‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 59 sur 138 · L'ACADEMIE DE LA VICOMTESSE D'AUCHY · texte numérisé non relu

L'ACADEMIE DE LA VICOMTESSE D'AUCHY

En regard de Théophile et de Saint-Amant se dresse la figure longue et guindée de François Malherbe, le digne père de Boileau. Quel contraste! D'un côté, la fantaisie et l'imprévu de ses horizons sans nombre ; de l'autre, une orgueilleuse indigence de forme et d'idées, que tous les eunuques de lettres se proposent pour modèle. Beau type, en effet! La poésie de Malherbe, si poésie il y a, ressemble à ces femmes vertueuses qui affectent de cacher la gorge qu'elles n'ont pas. Mais le pape de l'Eglise classique l'a canonisé, et, chanter les louanges de ce nouveau saint, c'est faire acte d'orthodoxie littéraire. — Que d'autres s'agenouillent et entonnent l'hymne célèbre : « Enfin Malherbe vint. » Au risque d'encourir l'anathème des quarante grands prêtres du Bon-Goût et de leurs vicaires, nous qui sommes du parti des iconoclastes, nous crions et crierons toujours : A bas les idoles! Sus donc à l'idole Malherbe!

C'était, confessons-le d'abord, — un galant homme : il battait sa maîtresse. On n'aime que celles qu'on bat. Or, il adorait la vicomtesse d'Auchy à tour de bras. La bonne dame avait, il est vrai, quelque droit à ces gourmades. Outre la passion qu'elle inspirait à Malherbe, et qui les justifie déjà, elle était douée d'une nature luxuriante, et recherchait avec fougue les aventures

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amoureuses. Un jour que sa soif de rinconnu l'avait entraînée dans une folle intrigue, Malherbe, qui flairait le péché mignon, « lui prit les mains d'une des siennes, et de l'autre la souftleta jusqu'à la faire crier au secours (i). » Voilà un saint que les portefaix n'hésiteraient pas à reconnaître pour patron.

Ce Céladon bourru avait pourtant aussi grand besoin d'indulgence. Entre temps, il courait volontiers le guilledou et s'adonnait aux Chloés de hasard. Par une juste compensation, c'était lui qui recevait les horions dans les nombreuses escarmouches qu'il livrait. Il en faisait, du reste, parade, comme un soldat se glorifie de ses blessures; en sorte que la vicomtesse n'était jamais qu'à moitié vengée. 11 chassait toute espèce de gibier, voire même le gibier d'antichambre. Un jour qu'il était allé rendre visite à Madame de Rambouillet, ne l'ayant pas rencontrée, il « présenta ses civilités » à une suivante de l'hôtel. Mais sa politesse faillit lui coûter cher, car un coup de mousquet ayant été tiré on ne sait d'où, dit la chronique, la balle passa entre la soubrette et l'homme aux civilités. Cette aventure devint bientôt la fable de la cour et de la ville. Madame de Rambouillet, à la première entrevue, félicita celui qui l'avait surnommée Arthénice d'avoir échappé aussi heureusement à un tel péril.

— Je voudrais, répondit-il, avoir été tué de ce coup. Je suis vieux, j'ai assez vécu: et puis on m'eût peut-être fait l'honneur de croire que M. de Rambouillet l'avait fait faire.

Malherbe, en résumé, l'austère Malherbe, qui pose si gravement devant l'imbécile postérité, ne se contentait pas de jeter la biide sur le cou de ses fredaines; il saupoudrait ses entretiens de grivoiseries perpétuelles. C'était là son terrain favori. Vers la fin sa vie, ne méritant plus, comme l'amant blasé de Madame de Verneuil, que le titre de « capitaine Bon-Vouloir, » il disait à M. de Bellegarde, son protecteur, avec le ton rogue qui le distinguait :

— Vous faites bien le galant; lisez-vous encore à livre ouvert?

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