‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 468 sur 553 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

œuvres de ce genre qu’il peignit alors, car plusieurs d’entre elles sont de pures compositions, n’ayant aucun rapport avec la contrée où vivait le peintre. On dirait même parfois qu’au milieu de ces plaines unies, son imagination lui remet plus volontiers en mémoire les sites les plus accidentés qu’il a pu rencontrer au cours de ses voyages. Montagnes escarpées, rochers sourcilleux, cascades ou torrents aux flots tumultueux, temples et fabriques, tous ces détails pittoresques mais souvent disparates et rapprochés sans aucun souci de vraisemblance, forment le décor habituel des épisodes dont la lecture de ses poètes favoris lui a fourni les sujets. C’est, par exemple, cette Tempête d’Énée, qui a fait partie de la collection du duc de Richelieu et dans laquelle de Piles croit, bien à tort, reconnaître les environs de Porto Venere ; ou encore cet Ulysse che^ les Phéaciens (i) qu’il décore non moins gratuitement du titre de Vue de Cadix et qui nous semblerait bien plutôt inspiré par le souvenir de Tivoli. Comme si ces détails accumulés à plaisir ne lui suffisaient pas, il arrive même qu’à l’incohérence hasardeuse des terrains Rubens ajoute le désordre des éléments déchaînés, ainsi qu’il l’a fait dans le Philémon et Baiicis du Musée de Vienne, où l’on dirait qu’il a voulu entasser toutes les horreurs : l’orage ouvrant les cataractes du ciel, l’inondation qui dans ses ondes écumantes roule pêle-mêle des arbres déracinés, des animaux et des cadavres humains. Pourquoi ne pas le dire, malgré la richesse d’invention que dénotent ces compositions compliquées, leur mise en scène théâtrale ne nous émeut guère et nous ne saurions beaucoup louer Rubens d’avoir, par la verve qu’il y a mise, rendu quelque vogue au paysage dit académique dans ce qu’il avait de plus conventionnel et de plus factice.

Au contraire, dans ses paysages inspirés directement par la nature, Rubens manifeste toute l’originalité qu’on pouvait attendre de son génie, et les impressions qu’il a su rendre sont à la fois très personnelles et très différentes de celles que nous retrouvons chez les paysagistes de profession à cette époque. Ainsi que l’a remarqué Delacroix, « les hommes spéciaux qui n’ont qu’un genre sont souvent inférieurs à ceux qui, embrassant tout de plus haut, portent dans ce genre une grandeur inusitée, sinon la même perfection dans les détails. Exemple : Rubens

(i) Il provient également de la collection du duc de Richelieu et se trouve aujourd'hui au Palais Pitti.

RUBENS PAYSAGISTE

et Titien dans leurs paysages ». Sans se préoccuper de ce qui se fait autour de lui, le maître veut exprimer tout ce qui le frappe dans la nature. Mais s’il respecte la simplicité des motifs qui lui sont offerts, ce n’est cependant pas une copie littérale qu’il nous en donne. Comme à son insu, il y mêle quelque chose de ce sens épique qui est en lui pour les agrandir et les transfigurer. Les lignes sont plus animées, les masses ont plus d’ampleur, les perspectives, déjà singulièrement vastes dans la réalité, s’étendent chez lui à l’infini. Dans la plénitude et la diversité des formes, dans le mouvement des nuages, dans le frémissement des arbres, dans la sève généreuse qui gonfle les plantes, épanouit les fleurs ou étale les larges feuillages, on sent je ne sais quel souffle fécond qui remplit l’atmosphère, quelle chaleur vivifiante qui fertilise la terre. Ce n’est plus une tranche inanimée de la nature, découpée comme au hasard dans la campagne, ce n’est pas le portrait inerte de la contrée, c’est un résumé de toutes ses énergies, de toutes ses richesses qui se présente à nos yeux dans ces œuvres puissantes où l’artiste a volontairement négligé ce qui est indifférent, pour mettre mieux en lumière ce qui est vraiment expressif.

Intéressante par elle-même, chacune de ces images prend aussi sa signification dans cet ensemble où sont reproduits les aspects les plus caractéristiques du paysage, variés à la fois par le choix des sites, par l’état du ciel, par les diverses heures du jour et par les travaux successifs qu’amène le cours des saisons. Déjà, dans une peinture exécutée quelques années auparavant, VÉtable, qui fait aujourd’hui partie de la Galerie de Windsor (i), Rubens s’était proposé de représenter l’hiver. Tandis qu’au dehors 'les arbres dépouillés et le blanc linceul qui couvre le sol attristent nos regards, l’animation du premier plan contraste avec cette mort apparente de la nature. Sous le hangar qui occupe le devant de la composition, l’artiste, en effet, a réuni tout le personnel et les détails d’une exploitation rurale : des chevaux, un jeune poulain tétant sa mère, des vaches rangées dans leur étable avec une femme qui trait l’une d’elles, un chien qui aboie, deux servantes qui circulent affairées,

(i) L’exécution de ce tableau est antérieure à l’année 1627, car il fut compris dans l’achat des collections de Rubens par le duc de Buckingham. On retrouve d’ailleurs parmi les villageois groupés autour d’un feu allumé le type de la Vieille au Couvel de la Galerie de Dresde, peinte vers 1622-1623.

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