ALCIDON
Il est fait tout de même; il vient le nez au vent, Les pieds en parenthèse, et l'épaule en avant; Sa perruque qui suit le côté qu'il avance, Plus pleine de lauriers qu'un jambon de Mayence; Les mains sur les côtés, d'un air peu négligé, La tête sur le dos comme un mulet chargé, Les yeux fort égarés; puis, débitant ses rôles. D'un hoquet éternel sépare ses paroles
Nous avons eu tort de parler de charge et de caricature; l'auteur de Vlnipromptu de l'hôtel de Coudé n'a rien exagéré : il a reproduit avec l'exactitude d'un calque la physionomie de Molière déguisé en Romain ; c'était Sganarelle sous la chlamyde. Molière pouvait bien élever le ton au diapason du Misanthrope, mais il faisait grimacer le masque tragique.
« Il étoit tout comédien depuis les pieds jusquà la tête. Il sembloit qu'il eût plusieurs voix, tout parloit en lui ; et, d'un pas, d'un sourire, d'un clin d'œil et d'un remuement de tète, il faisoit
plus concevoir de choses que le plus grand parleur n'auroit pu dire en une heure (1). »
Le hoquet que lui reproche Alcidon, et qui résultait des efforts qu'il faisait pour modérer la trop grande rapidité de son débit, scandait de la façon la plus piquante les bouffonneries de Mascarille.
L'acteur est mort, mais le créateur est aussi vivant quejamais ; il n'appartient pas au dix-septième Siècle, mais à tous les siècles : ses types sont des types éternels. Les nébuleux Allemands reprochent à sa philosophie de n'avoir pas la tête dans les nuages. Molière, en effet, a le tort grave, s'adressant à des hommes, de parler la langue qui leur est propre, — au lieu de faire pleuvoir sur eux une pluie d'oracles emphatiques. 11 a le mauvais goût d'enter Démocrite sur Heraclite, de rire, le cœur ulcéré. Quoi de plus malséant que de blasonner les maris bernés, quand on est le mari d'Armande Béjart? Il faut avoir la pudeur de son état. — Et les dévots de faire chorus avec les Allemands et autres hypocondres. Les entendez-vous, bruyants comme des chantres avinés, anathématiser Molière au profit de Tartufe? « Ce dernier, clament-ils, ne convoite le bien d'Orgon que pour le répandre en œuvres pies, et ne tâte le fichu d'Elmire que pour en apprécier la délicatesse... » Oui, il a le défaut de ne pas être un Visigoth,. d'aimer les arts, — comme Léon X. Quant aux phrases enflammées qui, à un certain moment, jaillissent de la bouche de Tartufe, peccadilles que cela! Salomon a tenu bien d'autres propos!... Bref, la morale de cette fable, c'est qu'Orgon est un sot, Elmire une coquette, Molière un drôle, et Tartufe un saint homme!...
Le saint homme, de nos jours, continue son métier de plus belle, et sans encombre : Elmire, maintenant convertie, endormirait Orgon si le pauvre sire tentait d'ouvrir les yeux; elle s'abandonne religieusement aux pieuses mains de Tartufe, et la fille se prend, comme la mère, à cette toile d'araignée.