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de la cabale. On remarquait, parmi ses familiers, le futur réformateur de la Trappe, qui alors, selon Texpression de Chateaubriand, « perdait ses jours à la manière de saint Jérôme et de saint Augustin». Rancé avait le tempérament militaire. 11 fréquentait plus volontiers l'académie d'escrime que l'église, et préférait à toutes les béatitudes célestes le plaisir de faire sauter le fleuret d'un maître d'armes.
« L'habit de fantaisie de celui qui devait revêtir la bure, dit l'auteur de la yie de Rancé, était un justaucorps violet d'une étoffe précieuse ; il portait une chevelure longue et frisée, deux émeraudes à ses manchettes, un diamant de prix à son doigt. A la campagne ou à la chasse, on ne voyait sur lui aucune marque des autels. »
Dom Gervaise complète ainsi le portrait :
« Il avoit l'épée au côté, deux pistolets à l'arçon de sa selle, un habit couleur de biche, une cravate de taffetas noir où pemloit une broderie d'or. Si, dans les compagnies plus sérieuses qui venoient le voir, il prenoit un justaucorps de velours noir, il croyoit beaucoup plus faire et se mettre régulièrement. Pour la messe, il la disoit peu. »
L'abbé de Rancé, selon les Entretiens de Tiiuocrate et de Pbilandre, « étoit un homme galant et qui avoit eu plusieurs commerces tendres. Le dernier qui ait éclaté fut avec une duchesse fameuse par sa beauté. »
Madame de Montbazon était une de ces beautés replètes qui réjouissent l'œil et provoquent un vigoureux appétit, pour parler le langage du docte Cureau de la Chambre. Les attraits, tant vantés aujourd'hui, de Madame de Longueville, pâlissaient en regard de ce colosse aux formes admirablement ouvrées, aux chairs blanches et fermes comme le marbre de Carare. Madame de Montbazon avait une majesté qui imposait, non le respect, mais l'amour, et dans ce chef-d'œuvre de la création respirait l'àme de Marion Delorme.
« Quand elle parut à la cour, raconte Tallemant, elle disoit qu'on n'étoit bon à rien à trente ans, et qu'elle vouloit qu'on
la jetât à la rivière quand elle les auroit. Je vous laisse à penser si elle manqua de galants. »
En première ligne, on remarque son propre gendre, le duc de Chevreuse, La Feuillade, Vassenar, le comte d'Évreux, le duc de Saint-Simon, dénoncé dans ce couplet de Neufgermain :
Un ramoneur nomme Simon, Lequel ramone haut et bas, A bien ramoné la maison De monseigneur de Montbazon.
D'Hocquincourt, tenu un moment à l'écart, allait disant :
— Je ne sais plus que faire pour gagner Madame de Montbazon : si je la battais un peu?
Mais il finit par ouvrir le cœur de la duchesse avec une clef d'or.. Cette courtisane blasonnée était cotée sur la place « cinq cents écus bourgeois ». Un vaudeville le constate en termes quelque peu crus. A d'Hocquincourt, il faut ajouter Beaufort, le roi des halles, puis Hercule-Louis, marquis de Rouville, et le surintendant Bonnelle-Bullion. Le cardinal de Retz, rapportant un entretien qu'il eut avec Madame de Montbazon, au sujet des inconséquences du naïf duc de Beaufort, dit avec sa franchise habituelle:
« J'étois accoutumé à ses discours, mais je ne l'étois pas à ses douceurs. Elle étoit fort belle; je proposai d'entrer dans le cabinet; on me proposa pour préalable d'aller à Péronne. Ainsi finirent nos amours. »
Rouville et Bonnelle-Bullion y laissèrent bien des plumes; le dernier surtout, qui renouvela pour la duchesse les folies dorées de Jupiter pour Danaé. Le surintendant était d'une prodigalité sans exemple. Hors les affaires d'amour, il mêlait volontiers à ses largesses une pointe de raillerie, et la pointe entrait quelquefois fort avant, il acheta un jour, ce bourgeois opulent, le droit de cracher à la figure des plus grands seigneurs. La scène est ainsi racontée dans les Pièces intéressantes d'Antoine de La Place :
« Le surintendant ayant donné à dîner au premier maréchal de Grammont, au maréchal de Villeroi^ au marquis de Souvré et au comte d'Hautefeuille, fit servir au dessert trois bassins remplis de louis, dont il les engagea à prendre ce qu'ils en voudroient. Ils ne se firent pas trop prier, et s'en retournèrent les poches si pleines qu'ils avoient peine à marcher : ce qui faisoit beaucoup rire Bonnelle-BuUion. »
Plaisant spectacle, en effet, que ces gentilshommes tombant de leur morgue au niveau de la plus basse valetaille! Mais chacun son goût : le mari de la duchesse nous divertit davantage. Hercule de Rohan, duc de Montbazon, jouait le rôle de Jocrisse à rendre jaloux l'excellent Brunet. 11 n'entrait jamais au Louvre qu'il n'eût cette question à la bouche:
— QLielle heure est-il?
Un jour on lui répondit :
— Onze heures.
Et lui de rire. Témoin de cette hilarité imprévue, le duc de Candale s'écria :
— 11 aurait donc bien ri si on lui avait dit qu'il était midi ! Voilà une circonstance atténuante pour la duchesse : le pauvre
Hercule était prédestiné...
