‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 116 sur 138 · LES JOUEURS DE QUILLES · texte numérisé non relu

LES JOUEURS DE QUILLES

C'était en I664. Boileau avait abandonné le voisinage du Palais de justice pour se retirer au fond du faubourg Saint-Germain dans un petit appartement de la rue du Vieux-Colombier, où, trois fois la semaine, venaient le visiter Molière, Racine, la Fontaine et Chapelle. A cette époque, le fils du greffier de la grand'chambre, satiriste frais éclos, débutait dans le rôle de régent de huitième qu'il a joué toute sa vie. Il essayait sur ses amis la férule dont il devait frapper Quinault du même coup que Chapelain, et dont les pieds plats de la république des lettres ont voulu faire un sceptre. Il ignorait les épanchements d"une causerie intime. Il ne tenait pas un cercle, mais une classe; sa chaise était une chaire; sa tenue, celle d'un pédagogue hérissé de syntaxe. Boileau, en résumé, n'était que la seconde incarnation de Malherbe. 11 ne souriait qu'à lui-même, et quand sa face rogue s'épanouissait, on eût dit la joie vulgaire d'un procureur récoltant de grasses épices... Il tranchait parfois de l'Alceste, et, malgré la mode, conservait ses cheveux noirs, sauf pourtant à les couvrir d'une perruque blonde à la première gelée blanche. Au demeurant, asthmatique et sourd de l'oreille gauche. Voilà l'homme. Ajoutons

un dernier trait : il n'était, — ce sont ses propres expressions. Ni petit, ni trop grand, très peu voluptueux (l).

Racine était un tout autre personnage. La nature avait placé sur ses épaules une vraie tête de Phcebus-ApoUo imprégnée de poésie, étincelante de lyrisme, et que ne déparait point le léger coup de pierre reçu au-dessus de l'œil gauche dans une escarmouche imitée de la Fronde, au collège de Cambrai. Et sous ce masque inspiré bouillonnait une àme toujours prête à se répandre en alexandrins passionnés. Mais à force d'attendrir le théâtre, le poète de la Ferté-Milon a fini par l'énerver. On est souvent tenté de le qualifier de poétesse; il n'a pas seulement les accents d'une femme, il en a la coquetterie. Tandis que Corneille se laisse emporter par la fougue de son génie, et, dans lefeu de l'action, jette le mot comme on jette un cri, en le tirant de ses entrailles. Racine, gardant toujours une prudente réserve au milieu même des émotions les plus vives, drape soigneusement sa phrase, comme ces actrices qui, immolées sur la scène, ajustent les plis de leur robe pour tomber avec grâce. Mais qu'il entende claquer à ses oreilles le fouet de la critique, alors il se rue avec une rage soudaine et mord à enlever la pièce.

Passons à Molière. Voici le crayon qu'en a laissé Mademoiselle Poisson :

« Il n'étoit ni trop gras ni trop maigre. 11 avoit la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle; il marchoit gravement, avoit l'air très-sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu'il leur donnoit lui rcndoient la physionomie extrêmement comique (2).»

Après le portrait, la charge. Elle nous est fournie par Vlmproiiiptu de l'hôtel de Coudé, contre-partie de Y Impromptu de Versailles. Molière, dans ce dernier ouvrage, avait cruellement pa-

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