‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 32 sur 138 · LE CORMIER ET LA POMME DE PIN · texte numérisé non relu

LE CORMIER ET LA POMME DE PIN

Laissons se former et se développer librement les réunions appelées à recueillir l'héritage de l'hôtel de Rambouillet. Nous dirons, en temps et lieu, leur clientèle et leur résultat littéraire.

11 est de toute justice de parler, avant d'aller plus loin, de deux sociétés de gens de lettres qui ont fait retentir de leur verve bruyante les commencements du dix-septième siècle, et que la postérité a confondues dans le même oubli, dans la mêmeingratitui5e.

Donnons aux impies le pas sur les goinfres. Théophile précède Saint-Amant,

Théophile de Viau, né en 1590, à Boussères-Sainte-Radegonde, sur la rive gauche du Lot, entra de plain-pied à la cour, au sortir de sa province. Gentilhomme et Gascon, brave et spirituel, il blessait du mot comme de l'épée, — quand il ne tuait pas. Les raffinés d'honneur lui firent un accueil des plus chaleureux. Poète, il fut sacré roi et eut une cour de poètes. Ils s'appe-

laient Sigogne, Berthelot, Motin, Bergeron, du Rosset... Ils ne s'appellent plus! Leur nom est resté enfoui avec leurs œuvres dans les recueils du temps.

Les succès de Théophile ne s'arrêtèrent pas là. L'exemple des raffinés d'honneur fut suivi par les grandes dames. Aussi menat-il joyeuse et galante vie; aucun souci ne venait la traverser. Il s'abandonnait corps et âme aux nombreuses séductions dont il était entouré.

Mais si Théophile, pécheur endurci avant l'âge, se préoccupait peu de son salut, quelqu'un y songeait pour lui. Nous voulons parler du bon, de l'excellent père Garasse, qui n'avait que ces paroles à la bouciie: « Le feu purifie tout. » Ah ! vous êtes un libertin! ah! vous êtes un impie!... Qu'on entasse fagots sur fagots, et qu'un déluge de flammes, enveloppant ce misérable, le lave de tous ses crimes! Puie question d'hygiène morale.

Quel curieux personnage que ce révérend!

« C'est un esprit folâtre et bouffon... un homme qui s'altache indifféremment à tout ce qu'il lit, bon ou mauvais, et le met en oeuvre comme il peut^ avec des contes, la plupart méchants et ridicules. Au reste, convicieux partout, et mahv Iiitguœ, même «n louant, et qu' traite les choses graves et sérieuses falotement, et en termes de cabaretier d'honneur, comme il parle, ou de charlatan ; ramasse tout ce qu'il y a d'ordures et de boue, et ne craint point d'en patrouiller son livre, ou plutôt son pot-pourri, jusqu'à y mettie contre soi-même l'alliance de deux synonymes convertibles, jésuite et assassin^ ce qu'un homme de jugement n'eût pas réveillé. Bref, à voir ce qu'il écrit, il joueroit mieux en une farce le ^icrsonnage de Jean Farine, qu'il connoît... 11 sait tous les blasons et quolibets du pont Neuf, et n'a point de style que bâtard, bizarre et déchiqueté partout de locutions et métaphores insolentes. Je ne vois quasi feuillet dans ce livre où il n'y ait du veau, du sot, du fat, tant il est naturel d'avoir en la bouche ce qu'on est ( i)... »

I . Ogier, higeiiwnt il censure du livre de la Doctrine curieuse de Fraiifois Garasse, p. 1-4.

Voilà l'homme. Au demeurant, le père Garasse était un bon diable de jésuite, préférant à la morale de Charron, qu'il nomme « le patriarche des esprits forts », la morale de Macette,

La fameuse Macette à la cour si connue, Qj-ii s'est aux lieux d'honneur en crédit maintenue, Et qui depuis dix ans, jusqu'en ses derniers jours, A soutenu le prix en l'escrime d'amours.

11 est vrai que « cette vieille chouette », comme l'appelle brutalement Régnier, est une créature confite en dévotion :

Elle lit saint Bernard, le Guide des Pécheurs, Les Méditations de la mère Thérèse.

Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau bénite.

Garasse n'avoue pas hautement sa prédilection égrillarde pour cette << clergesse, » mais il la laisse percer dans le vagabondage de ses discours. Nous citerons plus loin la prose du révérend. Décrivons maintenant l'état des esprits à cette époque. Garasse n'est pas un anachronisme. 11 avait alors, sinon sa raison d'être, du moins son encadrement. 11 n'a eu qu'un tort, ce fut de ressusciter de nos jours sous la peau d'un journaliste et de vomir à nouveau un vocabulaire d'injures si malsonnantes, que le front de nos harengères en a rougi. Nous ne sommes plus au temps oiî les pédants, voire même pédants d'église, s'entre-jetaient « Gomorrhe » à la tête, pour égayer la discussion.

Donc, Garasse — l'ancien — sut bien choisir son heure. Le poignard de Ravaillac avait tué plus qu'un roi, il avait tué la vieille gaieté française. Henri IV répandait et provoquait les gaillardises autour de lui. La physionomie morose et ennuyée de Louis XIII arrêta le rire sur les lèvres. Apre à la curée amoureuse, Henri IV avait mérité le surnom de « vert galant ». Les filles de la reine disaient de Louis Xlll à Mademoiselle de Hautefort : « 1/ia compagne, tu ne peux rien; le roi est saint ». Selon

Tallemant, « il n'avoit d'un amoureux que la jalousie (i)». Un jour, cette maîtresse immaculée « tenoit un billet, il le voulut avoir ; elle ne le voulut pas. Enfin, il fit effort pour l'avoir; elle, qui le connoissoit bien, se le mit dans le sein et lui dit : « Si vous le voulez, vous le prendrez donc là? » Savez-vous ce qu'il fit? 11 prit les pincettes de la cheminée, de peur de toucher à la gorge de cette belle fille (2) ». Continuons le parallèle. Henri IV s'était converti en disant joyeusement : « Paris vaut bien une messe ». Le trône gagné, il n'avait rien rabattu de son scepticisme goguenard. On raconte qu'étant à Poissy, il accosta la petite de Maupeou, future abbesse de Vitry, et lui dit avec sa fine bonhomie :

— Qui est votre père, mignonne ?

— C'est le bon Dieu, Sire, répondit la jeune fille en baissant les yeux.

. — Ventre-saint-gris! s'écria le roi très chrétien, je voudrais bien être son gendre.

Louis XIII ne ressemblait en rien à son père, surtout en matière de religion. La moindre raillerie côtoyant ce sujet lui semblait un blasphème. 11 avait, comme Louis XI, une dévotion toute particulière pour la mère du Christ. Tandis que son ministre achève la besogne révolutionnaire de ce même monarque, en faisant le vide autour de la royauté, Louis XIII, dans une Déclaration solennelle, place la France sous la protection de la Vierge, « afin, dit-il naïvement, que tous nos bons sujets aillent en paradis, car tel est notre bon plaisir ».

Les courtisans se souvenaient du « Béarnais, » de celui dont le duc de Guise avait dit : « C'est un des plus agréables hommes du monde (3) ». Libertins et sceptiques, ils regrettaient le roi des folles amours et des propos pantagruéliques. Ils n'étaient pas encore arrivés à l'époque où ils devaient fournir à Bussy-

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