« De tous ceux qui firent la cour à Madame de Montbazon, dit Dom Gervaise, l'abbé de Rancé fut celui qui eut le plus de part à son amitié. Aussi c'étoit un ami véritable et effectif. Il sut en plusieurs occasions lui rendre des services très-considérables; la reconnoissance exigeoit de cette dame toutes ces distinctions. »■
C'est là une théorie assez coulante pour un trappiste : payez^ et vous serez considéré, caressé, etc. Retz porte, à ce propos, ur> jugement plus sévère : il déclare qu'il n'a « jamais vu personne qui eût montré dans le vice si peu de respect pour la vertu >'•. Où la morale va-t-elle se nicher? Pure rancune. Aussi pourquoi la duchesse l'envoya-t-elle à Péronne? — Le Bouthillier de Rancé demeura attaché à Madame de Montbazon jusqu'à ce que la mort vînt la prendre. Elle avait quarante-cinq ans! c'était de la constance passée à l'état de macération. Cette constance alla même
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plus loin, plus loin que la tombe. On sait l'histoire des tètes de Coconas et de La Môle, embaumées et conservées par Marguerite de Valois et la duchesse de Nevers, au milieu des reliques de leurs nombreuses amours. L'abbé emporta la tête de Madame de Montbazon dans la cellule où il s'enterra vivant. De là cette plaisanterie lugubre que Bossuet s"est permise; il mande à Rancé :
« J'ai laissé l'ordre de vous faire passer deux oraisons funèbres (celles de la reine d'Angleterre et de Madame Henriette), qui, parce qu'elles font voir le néant du monde, peuvent avoir place parmi les livres d'un solitaire, et qu'en tous cas il peut regarder comme deux têtes de mort assez touchantes. »
L'allusion est manifeste. Malheur à celui qui tombe dans les serres de l'aigle de Meaux, fût-il son ami, comme le réformateur de la Trappe ! Fénélon en est sorti tout meurtri, mais tout glorieux. Deux œuvres caractéristisques marquent les points extrêmes de l'existence de Rancé : au début (à douze ans), une édition d'Anacréon ; à la fm, le livre intitulé : De la Sainteté et des Devoirs de la Vie monastique.
Gui-Patin, chez qui nous allons introduire le lecteur, indique la rougeole comme cause de la mort de Madame de Montbazon. Le spirituel médecin, après avoir habité longtemps la rue Sainte- Opportune, transporta son domicile sur la place du Chevalierdu-Guet. U recevait, dans l'après-soupée, ses voisins, Miron, président aux enquêtes, et François Charpentier, conseiller aux requêtes. On les appelait les trois docteurs du quartier. Ils prenaient langue sur les lettres et ne s'occupaient ni de « réformation » ni de « sédition », Du Boulay, auteur d'une histoire de l'Université de Paris, venait parfois se joindre à cette petite société ainsi que Charles Sorel, l'auteur de Francion, « petit homme grasset, avec un grand nez aigu, qui » regardait « de près » et n'était « ni bigot, ni Mazarin, ni Coirdé ». Gui-Patin n'aimait pas à souper dehors, à moins que ce ne fût chez le président Lamoignon qui l'affectionnait et qu'il <' vénéroit sans envisager sa grandeur ». Son couvert était mis tous les dimanches à l'hôtel de la rue Pavée, l'ancienne demeure du duc d'Angou-
lême. Ce bâtard de Charles IX et de Marie Touchet l'avait illustré par ses aventures : c'était le plus drôle de corps qu'on pût voir. Il disait un jour à M. de Chevreuse :
— Combien donnez-vous à vos secrétaires?
— Cent écus.
— Ce n"est guère : je donne deux cents écus aux miens; il est vrai que je ne les paye pas.
Lorsque ses gens demandaient leurs gages, il leur répondait invariablement :
— C'est à vous de vous pourvoir; quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême; vous êtes en beau lieu, profitez-en si vous voulez.
Lamoignon ne continua pas cette tradition, et Gui-Patin pouvait venir le visiter, sans courir le risque de perdre en route sa bourse et ses chausses. Il était, du reste, le brave docteur, homme à défendre sa peau et le reste. Il jouissait dune constitution robuste; sa taille était haute et droite, sa démarche assurée, sa voix forte et sa mine hardie. Des cheveux courts et frisés couronnaient son visage effilé et plein d'animation, où se détachait en avant-garde un nez aquilin de la plus belle venue. Il était goguenard de la tète aux pieds. Le mot de Madame de Sévigné lui convenait mieux qu'au P. Bouliours : « L'esprit lui sortoit de tous les côtés. » Le sel était d'aventure de médiocre qualité, mais c'était toujours du sel. Avocat ordinaire de la Faculté, ce fut lui qui plaida contre Renaudot. Le célèbre gazetier prétendait exercer la médecine à Paris, quoique docteur de Montpellier. Gui-Patin lui dit, après avoir obtenu gain de cause :
— Monsieur, vous avez gagné en perdant.
— Comment donc?
— Vous étiez camus quand vous êtes entré au Palais, mais vous en sortez avec un pied de. nez.
Gui-Patin était un libre penseur de la famille de Rabelais. Avec ■ quelle joie il criblait de brocards la « séquelle papimanesque» ! Ses Lettres, si nerveuses et si pétillantes, sont un arsenal d'épigrammes à l'adresse de la Société de Jésus. 11 opposait carrément
à l'orthodoxie de l'Église, l'oithodoxie de la raison. Devinez quelle était îa « débauche » dont Gui-Patin s'avouait coupable, au milieu des mœurs dissolues de cette époque? Lisez ce qu'il écrit à son confrère Falconnet :
« Je vous prie de dire à Madame Falconnet que je lui demande pardon de la débauche que j'ai faite d'aller voir l'église, les tombeaux et le trésor de Saint-Denis... Elle peut bien me pardonner; ce n'est pas ma coutume; je n'en fis jamais tant, et peut-être que jamais je n'y retournerai. »
Gui-Patin, pour le caractériser d'un mot. aurait accepté de grand cœur cette profession de foi, formulée plus tard par David Williams : «je crois en Dieu... Amen. »
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