‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 80 sur 138 · I. Suite du Mènagiana 'édit. de Hollande), p · texte numérisé non relu

I. Suite du Mènagiana 'édit. de Hollande), p

« L'amour est comme la petite vérole, qui fait d'autant plus de mal qu'elle prend tard. »

L'espiègle aux cheveux gris s'est gVissé dans un groupe où pérore Ménage. Saumaise est sur la sellette et répond au reproche qu'on lui adresse de ne pas suffisamment polir ses productions : « Dieu m'en garde! je jette de l'encre sur le papier aux heures où les autres jettent des dés sur la table, et je fais cela comme un jeu. » Cette réplique provoque un imperceptible haussement d'épaules chez le doucereux Costar, qui met autant decoquetterie dans ses périodes que dans sa toilette. L'archidiacre du Mans est un de ces hommes dont la politesse fatigue, et auxquels, dans le téte-à-téte, on est souvent tenté de dire : « Répondez-moi une fois non, afin que je puisse reconnaître que nous sommes deux. » Il osa pourtant aventurer cette malice : « Colletet a épousé toutes ses servantes : il en a déjà usé trois ou quatre. » Le méticuleux Costar est flanqué d'un ivrogne nommé Pauquet, dont il est tout à la fois le maitre et le domestique. A côté de ce couple si mal assorti s'agite Perrot d'Ablancourt, qui crie comme un sourd qu'il est, montrant le pauvre Linière et Servien, le surintendant des finances : « La Providence met toujours l'appétit d'un côté et l'argent de l'autre. » Ménage a dit des traductions de d'Ablancourt : « Elles me rappellent une femme que j'ai beaucoup aimée à Tours et qui était belle, mais infidèle. »

Quel est ce grand et maigre personnage, aux épais sourcils, à la bouche pincée et au nez aquilin, qui riposte brutalement aux œillades provocatrices de quelque Laïs blasonnée : « Une femme n'est commode que dans la maladie et la mauvaise fortune. » — C'est l'abbé de Chalivoy, l'auteur du Roman bourgeois, où l'on rencontre cette pièce singulière :

Épître dédicatoirc... à Irh-baut et tii.s-}\'douié seigneur Jean- Cuillaume, dit Saint-Aubin, maitre des hautes œuvres de la ville, prévôté et comté de Paris (i).

I. P. 386 de notre édition du Roman bourgeois. Paris. Quantin, 1S80,

« Guillaume,

« Voici assurément la première fois qu'on vous dédie des livres... Vous croirez peut-être que je brigue vos faveurs, comme tous les auteurs font d'ordinaire quand ils dédient... Cependant il n'en est rien, je ne vous ai point d'obligation, et ne veux point vous en avoir. Voici la première épître dédicatoire qui a été faite sans intérêt... Il y a longtemps que je suis las de voir des auteurs encenser des auteurs qui ne le méritent pas peut-être autant que vous... Depuis que j"ai vu louer tant de faquins qui ont des équipages de grands seigneurs, et tant de grands seigneurs qui ont des âmes de faquins, il m'a pris envie de vous louer aussi : et certes ce ne sera pas sans y être aussi bien fondé que tous ces flatteurs. Combien y a-t-il de ces gens qu'on vante si hautement qu'il faudroit mettre entre vos mains pour leur apprendre à vivre! — On dit, quand un iiomme fait bien ses affaires, qu'il a sur lui de la corde de pendu, et certes il n'y a personne qui en puisse avoir plus que vous. Aussi votre mérite a tellement été reconnu qu'on s'est détrompé depuis peu du scrupule qu'on avoit de vous fréquenter. Au lieu de vous fuir comme un pestiféré, on a vu beaucoup de gens de naissance ne point faire difficulté d'aller boire avec vous, parce que vous aviez de bon vin... Si on vous reproche que vous dépouillez les gens, vous attendez du moins qu'ils soient morts; mais combien y a-t-il de juges, de chicaneurs et de maltôtiers qui les sucent jusqu'aux os et qui les écorchent tout vifs! Enfin, tout compté et tout rabattu, je trouve que vous méritez une épître dédicatoire aussi bien que beaucoup d'autres. Je craindrois pourtant qu'on ne crût pas que c'en fût une, si je ne vous demandois quelque chose. Je vous prie donc de ne pas refuser votre amitié à plusieurs pauvres auteurs qui ont besoin de votre secours charitable; car l'injustice du siècle est si grande que beaucoup d'illustres abandonnés de leurs Mécénas languissent de faim ; et ne pouvant supporter leur mépris et la pauvreté, ils sont réduits au désespoir. Or, comme ils n'ont pas un courage d'Iscariote pour se pendre eux-mêmes, si vous en

vouliez prendre la peine, vous les soulageriez de beaucoup de chagrin et de misères... »

