CHAPITRE V
Jules Romain a pu cette fois encore hanter son esprit, il a du moins osé être lui-même dans cette composition si librement conçue et si largement ' exécutée où, pour la première fois, il aborde ces Fêtes de la Chair qui plus tard tiendront tant de place dans son oeuvre.
Le pendant, le Héros couronné par la Victoire, peint également pour le duc de Gonzague, est aussi une allégorie et symbolise le triomphe de l’homme sur ses passions. Couvert d’une armure et foulant aux pieds un ^■ieux Silène à face bestiale, le héros attire à lui la Victoire, qui tient suspendue au-dessus de sa tête une couronne de lauriers. A gauche, un peu à l’écart, Vénus, confuse d’être délaissée, regarde avec dépit son contempteur, et près d’elle l’Amour, chagrin de l’impuissance de ses traits, pleure d’un air grognon. Au-desus, l’Envie, la tête entourée de serpents exhale ^■ainement sa rage. L’exécution, un peu plate, un peu molle, n’a rien de bien remarquable, et l’on retrouve l’influence du Caravage dans la sécheresse des contours et le contraste violent des ombres et des lumières. Plus tard, avec moins d’efforts, Rubens obtiendra des effets plus puissants, grâce à la bienfaisante inter\ ention des demi-teintes. La figure de Vénus et surtout celle de la Victoire font seules pressentir le peintre des nudités féminines, et plus d’une fois dans ses compositions, notamment dans la Vénus avec Adonis de l’Ermitage, il reprendra la ligne onduleuse de cette Victoire si gracieuse et si charmante dans son abandon. En représentant, comme il l’a fait, le duc Vincent qui saisit à plein corps cette déesse aux séductions charnelles, Rubens, à son insu, se montrait un interprète fidèle de la vérité, car, dans l’existence dissipée et frivole de son héros, l’histoire trouverait à enregistrer plus de faiblesses amoureuses que de hauts faits militaires.
En dehors de ces peintures, Rubens, on peut le penser, ne manquait pas de tra^•ailler à sa propre instruction, en exécutant, soit pour le duc, soit pour lui-même, des copies d’œuvres qui l’intéressaient. C’est pour les conser\er pendant toute sa ^■ie qu’il peignit les deux reproductions de portraits d’Isabelle d’Este par le Titien qui figurent à l’inventaire de son atelier. L’une d’elles seulement est parvenue jusqu’à nous et se trouve aujourd’hui au Musée de Vienne. C’est une étude faite avec beaucoup de soin ; mais, bien que les moindres détails y soient rendus très scrupuleusement, la fraîcheur nacrée des carnations a été obtenue par cette opposition de tons brillants et d’ombres bleuâtres qui est très caractéristique