‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 475 sur 553 · LA KERMESSE DU LOUVRE · texte numérisé non relu

LA KERMESSE DU LOUVRE

en son fiévreux emportement, unique surtout par la façon dont elle a été conçue et exécutée. Avec des inflexions très compliquées, la composition dans son ordonnance générale est restée d’une simplicité superbe. Largement étalée vers la gauche, elle s’appuie de toute sa masse sur le cadre pour s’allonger peu à peu et s’amincir jusqu’à s’égrener et se perdre dans la campagne. La répartition des groupes répond au rythme animé de la silhouette, et dans ces groupes eux-mêmes la diversité des actions s’accorde pleinement avec le caractère de la scène. Si spontanément éclose que semble une telle œuvre, Rubens l’avait préparée avec soin et après avoir arrêté dans ses grandes lignes la disposition de l’ensemble, il en avait étudié dans plusieurs dessins les principaux détails. Suivant sa coutume préférée, c’est sur panneau qu’il l’a peinte, fixant d’un trait ferme tous les contours, poussant peu à peu l’indication très précise de toutes les figures, cherchant ensuite à établir son effet général, ici par de vigoureux accents, là par de larges lumières, ou par des demi-teintes douces et transparentes. Sa tâche amenée à ce point, d’une même allure, sans hâte comme sans hésitation, il a pu, en laissant jouer les dessous de sa préparation, poser franchement ses couleurs sans trop les fondre, sans jamais les fatiguer, les unes amorties, diluées, les autres vives et pures avec cette large entente de la décoration totale et ces bonheurs de contrastes et de rapprochements qui donnent à cette bacchanale rustique l’aspect d’un grand bouquet de fleurs des champs, à la fois très diapré et très harmonieux. A ces grâces exquises, à cette science accomplie d’un artiste amoureux de son art et qui en connaît toutes les ressources, ajoutez, pour finir, cette exécution plus prodigieuse que jamais, tour à tour forte ou souple, qui glisse ou appuie, court ou caresse, avec un à-propos et une fleur de spontanéité qu’aucun maître n’a possédés à ce degré. En présence d’un si merveilleux résultat, vous comprendrez quel sujet d’observation et d’étude une telle œuvre peut offrir à un peintre. Vous ne vous étonnerez donc pas qu’en dépit des saletés, des turpitudes qu’elle représente, elle reste de tout point digne de celui qui l’a faite. Pour s’être fourvoyé un jour en ces compromettantes compagnies, son talent ne demeure pas moins celui du grand seigneur et de l’homme distingué qu’il est, élégant et spirituel à ce point qu’un Watteau, assurément bon juge en ces matières, non content d’admirer cette Kermesse, en a copié plusieurs fragments et s’en est plus d’une fois inspiré. On se demande

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