I. Doctrine curieuse, p
quelquefois est le propre de l'homme; toujours rire, toujours railler, et mendier curieusement toutes les occasions de faire rire son lecteur ou son auditeur, est le propre d'une bête... Voilà le défaut généial que je remarque en son style, qui est d'être bouffon partout; en voici quelques autres particuliers. Premièrement, j'observe qu'il y nomme très souvent des choses exécrables qu'il pourroit déguiser d'une sorte qui n'offenseroit pas tant les oreilles chastes... En ces occasions, il faut imiter ce peintre
Qui peignit sans la peindre une extrême douleur...
et voiler ses impudicités sous la courtine du silence ou de quelque honnête déguisement. Secondement, il y nomme incessamment ces lieux de débauche, la Pomme de pin et le Cormier, jusques à en soûler le lecteur... Tellement que qui veut maintenant savoir où en sont les fameuses tavernes, qu'il lise Garasse. Qui veut savoir où l'on vend le bon vin, qu'il lise Garasse. Vraiment s'il vient à mourir.
Marris en seront les voisins.
Car il enseignoit les bons vins.
Quant à la Pomme de pin, je ne sais pourquoi il en fait mention nommément. Pour le Cormier (i), sans doute il lui met un bouchon dans son livre pour le récompenser d'un traitement qui lui fut fait, lorsqu'il prêchoit cet Avent passéà Saint-Eustache(2). » Ogier n'a garde, en attaquant la Docttine curieuse, de prendre en main la défense du Parnasse safyrique. Il le condamne même hautement, mais il l'absout tout bas. Quoi de plus naturel? Un amical échange de sonnets ne s'est-il pas établi entre lui et un des collaborateurs de Théophile de Viau? Le bon prieur peut-il marcher de compagnie avec le père Garasse, attiser avec lui le
1. Ce cabaret était situé rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois.
2. Jugement et censure du livre de la Doctrine curieuse, p. i, 13, 39
feu du bûcher et y jeter méchamment Guillaume Colletet, qui a écrit ces vers :
Ogier, de qui la gloire est partout révérée...
Mais revenons à Théophile. Poursuivi par la colère des niais et des dévots à outrance, il se réfugiait tantôt chez Luillier, tantôt chez Desbarreaux, et parfois chez Saint-Pavin. 11 ne sortait que la nuit, « comme les chouettes », ainsi qu'il le dit lui-même.
Pendant ce temps, le parlement était sommé par le clergé de faire cesser le scandale causé par le Parnasse satyrique. 11 fallait au plus vite rallumer le bûcher de Lucilio Vanini, « pauvre papillon, lequel du fond de l'Italie s'est venu brûler au feu du Languedoc (i). » Mais Paris n'est pas Toulouse, et le parlement de Paris recula devant l'odieux et le ridicule d'un pareil procès. 11 fut pourtant contraint, à la fin, de céder à la double pression du populaire et des gens d'église. Aussitôt que les poursuites commencèrent, Jean Guérin s'écria grotesquement dans sa chaire :
« Béni soit M. le Président, et béni soit M. le Procureur général qui vont purger Paris de cette peste!... C'est toi qui es cause que la peste est dans Paris : je dirai, après le révérend père Garasse, que tu es un bélître, que tu es un veau; que dis-je, un veau? d'un veau la chair en est bonne bouillie, la chair en est bonne rôtie. Mais la tienne, méchant, n'est bonne qu'à être grillée. Aussi le seras-tu demain. Tu t'es moqué des moines, et les moines se moqueront de toi. »
Quelle délicieuse physionomiequecelledeJeanGuérin ! Ilestnon moins éloquent du poing que de la parole. Aussi ses détracteurs ont-ils dit de lui : « 11 ne tonne pas, il cogne! » Pauvre Jean Guérin ! Il n'aura jamais le triste don de nous indigner : il est trop réjouissant.
Théophile n'était pas tout à fait de notre avis. 11 est vrai que sa « chair » était enjeu, et qu'on se résigne difficilement à se