CHAPITRE XIX
tants et de ceux avec qui j’avais à traiter. Pour vous mettre tout à fait au courant, on m’a depuis lors confié (et cela à moi seul) toutes les affaires secrètes de France, relativement à la fuite de la Reine Mère et du duc d’Orléans hors du Royaume, et après qu’il m’a été accordé de leur rendre mes devoirs dans l’asile qu’il ont trouvé chez nous, je pourrais désormais fournir à un historien de précieux matériaux et le récit exact des événements, bien différent de la version qui a généralement cours. Me trouvant engagé dans un tel labyrinthe, assailli jour et nuit par un concours de circonstances assez importun, éloigné de mon foyer pendant neuf mois entiers, forcé de rester continuellement à la cour, parvenu au comble de la faveur de la Séré™' Infante (que Dieu l’ait en sa gloire !) et des plus grands ministres du Roi, ayant ainsi donné pleine satisfaction aux autres, je pris la résolution de me faire violence à moi-même et de rompre ces liens dorés de l’ambition pour reprendre ma liberté. Considérant donc qu’il valait mieux me retirer étant encore au sommet, plutôt qu’à la descente, et abandonner la fortune pendant qu’elle m’était encore favorable sans attendre qu’elle me tournât l’échine, je profitai de l’occasion d’un petit voyage secret à Bruxelles pour me jeter aux pieds de S. A., la priant seulement, pour prix de toutes mes peines, de me décharger à l’avenir de pareilles missions et de permettre que je ne la serve plus que dans ma demeure. Mais j’eus plus de difficultés à obtenir cette grâce que je n’en avais eu jamais pour l’emploi de n’importe quelle faveur, et encore ne fut-ce que sous la réserve de certaines menées ou pratiques secrètes que je pourrais poursuivre avec un moindre dérangement pour moi-même. Depuis ce moment, je ne me suis plus occupé des affaires de France et jamais je ne me suis repenti d’avoir pris cette résolution. » Nous avons cru bon de donner in extenso ce passage dans lequel Rubens explique lui-même comment il a été amené à s’occuper des missions qui lui ont été confiées et pourquoi il a désiré en être déchargé pour l’avenir. Après avoir obtenu de l’Infante qu’elle le débarrassât de ce soin, il n’a pu toutefois empêcher que, de temps à autre, celle-ci ne recourût à son dévouement et à la connaissance personnelle qu’il avait de certaines affaires auxquelles il avait été mêlé, pour réclamer les services qu’elle pouvait attendre de lui. Mais Rubens est absolument sincère quand il manifeste l’intention de rester désormais dans la retraite « a\ec sa femme et ses enfants, n’attendant plus rien du monde, sinon
CORRESPONDANCE AVEC PEIRESC. 607
qu’on le laisse vivre en paix ». Il a bien pu être flatté d’abord de la confiance que lui témoignaient les princes, des honneurs et des avantages qui en sont résultés pour lui; mais l’oisiveté des cours, la perte d’un temps qu’il y consumait en vaines démarches, sans doute aussi le souvenir des affronts assez récents qu’il avait reçus des diplomates de carrière ou des grands seigneurs, jaloux de le voir s’avancer sur un terrain qu’ils se croyaient réservé, tout contribuait maintenant à l’éloigner de la pratique des affaires publiques. Une raison décisive, d’ailleurs, se joignait à tous ces ennuis pour qu’il se libérât à l’avenir de charges qui lui pesaient de plus en plus, c’était le désir de ne pas s’éloigner de la compagne adorée qui était devenue la maîtresse de sa vie. En annonçant à Peiresc dans quelles circonstances il s’était remarié, nous avons vu avec quelle entière franchise il lui parle et lui énumère les raisons qui l’ont déterminé à choisir une jeune fille appartenant à la bourgeoisie et qui lui laissera toute liberté pour se livrer à son art. Il pense que son ami a dû être tenu par Picquery « au courant des enfants qu’il a eus de ce second mariage et pour le moment il se contentera d’ajouter que son fils Albert se trouve à Venise et qu’il consacrera cette année entière à parcourir l’Italie. Au retour, s’il plaît à Dieu, il ira présenter à Peiresc ses hommages; mais il aura l’occasion d’en reparler plus à loisir quand le temps en sera venu ».
Abordant ensuite les questions que l’érudit provençal lui a posées relativement à la cuiller qui l’intéressait, Rubens lui apprend qu’elle est, en effet, en sa possession, et le renseigne sur sa contenance exacte, sur la signification probable de la figure et des attributs qui v sont gravés, et enfin sur la commodité qu’offre son usage et qui est telle « que sa femme s’en est déjà plusieurs fois servie pendant ses couches, sans la détériorer ». Il n’a jamais cessé, pour son compte, durantses voyages, d’observer et de rechercher les antiquités publiques ou privées et d’acheter les objets curieux qu’il pouvait acquérir. Dans la vente qu’il a faite au duc de Buckingham, il avait aussi pris soin de se réserver, parmi les pierres gravées ou les médailles, les pièces les plus rares ou les plus remarquables, de sorte qu’il en possède de nouveau une belle et curieuse collection. Suivent quelques détails sur une horloge mystérieuse au sujet de laquelle il envoie à Peiresc une notice imprimée. Il y joint d’autres indications sur diverses modes de pesées, l’une, fondée sur le
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