‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 64 sur 138 · RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS · texte numérisé non relu

RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS

Le ministre puissant qui taisait courber sous son bras de fer toute la noblesse de France et abattait sans merci les têtes les plus hautes; le prince de FEglise assez osé pour déclarer la guerre au pape; le politique habile qui tenait en respect les ennemis du dehors comme les ennemis du dedans, et qui, selon le mot du vieux duc d'Epernon, n'avait laissé au roi, son maitre, que « le don de guérir les écrouelles » ; le cardinal-duc, enfin, aimait à se reposer de ses grandeurs dans la compagnie du bon Guillaume Colletet, ou de quelque autre poète. Celui dont la litière n'entrait dans les villes que par une large brèche, ne voulait être qu'un simple citoyen dans la république des lettres. A Gombauld, lui lisant une comédie et refusant de se couvrir, Richelieu dit avec une grâce charmante : « Nous nous incommoderons l'un et l'autre. » Et il jeta son chapeau sur la table. De ce jour date l'émancipation des gens de lettres. C'est Richelieu qui les a mis hors de page. Pourquoi ne pas le reconnaître? Que nous importe que « l'homme rouge », comme on le nomme, ait lait couler le sang de Cinq-Mars? Ce sont là les affaires du roi et de son digne frère, qui ont livré au bourreau, l'un son mignon, l'autre son complice. A eux la tache. Une seule chose pèse surla mémoire de Richelieu : la mort d'Ur-

ba'.n Grandier, Et encore pourrait-on rejeter ce fardeau sur le I'. Joseph, l'auteur véritable de la tragi-comédie appelée : « La Diablerie de Lotidtin ». Allons même plus loin : on démontrerait aisément, selon nous, que le brave capucin qui, sous sa mine funèbre, cachait une humeur joviale, ne provoqua cet autodafé que pour jouer un mauvais tour à des ursulines qui avaient le diable au corps. L'amour était au fond de la pièce.

Donc, nous le répétons, c'est Richelieu qui affranchit les gens de lettres. En devenant les pensionnaires du ministre, les « domestiques » des grands seigneurs purent entrevoir une ère prochaine d'indépendance complète. Les bienfaits de la Révolution sont en germe dans un grand nombre d'actes de Richelieu.

Cela dit, montrons l'homme de plume dans le cardinal. Ne parlons pas du tact : il est absent. En revanche, la passion est ardente, tyrannique même.

— A quoi pensez-vous que je prenne le plus plaisir r demandait-il un jour à Desmarets de Saint-Sorlin.

— A faire le bonheur de la France, répondit l'auteur de Clovis.

— Point du tout, riposta Richelieu, c'est à faire des vers. La poésie était son faible, dans les deux sens du mot.

Mais montons les degrés de l'aile gauche du Palais-Cardinal et pénétrons dans la chambre qui touche à la galerie des hommes illustres, et où le maître tient son académie privée. Un seul visiteur attend : c'est le petit Bautru, qui cumule le métier de poète et celui de farceur; le futur comte de Saint-Séran qui doit se nnyer au classique passage du Rhin, et qui, arrivé à la cour d'Anne dWutriche avec huit cents livres de rente, en laissera cinquante mille à sa mort. 11 est en train de couver quelque bonne gasconnade propre à dérider le front du ministre L'ancien conseiller d'État est un dupeur d'oreilles, duquel Marigny a dit : « Il a été baptisé avec du faux sel, il ne loge jamais que dans des faubourgs, il passe toujours par de fausses portes, il cherche toujours les faux-fuyants et ne chante jamais qu'en faux-bourdon, y Cet autre Bois-Robert, dont les épaules avaient été caressées par le bâton du marquis de Borbonne, prodiguait sans mesure les coups de dents.

Un jour, qu'après avoir reçu une vigoureuse gourmade delà part du duc d'Epernon, qu'il avait mordu, il se rendait au Louvre et voyait tous les courtisans s'éloigner de lui :

— Eh quoi! s'écria-t-il, croit-on que je suis devenu sauvage pour avoir passé par les bois!

On s'habitue à tout, même au bois vert. La bouffonnerie avait à jamais élu domicile sur les lèvres de Bautru. C'était, du reste, une vertu de famille. Sans parler de ses frères, dont l'un, le comte de Nogent, rivalisait d'humour avec l'Angéli, il avait un cousin, le prieur de Matras, qui entretenait un commerce de railleries avec Scarron, et qui, non content d'être un carme accompli, buvait comme deux cordeliers. Le seul chagrin qui eût jamais assombri la physionomie de Bautru était ce chagrin banal qu'éprouve l'homme d'esprit comme le niais en découvrant un larron dans le domaine conjugal. Il s'agissait d'un vol domestique. Cette femme qui rougissait, au Louvre, d'entendre Marie de Médicis prononcer « Madame Bautru » à l'italienne, fut trouvée abandonnant sa pudeur aux mains robustes d'un valet de chambre. Le propriétaire... le mari, voulons-nous dire, jeta les hauts cris. Mauvais plaisant, mauvais caractère. Il fit garotter le délinquant par les autres valets, et lui administra une correction aussi neuve que cuisante. La cire d'Espagne y jouait le principal rôle. Les Sganarelles sombres qui désireraient se procurer la recette, n'ont qu'à s'adresser à Tallemant des Réaux, à qui rien n'échappe et qui ne garde rien (1). Nous déclinons. quant à nous, toute responsabili'.é.

Mais une porte s'ouvre, et Richelieu paraît, suivi de M. de Raconis, cetévêque de Lavaur à qui, rapporte Simon, « il donnoit de temps en temps un texte bizarre pour prêcher devant lui sur-lechamp, dans une chambre où il s'enfermait exprès. Ce docteur, qui était payé pour faire rire le cardinal, disoit cent impertinences... Et comme le cardinal donnoit ordre qu'on ne l'appelât pour quelque chose que ce fût dans ce temps-là, il disoit en riant : « On croit que nous traitons ici des affaires les plus

Page 1