LES MERCURIALES DE MENAGE
Tout gonflé des éloges que lui a valus son travail sur les trois unités, renouvelé d'Aristote, d'Aubignac marche d'un pas majestueux dans la direction du pont Neuf, il gagne le quai de THorloge ou des Morfondus, et arrive sans encombre à la rue de Glatigny, surnommée Val-d' Amour, grâce aux Vénus de hasard qui y pullulent et y tendent leurs lacs. Soudain, l'abbé est circonvenu, enlacé, caressé : sa vertu court les plus grands périls. Pauvre d'Aubignac! lui qui ne hante que le monde des précieuses, il entend des mots inconnus et voit des gestes intraduisibles. A un signal donné, les bacchantes exécutent autour de lui une ronde infernale. L'abbé, ahuri et décontenancé, ressemble à la femme de Loth après sa métamorphose. Mais bientôt se réveille la fougue bilieuse qui fait le fond du caractère de d'Aubignac. 11 se précipite sur l'obstacle mobile dont il est enveloppé, et brise violemment ce cercle de chair banale. 11 disparaît, poursuivi par des éclats de rire avinés et des huées capables de ressusciter la pudeur de l'abbé de Bois-Robert.
Hédeiin d'Aubignac continue sa course désordonnée jusqu'au cloître Notre-Dame. C'est là que demeure Gilles Ménage. C'est là qu'au quinziLme siècle le duc de Berry et juvénal des Ursins s'entre-consolaient des malheurs du temps. Ce cloître, depuis de
longues années, donne asile à des laïques de distinction. Pour prévenir tout abus, il avait été statué et ordonné, dès 1334, que nul hôte ne pourrait « retirer avec soi femme quelconque, vieille ou jeune, maîtresse ou chambrière, ni parente pour y séjourner (i) ». Et encore les femmes de charge n'entrent-elles en fonctions qu'avec l'agrément du chapitre, « lequel, maturément, con.idère la qualité, prud'homie et âge c'a; personnes (2) ».
La chambrière de Gilles Ménage est un garçon nommé Girault. Le prieur de Montdidier se met ainsi à l'abri de la censure des chanoines, mais non des insinuations perfides de l'abbé de Châtillon, « qui l'accuse de se servir de Girault à bien des choses (3)». Pure calomnie! car Ménage s'est déclaré avec fracas le « mourant » de Mesdames de Cressy, de la Fayette et de Sévigné.
Après un recueillement de quelques minutes, d'Aubignac pénètre dans le cloître avec une attitude digne de son double caractère d'abbé et de législateur du Parnasse dramatique. Ce dernier titre lui a été conféré par Richelieu. Le héros de la scène du Vald'Amour se rend à la réunion de Ménage, qui doit son nom de Mercuriales au jour où elle se tient d'habitude. Le maître du lieu l'accueille avec une affabilité toute cordiale, sauf à le passer demain au fil de sa plume, à propos de V Heaiitoutiworumenos de Térence. Celui dont la « mordacité » terrifie depuis longtemps toute la gent littéraire se montre aujourd'hui d'une humeur emmiellée : il sourit à tous, à Gilles Boileau lui-même. Ce grand miracle est l'œuvre de Madame de Sévigné, qui a daigné honorer les Mercuriales de son illustre présence. Elle a réalisé une menace de vieille date. Remontons au déluge. Un jour que Ménage était chez elle, papillonnant et faisant la roue. Madame de Sévigné, qui se disposait à sortir, lui dit brusquement ; « Monsieur l'abbé, vous viendrez avec moi, montez dans mon carrosse. » Et comme il se tenait coi. profondément humilié de