Furetiére, l'auteur de cette piquante dédicace, a été frappé de la même proscription que Ménage : le premier fut rayé du nombre des Qiiarante pour avoir mené, tout seul, un dictionnaire à bonne fin, tandis que ses trente-neuf collègues s'étaient arrêtés au début de leur œuvre. Le second se vit fermer à jamais les portes de l'Académie pour s'être moqué de l'étrange manie qu'elle avait, et qu'elle a conservée, de supprimer les mots anciens sans en créer de nouveaux. 11 dit, avec raison, dans sa Requête des Dictionnaires (i), qu'on se trouvera un jour

Réduit à fe parler par s:gnes.

Nous voilà, de par l'illustre corps, en passe de devenir un peuple de sourds-muets.

C'est dans le cloître Notre-Dame qu'a été résolue la fameuse prise d'armes contre le parasite Montmaur. Esquissons cette lutte à grands traits.

Avec la Rome païenne disparut le parasite. Il n'en existe plus que la monnaie : le pique-assiette. Pourtant on vit, en plein dixseptième siècle, comme une résurrection de ce type oublié. Qi^ie d'épigrammes réveille le nom" de Pierre Montmaur! C'était une manière de poupée de tir sur laquelle les amours-propres blessés « se faisaient la main ». La poupée a résisté à ces coups de pistolet ajustés trop bas.

Charles Féramus, avocat au parlement de Paris, entra le premier en lice. Son factum, déguisé en vers latins, est intitulé la Journée de Moiilinaur. Le parasite, en quête d'im diner, frappe à la porte de l'hôtel de Mesme, et, sans nulle vergogne, s'installe à la table du président. Comme un convive qui veut avoir ses coudées franches, il s'étale et se carre dans le siège qu'il a conquis. Il se livre ensuite à une gymnastique des plus laborieuses : il ne

I. Voyez cette pièce, que nous doni ons tout entière, n» 5 Jc l'Appendice.

mange pas, il dévore; il ne boit pns, il entonne; il ne dine pas enfin, il s'emplit. La nappe enlevée, il abandonne le terrain en grommelant. Prêt à enfourcher sa monture, il avise les palefreniers à l'ofiice, se glisse au milieu d'eux, et, sans rougir, accepte une part dans les reliefs du repas qu'il vient de faire. — Le grave Bayle lit beaucoup de ce dernier trait.

Après Féramus, parut Ménage, armé de la Vie de Maimirra, de la Métamorphose de Moiitniatir en perroquet et de la Requête de Montin.mr, — vraies satires de pédant, enfarinées de grec et de latin et assaisonnées de sel gris. Ménage était un détrousseur de morts. « 11 faut, disait Linière, le condamner à être conduit au pied du Parnasse et à y recevoir la fleur de lis pour les vols qu'il a faits aux anciens. » Il ne se contentait pas de piller, il gâtait le fruit de ses rapines. Les saillies dérobées perdaient leur aiguillon eu passant par sa plume. Aussi ne fut-il loué que par « l'élogiste universel ». Balzac emboucha pour lui la plus sonore de ses trompettes. « L'histoire de Mamurra, écrivit-il, est digne de Rome triomphante et du siècle des premiers Césars. Je ne crois pas que les satires de Varron, qui fut nommé le plus docte de tous lej Romains, fussent ni plus doctes ni plus romaines... Vous ave.: déridé le front des sévères et avez mis les tristes en belle humeur. » Or, voici la pointe la plus aiguë de cette satiie, oi!i, l'on ne sait pourquoi, s'est introduitle nom de Mamurra : Le parasite, selon Ménage, n'est pas un homme, c'est « un ventre », — malice ravie au vieux poète Caïus Luciliiis. Ajoutons que la Vie de Mamurra est précédée d'une taille-douce représentant, plongé jusqu'au buste dans une immense marmite, un piofesseur d'art culinaire qui expose ses principes devant un auditoire de cuisiniers et de marmitons. Au-dessus de sa tète se lisent ces cinq mots empruntés à Virgile : lUa se jactet in aula. — Aula pour oUa, calembour que Plaute pourrait revendiquer. Donc, Ménage, dans cette pièce, dépensa tant d'esprit qu'il ne lui en resta plus pour la Métamorphose de Montmaur et la Requête de Petrus Montmaur, professeur du roi en langue hellénique, à nos seigneurs du parlement.

