‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 40 sur 138 · I. Garasse, Doctrine curieuse, p · texte numérisé non relu

I. Garasse, Doctrine curieuse, p

voir « griller » en perspective... Le poète ne rit donc que du bout des lèvres de la sortie bouffonne de Jean Guérin. Il sentait qu'il était temps de gagner le large. La sollicitude de ses amis s'était refroidie devant la fureur de la populace, l'indignation du roi et l'arrestation des éditeurs du Parnasse satyrique.

De Viau prit la route du Languedoc et se dirigea vers la demeure d'un gentilhomme huguenot avec lequel il était lié, ainsi que Desbarreaux. Nous voulons parler du baron de Panât, qui avait failli être brûlé à Toulouse, comme disciple de Lucilio Vanini. C'était un compère assez fantasque. On disait de lui, selon Tallemant :

« Lou baron de Panât puteau mort que nat ».

Il avait été mis en terre fort prématurément.

« Le bruit couroit que sa mère, grosse depuis près de neuf mois, mangeant du hachis, avala un petit os qui, lui ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pour morte; qu'elle fut enterrée avec des bagues aux doigts ; qu'une servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bagues, et que la servante, se ressouvenant d'en avoir été maltraitée, lui donna quelques coups de poing, par hasard, sur la nuque du cou, et que, les coups ayant débouché son gosier, elle commença à respirer, et que quelque temps après elle accoucha de lui, qui, pour avoir été si miraculeusement sauvé, n'en fut pas plus homme de bien. »

Panât reçoit d'abord Théophile à cœur ouvert. Mais, la réflexion venue, il se rappelle les dangers qu'il a courus autrefois comme blasphémateur et s'effraye de ceux qu'il pourrait courir comme hôte d'un athée. Sous l'impression de cette panique, il enjoint durement à Théophile de s'éloigner de sa maison. Théophile, indigné, tire son épée et défie le baron de le pousser dehors... Panât met aussi flamberge au vent, et nos deux amis de ferrailler à qui mieux mieux, jusqu'à ce que, de guerre lasse, ils se précipitent dans les bras l'un de l'autre. Mais, quelques jours après ce beau dénoûment, l'hospitalité conquise de haute lutte sur le baron de Panât sembla trop pesante au poète. Il

gagna les Pyrénées, où il rencontra un asile cordial et sur. « Là, dit-il.

Là, vraiment, l'amitié d'un marquis Aivorabie Qui n'eut jamais horreur de mon sort déplorable, Divertit mes soucis, et dans son entretien Je trouvai du bon sens qui consola le mien. »

L:i conversation de ce seigneur, tout affectueuse qu'elle fut, fuiit par lui paraître quelque peu monotone. Alors, déployant de nouveau ses ailes, il s'envola sur les bords de la Garonne, dont il se plut à contempler « la grandeur farouche ». Une lettre du duc de Montmorency vint le surprendre au milieu de ses poétiques méditations. Chantilly lui était offert comme refuge. Théophile reprit en toute hâte son bâton de voyageur, heureux de se remettre sous régide de cette illustre protection. Ce fut sous les bosquets de Chantilly qu'il composa sa tragédie de Pjrame, représentée au Louvre et couronnée du plus grand succès. Ce triomphe cachait un écueil. L'arrêt du parlement tomba comme une douche d'eau glacée sur les illusions du poète, qui avait la bonhomie de se croire inexpugnable derrière ses lauriers. On le condamnait par contumace pour donner satisfaction à la tourbe des hypocrites et des imbéciles. Accusé et convaincu de lèsemajesté divine et humaine, il devait être brûlé vif en place de Grève, après avoir fait amende honorable devant Notre-Dame. Le même arrêt frappait Berthelot et G. Colletet : le premier était menacé de la potence, et le second de neuf années d'exil. Quant à Frénicle, impliqué aussi dans le procès, le parlement ordonnait qu'il en serait plus amplement informé.

