‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 521 sur 553 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

sujet qu’il traite. Parfois même, elle semble un démenti infligé à ce sujet, tant elle le contredit, triste quand il est gai, joyeuse ou tout au moins indifférente quand il est sérieux. Mais dans ses meilleures œuvres, l’accord est complet et l’harmonie alors n’est plus seulement un plaisir pour les yeux, elle devient un élément d’intérêt et d’expression que, sauf Titien, aucun autre n’a possédé à ce degré. Monochrome, austère dans la Communion de Saint François, désolée dans l’Érection de la Croix et dans la Descente de Croix, dramatique et puissante dans le Coup de Lance, parée de toutes les magnificences de l’Orient dans V Adoration des Mages, vraiment royale dans le Couronnement de Marie de Médicis et dans le Bonheur de la Régence, noble et contenue dans le Saint Ambroise, diaprée et rustique dans la Kermesse ou tendrement élégante dans le Jardin d’ Amour, la couleur chez Rubens revêt une richesse et une diversité d’aspects qui montrent à la fois la souplesse et la fécondité de son génie. Et ce que nous disons de sa couleur, nous le dirions avec autant de raison de sa manière de composer, de son dessin, de sa touche, de cet accord si complet chez lui de toutes les ressources dont dispose l’art de la peinture pour produire une impression. Aussi ses meilleures œuvres, après vousavoir attiré de loin, vous retiennent, vous captivent, vous pénètrent à ce point qu’elles deviennent pour vous inoubliables. Il v a des sujets qu’on ne voit plus que par ses yeux, des figures de femmes dont il a consacré la noblesse, la grâce ou la touchante poésie, comme celle de la reine Marie de Médicis dans la Cérémoyxie du Mari âge, celle de Madeleine dans presque tous les épisodes où elle intervient, celle d’Hélène Fourment dans les nombreux portraits qu’il a faits d’elle ou les tableaux qu’elle a inspirés.

L’universalité est bien le caractère saillant du génie de Rubens, et c’est comme une sorte de Léonard flamand qu’il est permis de voir en lui. Sa production est la plus abondante et son champ d’action le plus vaste qu’on puisse rencontrer dans l’histoire de la peinture. Parce qu’il couvre beaucoup d’espace, on a prétendu qu’il était plus en surface qu’en profondeur. Bien des œuvres de lui, nous l’avons vu, protesteraient contre une telle assertion. Très intelligent et très curieux, Rubens s’est mis en état de tout comprendre et de tout exprimer, non pas d’une manière indécise et confuse, mais avec des traits singulièrement précis et personnels. On peut l’accuser de manquer parfois de mesure, on ne lui reprochera jamais

RUBENS ET SON ŒUVRE

d’être vague ni ambigu. Prenant toujours son point d’appui dans la nature, il est capable de simplicités extrêmes et quelques-unes de ses œuvres sont des mondes, par tout ce qu’il y a accumulé d’êtres divers, de mouvement et de passion. D’ailleurs, avec sa façon agile et sûre de dire les choses, ses créations ont le charme de spontanéité qu’ont les œuvres de la nature elle-même.

Avec Rubens disparaissait un des derniers représentants du grand art. Quand il mourait, en pleine gloire, la plupart de ses amis l’avaient précédé ou allaient le suivre de près dans la tombe, et le seul artiste de son pays qui, sans l’égaler, pouvait encore être cité après lui, van Dyck, mourait à Londres le 9 décembre 1641. La perte successive de ces deux maîtres laissait tout d’un coup l’École flamande découronnée.

Mais avec le temps, la gloire et l’influence de Rubens devaient toujours grandir. L’École anglaise a singulièrement profité de ses enseignements; les meilleurs paysages de Gainsborough et même ceux de Constable dérivent presque autant de Rubens que de la nature. En France, où il avait, au début, compté bien des détracteurs, son action n’a pas été moindre. De Piles, qui par ses écrits s’était fait son apologiste, écrivant à Philippe Rubens, le neveu du maître, parle de l’opinion « des peintres médiocres qui ont tâché inutilement de détruire l’impression produite par son livre, la plupart sans l’avoir lu, mais seulement pour faire la cour à M. Le Brun, qui n’a pu le voir sans envie et qui inspire autant qu’il peut, dans l’Académie de peinture, dont il est le chef, toute l’aversion qu’il feint d’avoir pour les ouvrages de M. Rubens; car, ajoute de Piles, je ne puis croire qu’il ne leur fasse justice au fond du cœur » (i). Le Brun faisait plus que leur rendre justice et, à son insu peut-être, il les imitait assez maladroitement dans ses peintures, à la fois compassées et déclamatoires, mais d’une façon plus heureuse, dans les créations vraiment magnifiques d’un art décoratif dont il était l’inspirateur pompeux, accompagnement de l’existence et de la Cour du Roi-Soleil. Après Le Brun, un artiste de race, le plus peintre de nos peintres, Watteau, ne se lassait pas de copier Rubens, et dans ce commerce bienfaisant, il développait en lui ces qualités de facilité et d’élégance dont après lui, avec moins de distinction , Boucher et Fragonard se faisaient chez nous les continuateurs. Nous

(i ' Bulletin Rubens, II, p. 17.I.

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