‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 134 sur 138 · HARPAGON, CLÉANTE · texte numérisé non relu

HARPAGON, CLÉANTE

C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables ?

CLÉANTE

C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles ?

HARPAGON

Oses-tu bien, api es cela, paroître devant moi ?

Je t'aurois fait paroistre avec assez d'éclat ; Mais tes profusions lassent ma patience, Il y va de l'honneur et de la conscience. Je ne puis plus souffrir tes fols comportements, 11 faut donner un frein à tes desbordements. Va, va, je sçay ta vie et tes sourdes pratiques. Tu te perds de débauche en les maisons publiques. Et ce valet infâme...

FILIPIN.

Est-ce le maquereau ?

AMIDOK.

Ouy, reste de potence ; ouy, gibier de bourreau; A tes tours de souplesse on ne voit point de trêve, Mais un de ces matins tu le payeras en Grève.

FII.1PIN.

En Grève ?

CLEANTE.

Osez- VOUS bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde ?

HARPAGON

N'as-tu point de honte, dis-moi, d'en venir à ces débauches-là, de te précipiter dans des dépenses effroyables, et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amassé avec tant de sueurs ?

CLÉANTE

Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites, de sacrifier gloire et réputation au désir insatiable d'entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d'intérêt, sur les plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers ?

AMIDOR.

Scélérat, tu répliques encor ; Toy, tu seras coffré demain dans Saint-Victor, Tiens-le pour tout constant, maudit enfant prodigue, Je rompray ton commerce, ainsi que ton intrigue. Et tu verras dans peu si je me sçay venger D'un traître de valet qui t'ayde à les forger.

Nostre fortune est faite, et nous aurons grand' Joye De ces louys tout neufs sortant de la Monnoye.

ERGASTE

Tay-toy, la raillerie icy n'a plus de lieu.

FILIPIN.

Peste soit l'usurier et le fesse-mathieu !

ERGASTE

Dieux ! que dira Corinne, et que luy puis-je dire ?

HARPAGON

Ote-toi de mes yeux, coquin, ôte-toi de mes yeux.

CLÉANTE

Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire?

HARPAGON

Retire-toi, te dis-je, et ne m'échauffe pas les oreilles. (Seul.) Je ne suis pas fâché de cette aventure, et ce m'est un avis de

tenir l'œil plus que jamais sur toutes ses actions.

FlUPlN.

De l'accident bizarre il faut la faire rire;

C'est de quoy, ce matin, j'entends les estrener.

Puisque nous n'avons point d'argent à leur donner.

ERGASTE

il en faut bien trouver, n'en fùt-il point au monde, C'est sur ton seul esprit que mon espoir se fonde, Mon pauvre Filipin, ne m'abandonne pas.

Tu sais ma passion, tu vois mon embarras. Retourne chez Mison, va revoir le notaire.

FILIPIN.

Suyvez-moy seulement et nous ferons affaire, Venez agir vous-mesme, enfin tout ira bien ; Mais si je suis pendu, je ne responds de rien.

D'un beuveur d'eau, comme avez debatu, Le sang n'est pas de glace revestu, Mais si bouillant et si chaud au contraire, Que chaque veine en eux est une artère Pleine de sang, de force et de vertu.

Le feu par l'eau faiblement combattu, Croissant sa force, au lieu d'estre abbattu. Va redoublant la chaleur ordinaire D'un beuveur d'eau.

Toujours de preux le renom ils ont eu. Ils ont l'estoc bien ferme et bien pointu. Chauds en amour, et plus chauds en colère. Si que ferez fort bien de vous en taire, Qu^un de ces jours vous ne soyez battu D'un beuveur d'eau.

Un beuveur d'eau, pour aux dames complaire Suivant l'amour dont le seul feu l'éclairé, Se voit tousjours sobre, courtois et doux; Et ne sçauriez si tost boire dix coups Qu'encor plus tost il ne le puisse faire.

Vénus, d'Amour la gracieuse mère, Nasquit de l'eau sur les bords de Cythère,

Aussi son fils favorise sur tous Un beuveur d'eau.

Il entend mieux ses loix et son mistère, Il sçait jouir, et discret sçait se taire, A le rein ferme, et fermes les genoux ; Et trente-six yvrognes comme vous Ne valent pas en l'amoureuse affaire Un beuveur d'eau.

« Le cardinal de Richelieu, malgré tout son esprit, a eu de grands accès de folie. Quelquefois il s'imaginait être cheval, sautait autour d'un billard en ruant et hennissant ; cela durait une heure : puis ses gens le couchaient et le couvraient bien pour le faire suer. A son réveil l'accès était passé, et il n-'y paraissait plus. »

(^Mémoires de la princesse palatine, édit. de 1832, p. 333.)

Page 1