On lemarquait parmi les plus ardents persécuteurs de Théophile un jeune seigneur dont il avait jadis Ibulé la vanité aux pieds. Ce courtisan, épris d'une des filles de la reine mère, nommée Diane, avait composé en son honneur des vers d'une platitude hors de ligne. Théophile, interrogé sur le mérite de la chose, s'était prononcé en toute franchise. Sur ce, grande colère

du poétereau blasdnné. Il regimbe, plein d'insolence, et traite de haut son juge, qui le soufflette avec cette épigramme :

Tu ne dois point nommer Diane La jeune beauté que tu sers; Car Diane prenait des cerfs, Et ta maîtresse a pris un âne.

Le poétereau, humilié et furieux, se mit tout naturellement à braire avec Jean Guérin.

Théophile n'attendit pas que la maréchaussée vînt l'appréhender au corps à Chantilly. Aussitôt la sentence rendue, il quitta de nouveau cette demeure hospitalière. Après avoir erré en Picardie et en Flandre, il allait s'embarquer pour regagner l'Angleterre, lorsqu'il fut arrêté par des émissaires du père Voisin et ramené à Paris pour être enfermé à la Conciergerie, dans le cachot de Ravaillac. Affreux séjour!

On n'y voit le ciel que bien peu.

On n'y voit ni terre ni feu ; On meurt de l'air qu'on y respire; Tous les objets y sont glacés; Si bien que c'est ici l'empire Où les vivants sont trépassés...

Un silence de mort s'est fait autour de Théophile. La peur a tout glacé, jusqu'à l'amitié du duc de Montmorency. Garasse seul est resté fidèle au prisonnier. Le révérend n'est pas homme à abandonner un ennemi dans la détresse. Il s'attache à ses pas et lui reproche de monter au Parnasse quand il ne devrait songer qu'à monter au ciel. « Je trouve, dit-il, qu'il a bien peu de sentiment de religion et le sens assoupi : on parle à Paris de le faire brûler, et il s'amuse à faire des rimes (i). » Garasse ne se contente pas de cette admonestation. 11 tance encore Théophile d'avoir avancé « une maxime très épicurienne et athéiste tout à

I . Apologie du père François Garasse pour son livre contre les athéistes, p. 253.

fait, disant : que les tempéraments du corps forcent les mouvements de l'âme, quelque discours qui s'oppose à cette nécessité (1). » Haro sur ce libertin ! il a osé ajouter « qu'il faut avoir de la passion non seulement pour les hommes de vertu, mais aussi pour les belles femmes (2). » Le révérend se voile la face et fulmine contre la Première journée de Théophile, qui « contient plus d'iniquités que le jour naturel ne contient de moments et de minutes (3) ». On y lit :

« Qii'entre les plaisirs du monde, s'étant sauvé de celui des femmes, sans préjudice de sa santé, il ne se porte plus aux voluptés secrètes qu'avec modération, qui est, ajoute Garasse, publiquement autoriser l'impudicité, car tout le monde sait bien qui est Théophile, c'est-à-dire qu'il n'est point marié, un garçon vague, qui n'a ni famille, ni maison d'arrêt, et partant puisqu'il proteste publiquement qu'il a des voluptés secrètes (parlant de celles des femmes) et qu'il s'y porte avec quelque modération, je dis que cette proposition est immodérée et scandaleuse, contre l'honneur et le règlement non seulement de Jésus-Christ, mais encore de notre police, qui non seulement ne permet ni n'autorise telles voluptés, mais les défend et punit très rigoureusement (4). »

Le réquisitoire est en règle. Balzac entre dans les rangs de la « bande noire ». Il met ses rancunes d'homme de lettres au service du père Garasse, dont il se fait platement le caudataire. Citons sa lettre à Boutillier, évèque d'Aire :

« 11 (Théophile) a mieux aimé, écrit-il, finir par une tragédie que d'attendre une mort qui fût inconnue au monde et ne faire rien que des choses ordinaires. A ce que j'apprends, et si le bruit qui court est véritable, il s'est imaginé qu'il pouvoit être ce dernier faux prophète dont la vieillesse de l'Église est menacée; et, quoiqu'il soit né pauvre et qu'il eût peu de fortune, il a été si

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