CHAPITRE XXII
grandeurs ne lui ont tourné la tête, jamais non plus il ne s’est grisé de sa virtuosité; jamais cet entrain, ce lyrisme que nous admirons en lui n’ont été l’effet du hasard, ni d’une exaltation momentanée, sujette à des réussites heureuses aussi bien qu’à de prompts découragements. Sa verve est le fruit du travail et la mise en œuvre réfléchie de toutes les ressources combinées d’une vocation très marquée et d’une étude incessante. S’il est des artistes, et non des moindres, qui semblent en quelque sorte inconscients, qui hors de l’atelier paraissent de grands enfants, sans expérience de la vie, allant à l’aventure vers tout ce qui les attire, n’ayant que peu d’idées, qu’ils sont parfois incapables d’exprimer autrement que le pinceau ou l’ébauchoir à la main, ayant moins de raison encore, exposés à toutes les duperies, passant tour à tour d’une confiance excessive en eux-mêmes à des accès de trouble et de désespoir extrêmes, natures inquiètes, purement instinctives, faites pour dérouter le public, en lui persuadant que le désordre des idées ou de la vie est une des conditions de la pratique de l’art, entre ces caractères flottants et Rubens la différence est complète. Et s’il était besoin d’un exemple pour montrer tout ce qu’il entre, au contraire, de raison, de suite dans les idées, de sagesse dans les habitudes, de droiture dans les mœurs pour composer un génie tel que le sien, il n’en est pas non plus qui prouverait mieux que lui tout ce que l’éducation peut ajouter à la nature et l’action qu’une volonté ferme peut avoir sur une destinée. Entre tous, le génie de Rubens est conscient. Se connaissant bien lui-même, il a toujours travaillé dans le sens de ses aptitudes et de son tempérament. Sans ces illusions exagérées, ni ces mécomptes périodiques qui sont le tourment de natures moins équilibrées, il marche d’un pas égal et progressant toujours il suffit à toutes les tâches. Il produit facilement d’ailleurs et sans ces gestations prolongées que s’imposent les raffinés, il a besoin de créer, d’animer de la vie qui déborde en lui les innombrables sujets qui sollicitent son imagination. Il voit vite et nettement les traits saillants de celui auquel il s’arrête ; mais sans trop s’attarder pour lui donner du premier coup une forme définitive, il se met promptement à la besogne avec toute la vivacité de ses impressions, avec ce plaisir de peindre qui se manifeste dans tous ses ouvrages. Aussi, pour les sujets qu’il aime, il ne croit jamais les avoir épuisés en une fois; il tourne autour d’eux, il y revient et sans trop craindre les redites, il en multiplie les représentations.
RUBENS ET SON ŒUVRE. 697
Avec cette fertilité d’inventions de toute sorte et cette surabondance d’œuvres produites, comment s’étonner que Rubens ait ses défauts, qu’il manque parfois de goût et de mesure. Ses monstres sont plus souvent ridicules que terribles; ses allégories, plus subtiles que belles, n’ont ni la sobriété, ni le style auxquels nous ont. habitués les grands Italiens. Quelques-unes de ses figures, d’une trivialité excessive pourraient être supprimées sans inconvénient; d’autres s’offrent à nous sous des accoutrements singuliers, surchargées d’attributs, étalant sans vergogne des rotondités exubérantes. Ses Hercules ont des musculatures caricaturales, et il nous représente la Charité comme la Nature sous les apparences les plus disgracieuses, avec deux étages de mamelles superposées. Delacroix, qui pourtant l’admirait fort, convient de ces défauts : il est vrai que c’est non seulement pour l’absoudre, mais pour en tirer prétexte à l’admirer davantage encore. « Quel enchanteur ! dit-i! (i), je le boude quelquefois, je le querelle sur ses grosses formes, sur son manque de recherche et d’élégance. Qu’il est supérieur à ces petites qualités qui sont tout le bagage des autres! Rubens ne se châtie pas et il fait bien. » Et comme si ce n’était pas assez et qu’il eût à se faire pardonner la critique ainsi mitigée qu’il fait de quelques-uns des défauts de Rubens, Delacroix a hâte d’ajouter : « Je remarque aussi que sa principale qualité, s’il est possible qu’il en faille préférer quelqu’une, c’est la prodigieuse saillie, c’est-à-dire la prodigieuse vie. Sans ce don, point de grand artiste.... Titien et Véronèse sont plats à côté de lui (2). » Sauf ces derniers mots dont la partialité est certainement excessive, l’éloge est juste, et dans son enthousiasme, Delacroix aurait pu, avec plus de raison, affimer que dans les musées les tableaux de Rubens dépassent en fraîcheur et en éclat tous les autres et que son voisinage les fait paraître ternes ou enfumés. Ce serait trop peu de dire qu’il est un coloriste. Il lui arrive, il est vrai, de ne voir dans la couleur qu’une recherche purement décorative, sans trop se préoccuper de la relation que cette couleur peut offrir avec le
[1] Journal d'Eugène 'Delacroix, 21 octobre 1860.
(2) L’admiration de Delacroix pour Rubens était devenue avec l’âge de plus en plus passionnée. Undenos amis communs, M. Charles Cournaulî, m’a raconté que lorsqu’il partait pour Champrosay, Delacroix avait l’habitude d’emporter avec lui un carton rempli de gravures qu’il choisissait au dernier moment comme pouvaut lui être utiles à consulter pendant son séjour à la campagne. Vers la fin de sa vie, d’instinct et sans y prendre garde, ces gravures étaient pour la plupart des reproductions d’œuvres de Rubens.