». Ainsi que le remarque judicieusement M. Max Rooses (2), le choix de Rubens en cette affaire était tout à fait malencontreux, puisque son nom seul devait évoquer dans l’esprit des princes de Nassau les plus fâcheux souvenirs. Mais l’Infante, et peut-être l’artiste lui-même, ignoraient les relations criminelles qu’avait eues le père de Rubens avec Anne de Saxe, et ne pouvaient, par conséquent, se douter de l’inopportunité de ce choix, ni des tristes événements qu’il rappelait à la maison d’Orange.
Marie de Médicis s’étant enfin rendu compte de l’inanité de ses efforts pour intéresser la Cour d’Espagne à sa situation, se décida à passer en
(1) En réalité, il avait passé deux jours à la Haye.
(2) Geschichte der ‘Malerschule Anlwerpens, p. 282.