CHAPITRE XX
a mis sur mes épaules toute la charge de cette fête qui, à raison de l’abondance et de la variété des idées, de la nouveauté des compositions et de la convenance des applications ne déplaira pas à Votre Seigneurie. Peut-être pourrez-vous en juger quelque jour si vous en voyez la publication ornée des admirables inscriptions et légendes de notre cher sieur Gevaert (lequel vous baise affectueusement les mains). A cause de la presse où je suis, il sera nécessaire de faire un peu trêve à nos écritures, car il ne m’est véritablement pas possible en ce moment de m’acquitter envers vous et de répondre aux questions de votre lettre. »
Le cardinal Infant dont parle ici Rubens, était l’archiduc Ferdinand, le seul frère de Philippe IV. Nommé cardinal dès l’âge de quatorze ans, sans avoir aucunement la vocation ecclésiastique, il manifestait, au contraire, dès sa jeunesse, un goût marqué pour les exercices violents, surtout pour la chasse qu’il aimait avec passion, et il devait plus tard supplier son frère « de le dispenser de son habit de cardinal, car il se croyait fait pour la guerre ». C’est cependant sous ce costume que Rubens, pendant son séjour à Madrid, avait fait de lui le portrait de la Pinacothèque dont nous avons parlé et qui nous le montre à l’âge de dix-neuf ans, avec ses lèvres épaisses, ses gros yeux à fleur de tête et sa physionomie un peu débonnaire. Sur les instances de sa tante, la gouvernante des Pays-Bas, alors fatiguée du soin des affaires et désireuse, d’ailleurs, de se livrer de plus en plus aux pratiques d’une vie religieuse, le roi s’était décidé à envoyer son frère à Bruxelles pour qu’il y assistât la princesse. Mais, afin de l’initier un peu à l’administration, il l’avait d’abord emmené avec lui en lôSa à Barcelone, d’où, après avoir occupé quelque temps le poste de gouverneur de la Catalogne, Ferdinand s’était embarqué pour l’Italie le lo avril i633. Il se trouvait encore â Milan quand, vers la fin de cette année, il y apprit la mort de sa tante. Le marquis d’Aytona ayant été chargé de remplir par intérim les fonctions de vicerégent jusqu’à son arrivée, l’archiduc avait pris le temps de rassembler des troupes pour rejoindre, sur sa route, le roi de Hongrie afin de combattre avec lui le chef des réformés, le duc Bernard de Weimar auquel les deux armées réunies avaient infligé une éclatante défaite à Nordlingue, le 6 septembre 1634.
Deux mois s’étaient écoulés depuis cet exploit, quand Ferdinand vint prendre possession de son gouvernement à Bruxelles où, huit jours après.
DÉCORATION DE LA VILLE D’ANVERS
les magistrats d’Anvers le faisaient prier de visiter leur ville. Sur son acceptation, la municipalité avait résolu de lui faire un accueil magnifique. Ces sortes de réceptions avaient eu de tout temps le privilège de passionner un peuple avide de spectacles pittoresques. La vieille cité flamande conservait particulièrement le souvenir des fêtes données en 1620, à propos de l’entrée de l’empereur Charles-Quint, fêtes qui avaient, on le sait, excité l’émerveillement d’Albert Durer, alors de passage en cette ville. Peu de temps après, en 1649, Pierre Coeck d’Alost, avait pu y déployer à son tour, toutes les ressources de ses aptitudes de décorateur lors de la « Siisception du prince Philippe d’Espaigne », ainsi que le porte le titre des planches que l’artiste fit paraître ensuite et dans lesquelles étaient retracés les principaux motifs des embellissements qu’il avait imaginés.
L’entrée officielle de l’archiduc étant fixée à la mi-janvier i635, il n’y avait pas de temps à perdre si l’on voulait faire bien les choses. Rubens avait été chargé, en hâte, d’arrêter le programme des décorations projetées, en se concertant avec ses deux amis, l’ancien bourgmestre N. Rockox et G. Gevaert, le secrétaire de la ville qui devrait fournir les nombreuses devises et légendes latines destinées aux inscriptions. Rubens s’occuperait de son côté des cartons de tous les travaux ordonnés par la municipalité et il aurait à peindre lui-même plusieurs des grandes toiles qui devaient y figurer et à surveiller l’exécution de l’ensemble. Une somme de 5 000 florins lui était attribuée pour ces divers soins et des peintres ou des sculpteurs, tels que Cornelis de Vos, Jordaens^ Corn. Schut, van Thulden, J. Wildens, David Ryckaert, Erasme Quellin et d’autres encore, recevraient des sommes proportionnées aux tâches qui leur étaient dévolues. Le devis total s’élevait primitivement à 36 000 florins, chifïre fort respectable pour l’époque. Mais la rigueur exceptionnelle du froid de cet hiver et la défense des frontières espagnoles, menacées à ce moment par les troupes françaises, obligèrent le prince à différer son voyage qui, remis d’abord au 3 février, fut encore retardé jusqu’au 17 avril, jour où eut lieu la cérémonie. Par suite de ces retards, le programme primitif, qui au début comprenait deux arcs de triomphe, quatre théâtres et un immense portique, fut successivement agrandi et la ville accorda des subsides à deux corporations : la Gilde de Saint- Luc et la Chambre de Rhétorique, le Souci d’or, qui s’étaient