I. Histoire de l' AcaJëmie, p
dont le règne ne fut qu'un long bâillement. Désiriez-vous un musicien, il jouait du luth à cliarmer un poète. Un poète, il rimait à ravir un musicien. Qiiel homme ! ou plutôt quel prodige ! — Le genre qu'il avait choisi le fit appeler le Singe de Scarron ; mais il s'intitulait résolument lui-même V Empereur du burlesque, premier du nom. Malgré son humeur pacifique, il cassa un jour deux dents à Boileau qui lui mordait les talons. C'est à l'adresse de ce dernier qu'il a écrit les lignes suivantes : « 11 est bien aisé de toucher un faquin qui rit de toute chose, mais il est bien malaisé d'émouvoir un stoïque constipé qui ne rit de rien : c'est pourquoi, quoi qu'on dise de l'héroïque, il s'en faut bien qu'il soit de si difficile accès' que le fin burlesque, qui £st le dernier effort de l'imagination et la pierre de touche du bel esprit, et non pas encore de tout esprit ; car, pour y réussir, il ne suffit pas d'avoir de l'esprit comme un autre, il faut être doué d'un génie particulier, qui est si rare, principalement en notre climat, que hors de deux personnes dont la France veut que je sois l'une, chacun sait que tout ce qui s'est mêlé de ce burlesque n'a fait que barbouiller du papier. Si l'on me demande pourquoi ce burlesque, qui a tant de parties excellentes et de détours agréables pour avoir si longtemps diverti la France, a pressé de divertir notre cour, c'est que Scarron a cessé de vivre et <iue j'ai cessé d'écrire ; et si je voulois continuer mon Ovide en belle humeur, cette même cour, qui se divertit encore aujourd'hui des vers que je lui présente, s'en divertiroit comme auparavant, et mes libraires, qui ont réimprimé tant de fois cet ouvrage, en feroient encore autant d'éditions (i). »
C'est vraiment une amusante gaillardise. Aussi la rencontrait-on dans toutes les mains. Dassoucy, en passage à Lyon, la découvrit sous le chevet des religieuses auxquelles il était allé faire entendre son luth. « il n'y avoit pas, dit-il, une de ces fijles dévotes qui n'eût déjà une copie de mon Ovide en belle humeur. »
I. Voyez notre édition des Avanturcs de Dassoucy (Bibliolb'cque gauloise).
Citons quelques vers triés parmi ceux qui concernent l'infidèle époux de Juiiûn. Il est en train de capter, par des paroles mielleuses, les oreilles et le cœur de la fille d'Inachus :
Laissez donc faire à Martin, Toujours n'aurez, noble pucelle.
Un Jupin dans votre escarcelle
lo se rend, mais bientôt la pauvrette, abandonnée,
Dans ses patenôtres de vache, Maudit le Dieu qui l'attrapa, Et voudroit bien chez son papa Revoir encor la crémaillère.
Las! bonnes gens, c'est grand'pitié De n'avoir du paîn qu'à moitié; Malheureux est qui dans ce monde N'a large écuelle et bien profonde, Manche de drap à se moucher
Donnons maintenant un nouvel échantillon de la prose de Dassoucy : Tauteur entre dans des détails de famille; il parle d'abord de sa mère :
« C'étoit, dit-il, un petit bout d'amazone prompte et colère, qui, pour réparer les défauts de sa petite taille, portoit des patins si hauts, que qui en auroit fendu le liège en auroit fait aisément de forts beaux cotrets de l'école ; si bien qu'elle ne se déchaussoit jamais sans perdre la moitié de son illustre personne. C'est pourquoi mon père, qui n'étoit pas tant spirituel qu'il ne fût encore attaché à la matière, disoit que ma mère étoit si petite qu'elle se perdoit dans le lit, et, ne la trouvant point dans les draps, se plaignoit qu'elle n'avoit point de corps et qu'elle étoit tout esprit. Mais, en récompense, outre la qualité qu'elle avoit de chanter comme un ange et de jouer divinement du luth, elle étoit douée d'un si merveilleux esprit de contradiction et d'une humeur si impérieuse, que, durant quarante ans, n'étant encore
