‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 96 sur 553 · LA T R AN S F 1 G U RAT ION · texte numérisé non relu

LA T R AN S F 1 G U RAT ION

avec des types un peu gros, des débordements de chairs exubérantes, des musculatures et des gesticulations excessives, des carnations rutilantes ou basanées, des visages fouettés de vermillon. Le clair-obscur qui dérive directement de celui du Caravage exagère encore ces contrastes. Mettant au centre même de son œuvre l’intensité la plus forte à côté de la clarté la plus vive, Rubens n’a ménagé entre ces deux valeurs extrêmes aucune transition. Ses ombres sont opaques et noirâtres, ses contours impitoyablement cernés, et à l’exemple de Barroccio, sans plus de respect de la vérité que de l’harmonie, il annihile ou dénature ses tons locaux dans les lumières, tandis qu’il les exalte dans les ombres. Et cependant, en dépit de ces plagiats et de ces violences, son œuvre a de l’unité, du souffle, je ne sais quel lyrisme d’allures qui vient chez lui d’un sentiment très énergique de la vie, du mouvement et de l’expression. Avec une aisance qui ne se dément pas un seul instant, avec la joyeuse confiance d’une ardeur juvénile, son pinceau court sur la toile, et si parfois il appuie et pèse un peu lourdement, s’il a, pour le moment, plus de force que de grâce et de souplesse, il fait, du moins, toujours paraître l’entrain du bon ouvrier. Sa façon de peindre, qu’il tient des traditions mêmes de son pays, est aussi expéditive que sage; elle repose sur l’emploi méthodique d’un ton moyen, modifié suivant les besoins du modelé par des accents plus foncés dans les vigueurs, et par des empâtements assez prononcés dans les lumières. D’une touche ferme et assurée, il sait à propos casser franchement les plis d’une étoffe, faire reluire l’or d’une broderie ou l’acier bruni d’une cuirasse, rendre les reflets soyeux d’une chevelure ou la moiteur nacrée d’une carnation. Toujours il dit nettement ce qu’il Aeut et sans hésitation comme sans mièvrerie ; grâce â la diversité de son travail, il arrive à donner à peu de frais l’illusion du fini le plus précieux.

Le deuil de la Cour avait, pour quelque temps, fait trêve aux distractions mondaines du duc Vincent et l’occasion s’était présentée pour lui de s’occuper de son peintre et de l’utiliser. On peut croire qu’il mit largement â profit le talent qu’il lui reconnaissait comme portraitiste, quoique les inventaires du palais de Mantoue ne nous signalent â ce propos que les esquisses de deux têtes et un seul portrait, celui de « Madame Eléonore de Gonzague », sans doute une étude pour le tableau de la T rinité. Peut-être était-ce aussi en vue de portraits peints que Rubens fit les dessins au crayon noir et â la sanguine qui appartiennent

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