‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 450 sur 553 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

tous ceux que leur situation à la cour mettait à même d’être bien renseignés. D’ailleurs, la part bien connue que le peintre diplomate avait prise en Espagne et en Angleterre aux dernières négociations dirigées particulièrement contre la France aurait suffi pour le rendre à bon droit suspect en ce pays. Plus que personne, Peiresc déplorait un tel état de choses. Sans parler de son fidèle attachement pour l’artiste, il souffrait de se voir privé de cet échange constant de pensées sur une foule de sujets qui les intéressaient tous deux. A propos d’une communication qu’il aurait voulu pouvoir lui faire, il écrivait à Dupuy (4 avril i633j : « Si les brouilleries de l’état présent ne m’obligeaient à une cessation absolue de tout commerce avec M. Rubens, je ne me serais possible déjà dispensé de lui en donnerquelque atteinte. Mais je ne voudrais pour rien au monde, en ce temps, qu’il se puisse voir de mes lettres à une personne qui a eu depuis peu les emplois dont nous avons ouï parler. »

La situation cependant s’était un peu modifiée. Rubens paraissait maintenant détaché de la politique, et il avait probablement pris soin lui-même de le faire savoir à Peiresc par l’entremise de Nicolas Picquery, ce négociant d’Anvers fixé à Marseille, auquel plus d’une fois tous deux avaient eu recours pour les envois qu’ils avaient à se faire. Picquery, dont Rubens par son mariage avec Hélène, était devenu le beau-frère (ij, ayant insisté près de Peiresc, celui-ci s’était décidé à renouer avec son ami, «ce qu’il faisait d’autant plus confidemment, ainsi qu’il le disait à Dupuv (26 décembre 1634), que ce marchand lui mande que Rubens s’est remis à son travail ordinaire plus assidûment que jamais; ce qui présuppose qu’il a abandonné le « ministère qui nous avait tous écartés pendant les tempêtes passées, de sorte que désormais il y aura moins d’occasions de s’abstenir de lui donner parfois de nos nouvelles». L’archéologie allait fournir à Peiresc le prétexte qu’il cherchait pour rétablir entre eux leur correspondance régulière. On sait quelle passion l’érudit provençal avait pour l’étude de l’antiquité. En ce moment, il poursuivait avec une attention particulière des recherches depuis longtemps entreprises sur les mesures et les poids usités chez les anciens et il venait d’apprendre que parmi des vases et des objets découverts à Autun ou dans les environs se trouvait une cuiller d’argent sur les creux de laquelle

1) Picquery avait, en effet, épousé en 1O27 Élisabeth Fourment, sœur d’Hélcne, et de cinq ans plus âgée qu’elle.

CORRESPONDANCE AVEC PEIRESC

était gravé « un Mercure accompagné de son coq et de son chevreau, qui fut vendue en Avignon à un marchand, lequel la revendit à M. Rubens, à Paris.... Les grosses occasions de jalousie (entre la France et l’Espagne) semblant devoir cesser », il s’était décidé à consulter son ami au sujet de cette cuiller et de plusieurs autres objets, « sachant qu’il est grandement intelligent et versé en la sépéculation des ouvrages anciens». Mis ainsi en demeure, Rubens s’était d’autant plus empressé de répondre à Peiresc qu’il avait lui-même un service à lui demander. Sa lettre, datée du i8 décembre, assurément la plus importante que nous possédions de lui, ne contient pas moins de sept pages (i ), et son étendue s’explique assez par le désir qu’il a, non seulement d’être agréable à Peiresc, mais aussi de le mettre au courant des événements de sa vie depuis l’interruption, déjà assez longue, de leurs relations. C’est à cette lettre, écrite, ainsi que d’habitude, en italien et comme au courant de la plume, que nous avons déjà emprunté les passages relatifs à son second mariage et aux conditions dans lesquelles il s’est décidé à le conclure. Rubens commence par témoigner à son correspondant « la joie incroyable que lui a causée sa lettre et le plaisir extrême qu’il a pris à la lire, en voyant que son ami continue avec plus d’ardeur que jamais à montrer la même curiosité dans ses recherches sur l’antiquité.... Quant aux excuses qu’il donne de son long silence, elles ne sont que trop légitimes, et si l’on considère les soupçons et la malignité qui sont le danger du temps présent et le rôle important qu’il a joué dans les négociations, il comprend que Peiresc n’ait pu agir autrement ». Pour le rassurer, Rubens lui apprend le parti qu’il a pris de se retirer des affaires publiques et il a soin de souligner l’assurance qu’il lui en donne dans les termes suivants : « Il y a aujourd’hui trois ans accomplis que, par la grâce divine, j’ai de mon plein gré renoncé à toute sorte d’emploi, hors celui que me procure ma très douce profession. Nous avons tous deux éprouvé, continue-t-il, les vicissitudes de la fortune ; pour moi, je lui suis très obligé parce que je puis dire sans vanité que mes missions et mes voyages en Espagne et en Angleterre ont eu la plus heureuse issue pour le plus grand bien des intérêts si importants qui m’étaient confiés et l’entière satisfaction de mes commet-

(i ) Elle appartient à la Bibliothèque nationale à laquelle elle avait été dérobée par Libri ; c’est parles soins vigilants de M. Léopold Delisle qu’elle est rentrée dans cet établissement. Nous donnons ci-après un fac-similé des deux premières pages de cette lettre et de sa signature.

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