jamais convenue avec mon père l'avocat ci'aucune cliose, monsieur l'avocat mon père n'osoit presque plus ouvrir la bouche, de peur de faire un outrage à sa capacité. Et quoique je fusse encore bien jeune, il me souvient qu'un jour mon père me parlant des lois, et ma mère en me voulant parler aussi, ils eurent un si furieux contraste sur un passage de justinien, qu'ils mirent tous deux l'épée à la main, et se battirent en duel pour l'explication de la loi Fraier a fratre. »
Comment, au sortir d'un semblable milieu, mener la vie correcte d'un honnête bourgeois ? Dassoucy devait courir les aventures et ne faillit pas à sa destinée. Quand il n'était pas au Louvre, à conter des sornettes au roi et à donner des leçons de gaieté au lugubre Langéli, on le rencontrait sur les grands che-» mins de France et d'Italie, son luth sur le dos et en compagnie d'un page, ou plutôt d'un chérubin. Ce petit garçon fut sa croix. Les dames de Montpellier, à son intention, menacèrent de lapider Dassoucy, voire même de le brûler :
« Les catholiques, raconte- t-il, qu'en ce pays-là on appelle catholiques à gros grain, m'appeloient parpaillot ; et les parpaillots m'appeloient athée : mais les femmes galantes, plus amies de leurs intérêts et plus spéculatives, laissant le bon Dieu à part, m'appeloient hérétique, non en fait de religion, mais en fait d'amour; et, sans se ressouvenir de tant de sérénades que je leur avois données, et de tant de tendresses que j'avois eues pour elles, quand, dès mes plus jeunes ans, passant à Montpellier, je leur enseignois à jouer du luth et leur mettois la main sur le manche, elles m'accusoient injustement des duretés que jadis Orphée eut pour les bacchantes .. »
Chapelle et Bachaumont rappellent cette émeute féminine avec leur malice habituelle :
L'on auroit dit, à voir dinsi Ces bacchantes échevelées, Qu'au moins ce Monsieur Dassoucy Les auroit toutes violées.
Hélas! c'était le contraire, comme vous savez. — Elles juraient « sur leurs mouches et par leur ampoule au fard de ne se plâtrer jamais qu'elles n'eussent fait jeterjses cendres au vent». Dassoucy gagna au plus vite la terre papale (Avignon), où il pensait n'avoir plus de risque à courir. Mais il adressa auparavant à ces mégères des adieux dignes d'un galant homme :
J'adore partout la nature.
Sans m'appliquer à la torture, Que la plus belle d'entre vous Vienne un peu tenter l'aventure :
Je veux mourir sous l'imposture.
Si Je n'apaise son courroux.
Sec et passé comme je suis, Et non du tout si beau qu'un ange, Je fais pourtant ce que Je puis; Je ne suis pas un mâle étrange; Garçon loyal et bon chrétien, J'aime plus que votre entretien.
Pourquoi donc, sexe au teint de rose, Quand la charité vous impose La loi d'aimer votre prochain, Me pouvez- vous haïr sans cause.
Moi qui ne vous fis Jamais rien?
Ha! pour mon honneur, je vois bien Qu'il vous fant faire quelque chose.
L'imprudent ! il fut puni pour avoir joué avec le feu... Le pape et le roi, en bons chevaliers, vengèrent les dames de Provence. Cyrano de Bergerac eut le tort grave de se mettre du côté de la force et d'accabler, dans une pareille conjoncture, un malheureux confrère; il est vrai que ce confrère devait être un grand coupable aux yeux de Cyrano : il était camus ! Aussi parle-t-il avec mépris de son nez, qui semble « ne s'être retroussé que pour s'éloigner de sa bouche affamée ». Dassoucy expia dans les prisons de Montpellier, de Rome et de Paris, les hardiesses de son esprit et le profond dédain qu'il alTichait pour cette grande prostituée que l'on appelle l'opinion publique.
