‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 474 sur 553 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

et de brutale effronterie dans la satisfaction des plaisirs les plus grossiers. Le spectacle de pareils écarts frappe vivement les étrangers, et dans une lettre qu’il adressait d’Anvers à Philippe IV, son frère (26 août i63g), l’archiduc Ferdinand, lui parle des scandales de la kermesse à laquelle il vient d’assister, « chacun mangeant et buvant jusqu’à l’ivresse complète, car c’est le complément obligé de toutes les fêtes en ce pays. Il est certain qu’ils vivent à ce moment ainsi que des brutes ». C’est comme un résumé de toutes les ardeurs, de tous les excès combinés de la gourmandise, de l’ivrognerie et de la luxure, que nous avons sous les A'eux dans le tableau du Louvre. La fête qui motive ce scandaleux étalage n’a cependant que trop duré et le calme paysage qui sert de fond à ses dernières convulsions semble protester lui-même contre la prolongation de pareilles débauches. Sur un ciel doux et léger se détache la tranquille silhouette du hameau voisin et de son modeste clocher; des cultures variées déroulent leurs sillons au versant d’une colline où un pâtre garde ses brebis, tandis qu’à côté des moissonneuses mettent en gerbes les bléscoupés. Mais si les gens posés ont repris leur travail habituel, les enragés ne veulent pas encore lâcher pied et, affranchis de toute contrainte, ils s’abandonnent à leur frénésie. Ce n’est plus du plaisir, en effet, c’est de la furie. Sans s’inquiéter du prochain, chacun se montre tel qu’il est, et dans ce paroxysme de folie tous les tempéraments se manifestent. Ici des ivrognes professionnels, hébétés, furieux ou attendris, qui, ayant déjà trop bu, boivent encore ; plus loin un tumulte de braillards qui gesticulent, se disputent ou s’embrassent; là des femmes qui, les mamelles au vent, allaitent leurs nourrissons, pendant que d’autres acceptent ou provoquent les assauts de galants avinés. Parmi ce désordre, au milieu des cris discordants qui se mêlent aux sons nasillards d’une musette, la danse lascive décrit sa spirale éhontée, avec des mains qui s’égarent, des bouches qui se cherchent, des corps qui se déhanchent, se cambrent ou se tordent. Poussés par une contagion lubrique, les plus robustes de ces rustauds soulèvent en l’air leurs massives compagnes, et il faut renoncer à dire tout ce que dans ce déchaînement de bestialité l’œil peut découvrir de postures équivoques, d’attitudes suspectes ou de gestes honteux. Et pourtant, si répugnant, si immonde que soit un spectacle qui laisse bien loin derrière lui toutes les audaces, toutes les polissonneries d’un Ostade, d’un Steen, d’un Teniers ou d’un Brauwer, l’œuvre est de prix, unique

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La Kermesse

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