Balzac s'est aussi jeté dans cette guerre de plumes, il a lancé son Batboii, plaisanterie sans gaieté, boutade alambiquée. La barbe de Montmaur, y dit-il, « est si large, si épaisse et d'une longueur si démesurée, que, si on y avoit mis le feu, celas'appelleroit un embrasement, et celui qui auroit fait le coup se pourroit nommer un incendiaire ».

L'auteur du Barbon passe ensuite du physique au moral : « Il (Montmaur) salit généralement tout ce qu'il manie. C'est le corrupteur de toute sorte de biens... 11 a volé la poésie, comme le reste des connoissances honnêtes... lia fait un amas de mauvaises choses qui sont échappées aux bons poètes, et ce sont les seules choses qu'il imite. » Bref, c'est un savant qui serait de force à qualifier « d'Achille aux pieds légers » le maréchal de Biron, — un boiteux!

Tout grisé des éloges qu'il s'adresse in petlo à lui-même, Balzac ne se souvient plus de l'encens qu'il a brûlé sous le « docte » nez de Gilles Ménage, et s'écrie en terminant : « Il faut pourvoir à la joie de l'avenir. Toutes les fois que je dormirai plus mal et que je serai plus triste qu'à l'ordinaire, j'espère que le Barbon me consolera de la longueur de mes nuits et m'aidera à chasser ma mauvaise humeur. »

Admirez l'illusion du pompeux et solennel Balzac, qui pense .avoir été bouffon où Scarron le burlesque a échoué. — Car, ne l'oublions pas. le cul-de-jatte se mit de la partie, côte à côte avec Vion Dalibray, qui jeta soixante-treize épigrammes dans la mêlée, et se signala surtout par ce tour de force de rimes inouïes dans le crayon qu'il donna de Montmaur :

Son collet de pourpoint s'étend et forme un cercle, Son chapeau de docteur s'aplatit en couvercle.

Dalibray était flanqué deSarrazin, dont le principal engin de bataille fut le Testament de Goulu, pâle imitation du testament de Villon. Nous y remarquons, entre autres railleries, les vers suivants :

Je donne et lègue à Clopin, mon valet. Quoiqu'il ne m'ait de tout point décrotté, Mon vieux mouchoir et mon large collet, Chemise non, ce n'est ma volonté.

Or, si Clopin dit que c'est chicheté, Je lui réponds que bien fort il s'abuse, Qu'oncques au dos chemise n'ai porté; A votre avis, n'est-ce pas bonne e.\cuse?

Au plus pauvre des écoliers,

Je laisse mes deux vieux souliers; Aussi bien m'alloienl-ils laisser.

Faisons ensuite mention du professein- Remy et du magistrat la Motlie le Vayer, auteurs de deux pièces assez maussades et intitulées la Métamorphose de Moutm.iur en cheval et le Parasite Mormon. Sallengre, qui a dévotement colligé tous ces facfums, ajoute à la liste que nous venons de donner la Marmitodcification de Montiiiaiir, satire anonyme inspirée par un Apollon de rencontre et écrite en latin de cuisine. Il cite encore, parmi les preux de cette croisade, Adrien de Valois, Malleville, Furetière (i), d'Espesse et Nicolas Heinsius. 11 oublie Saint-Amant et son méchant dizain. Balzac avait voulu, mais en vain, enrôler l'abbé Bois-Robert. Le fou du cardinal, en cette circonstance, fit montre de plus de raison que toute la république des lettres.

Ne vous semble-t-il pas qu'il fallait être un personnage de quelque valeur pour faire amonceler tant de nuages au-dessus de sa tète? Si Montmaur n'eût été que le goinfre immonde, « l'animal irrassasiable » dont parlent les pamphlets, un enfant perdu de la poésie aurait essayé sur lui sa verve naïve, et c'eût été fini de notre chercheur de lippée. Ou peut-être, sur son fumier, fût-il mort de sa belle mort, comme ce philosophe à barb sale, providentiellement appelé Crassot, et qu'aucun libelle ne vint inquiéter dans l'exercice de son métier de parasite. Comment,

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