Il est temps de rendie à l'auteur de VOvidc en belle humeur la
place qu'il a conquise et qui lui est due auprès de l'auteur du yirgile travesti . Ils marchent de pair comme deux joyeux compagnons, et tiennent l'un et l'autre en réserve des trésors de drôleries pour nos jours de tristesse. Honorons, aimons surtout qui nous fait rire. Foin des mélancoliques I Le beau mérite de mal digérer! Vive Marigny, Blot, toute la bande enfin de ces poètes au désopilant rictus, dont les vers ont le diable au corps et qui composent le cortège du jovial cul-de-jatte! Avec quel entrain ils ont, d'un commun accord, chansonné le Mazarin dans la première Fronde! Le gros Marigny, « rond en toutes sortes », comme dit Saint-Amant, son ami, faisait flèche de ses calembredaines les plus bouffonnes pour le compte du coadjuteur qu'il égayait, après avoir diverti M. le Prince. Le baron Blot passait les gens du roi au fil de ses satires les mieux aiguisées ; derrière lui se cachait l'éternel couard qui a nom Gaston d'Orléans. Quant à Scarron, il frondait par tempérament, tantôt le ministre et tantôt les frondeurs eux-mêmes, selon le caprice du jour. Quelle guerre que cette guerre d'épigrammes! Que d'esprit gaspillé 1 Et pourquoi tout ce tapage de mots ? Etait-ce, comme on l'a prétendu, le dernier effort delà noblesse pour reconstruire, Richelieu disparu, l'édifice vermoulu de la féodalité ? Autant aurait valu essayer de remettre la tête de JVlontmorency sur ses épaules. Toute la noblesse était morte avec lui : elle s'agitait encore, mais comme s'agite le serpent divisé par tronçons. 11 n'y avait plus debout qu'un seul grand seigneur, le roi, qui bientôt devait tomber à son tour. Les événements ont une logique impitoyable. — Mais revenons à la Fronde : écartons Condé, Beaufort, Madame de Longueville et les autres, pour ne voir que les deux individualités qui dominent toute cette mêlée, Retz et Mazarin, Esquissons leur portrait.
Retz était petit et laid. Il ne voyait que de fort près, et sa distraction, jointe à cette faiblesse de vue, lui donnait l'air gauche et embarrassé. C'était là une écorce trompeuse, car il maniait l'épée, sinon avec grâce, du moins avec assez de bonheur : témoin les nombreux duels que lui mit sur les bras son humeur
querelleuse, et dont il se tira toujours sain et sauf, il était enclin à Tamour et menait vaillamment les affaires de cœur.
« Il m'a dit, raconte Tailemant, et j'ai appris depuis que c'étoit lui-même, qu'un homme de la cour, étant une fois enfermé dans une chambre avec une femme de qualité dont il étoit le possesseur, ayant ouï du bruit, fut obligé d'ouvrir de peur d'être surpris; c'étoient des gens armés qui l'attaquèrent. Il les repoussa de la porte, la referma et retourna caresser la belle comme s'ils eussent été dans la plus grande tranquillité du monde (i). »
Voilà qui s'appelle conduire une gaillardise en homme de guerre. Ses premières armes en amour avaient été une tentative de rapt à l'endroit de sa cousine Mademoiselle de Retz. Au reste, le brave coadjuteur tenait plus au titre de capitaine qu'à celui de prince de l'Eglise. 11 avait levé à ses frais un régiment qu'on nommait le «.< legiment de Corinthe », à cause de son titre d'archevêque de Corinthe. Ses soldats ayant été battus par ceux du roi, on appela cette défaite « la première aux Corinthiens ». Il était très dépensier, et comme on lui reprochait ses prodigalités, il répondit, prenant son rôle de frondeur au sérieux :
— Bon I César, à mon âge, devait six fois plus que moi !
Passons au ministre dont il troubla si souvent le sommeil.
Le Sicilien Jules Mazarin était un cavalier de belle mine, de grandeur moyenne et de taille bien découplée. Il avait le teint d'une vive couleur, les yeux ardents ; son nez allongé finissait en grossissant un peu et s'harmonisait parfaitement avec le reste de sa physionomie ; son front avait de l'ampleur ; ses cheveux étaient châtains et légèrement crépus; sa barbe, toujours bien relevée, affectait une teinte plus noire. Il prenait un soin extrême de ses mains, qui étaient de race, effilées et admirablement blanches. Il faisait une énorme consommation de parfums, pour neutraliser les désagréments de sa mauvaise haleine. Son esprit était fin, délie et d'une pénétration extraordinaire. Il s'exprimait bien et toujours à propos. L'accentuation italienne lui seyait à mer-