‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 82 sur 138 · LE SAMEDI DE MADEMOISELLE DE SCUDERY · texte numérisé non relu

LE SAMEDI DE MADEMOISELLE DE SCUDERY

Avant d'aborder celle que l'on a appelée la reine des précieuses, plongeons nos regards dans les recoins les plus intimes des ruelles.

Au dix-septième siècle, les lits ne touchent que par le chevet à la muraille. Ils offrent ainsi trois accès qui forment autant de ruelles oij se rangent les visiteurs. Outre les professeurs de préciosité qui apprennent « le fin des choses, le grand fin, le fin du fin », il y a chez chaque précieuse un « alcoviste », manière de cavalier servant, commis à la direction de la maison : c'est, en résumé, le maître des cérémonies. Les abbés Du Buisson et Bellesbat (i) sont les principaux introducteurs de ruelles. Après eux, vient l'abbé Testu, célèbre par ses alternatives fantasques de vie galante et de dévotion outrée. Si les petits collets traitaient plaisamment les choses religieuses, en revanche, ils étaient traités parfois avec un sans-façon caractéristique. Un exemple entre mille. Madame de Cavoye, qui avait l'humeur folâtre de Mesdames Cornuel et Pilou, dit un jour à Testu, venu la prendre pour la conduire chez Madame de Chavigny : «c Mon pauvre abbé, tourne la tête. » Il avait à peine fait volte-face qu'il entendit

I. Voyez (n" 7 de l'Appendice) le certificat de moralité que Conrart délivre à cet abbé.

ruisseler dans un vase d'argent une pluie qui ne tombait pas du ciel. Mais pénétrons dans le royaume de Coquetterie, en prenant d'Aubignac pour cicérone : « Le prince qui règne sur le pays, c'est l'amour coquet, frère de l'amour, mais frère bâtard, enfant de la nature et du désordre, dont les dérèglements et la débauche sont plus habituels que la raison. A l'entrée de la ville capitale, est une place nommée Cajolerie, ouverte de tous côtés, et qu'on a rendue spacieuse par la ruine du Temple de la Pudeur. Le plus beau quartier de la ville de Coquetterie est la grande place (place Royale), qu'on peut dire vraiment royale... Elle est environnée d'une foule de réduits où se tiennent les plus notables assemblées de coquetterie, et qui sont autant de temples magnifiques consacrés aux nouvelles divinités du pays; car, au milieu d'un grand nombre de portiques, vestibules, galeries, cellules et cabinets richement ornés, on trouve toujours un lieu respecté comme un sanctuaire, où sur un autel fait à la façon de ces lits sacrés des dieux du paganisme, on trouve une dame exposée aux yeux du public, quelquefois belle et toujours parée; quelquefois noble et toujours vaine; quelquefois sage et toujours suffisante; et là viennent à ses pieds les plus illustres de cette cour, pour y brûler leur encens, offrir leurs vœux et solliciter la faveur envers l'amour coquet pour obtenir l'entrée du palais des bonnes fortunes. » D'Aubignac ajoute : «. 11 n'est pas défendu aux belles de garder le lit, pourvu que ce soit pour tenir ruelle plus à son aise, diversifier son jeu ou d'autres intérêts que l'expérience seule peut apprendre. » L'abbé, comme on le voit, tire un peu sur ses ouailles. Donnons maintenant la parole à SaintEvremond : « Si vous vouiez savoir en quoi les précieuses font consister leur plus grand mérite, je vous dirai que c'est à aimer tendrement leurs amants sans jouissance, et à jouir solidement de leurs maris avec aversion. » II reproduit en vers le portrait qu'il a tracé en prose et montre la précieuse

Vestale à l'égard d'un amant,

Et solide voluptueuse

Avec un mari peu ciiarmant

Passons, par décence, à la fin de la pièce :

Mais ses façons et sa vertu Reprennent leur délicatesse Sitôt que le jour est venu.

Ninon de Lenclos appelle les précieuses les << jansénistes de l'amour ». Ce mot, qu'elle jeta devant la reine de Suède, fut avidement ramassé, et eut tout le succès qu'avaient d'ordinaire les saillies tombées de celte bouche fine et moqueuse. Mais la pruder'e des « chères » n'était pas une maladie générale; ce qui le prouve, c'est le couplet de Voiture :

Les demoiselles de ce temps Ont depuis peu beaucoup d'am.ants.

On dit qu'il n'en manque à personne, L'année est bonne.

Et Voiture parle d'amants « actifs ».

Mademoiselle de Scudéry ne compte que des mourants; ils se nomment Pélisson, Conrart et Sarrazin. Le premier a le don de capter le cœur de Sapho, avec son visage poinçonné par la petite vérole et ses yeux hideusement éraillés! il abuse, dit le comte de Guilleragues, de la permission qu'ont les hommes d'être laids. La préférence accordée à Pélisson à inspiré une méchante épigramme, attribuée à Sarrazin, et qui se termine ainsi :

Sapho lui trouve des appas ; Moi, je ne m'en étonne pas.

Car chacun aime son semblable.

Mademoiselle de Scudéry est, à la vérité, une grande fille sèche et noire; sa figure oblongue donne à son corps des proportions fabuleuses. Qu'est-ce donc qui a pu charmer Pélisson dans Mademoiselle de Scudéry et Mademoiselle de Scudéry dans Pélisson? — Les grâces de l'esprit. Celles de Sapho sont incontestables, malgré la pesanteur de son bagage littéraire, et n'en déplaise aux goguenards qui l'ont blasonnée. Quant à l'auteur de V Histoire

de VÀcadémie, il a emporté dans la tombe les séductions qu'il exerçait sur ses contemporains. Le seul mérite que nous puissions lui reconnaître, c'est sa fidélité à Fouqùet, Nous ne parlerons pas de son adresse à priver une araignée avec l'aide d'un Basque jouant de la musette.

Sarrazin avait fini par se marier de dépit.

— Quand donc, s'écriait-il q^uelquefois avec un mépris souverain, trouvera-t-on le moyen de perpétuer le monde sans femmes ?

La passion de Conrart était ardente, mais contenue. Le bonhomme semblait au comble de la joie lorsque sa maison d'Athis avait riionneur de donner l'hospitalité à rillustre Sapho. Pélisson y visitait souvent celle qui l'avait fait, avec tant d'éclat, « citoyen de Tendre », et les intervalles dune entrevue à l'autre étaient remplis par une correspondance assidue, dont nous allons détacher quelques lignes. La parole est à Herminius-Pélisson. Il raconte, à la date du 9 octobre 1656, que, sortant d'Athis et arrivé au frais village d'Ablon, un dialogue s'est établi entre la Seine et lui : « Est-il possible, dit la rivière, qu'on me doive toujours parler de cette Sapho et de ce Théodomas (Conrart}? 11 n'y a point de corbillard (i) qui ne me rompe la tète de leur vertu et de leur mérite, et depuis ma source jusqu'à la mer, je ne trouve point de rivage où l'on ne m'en demande des nouvelles... — Après cela, ajoute Herminius, elle me demanda comment vous vous divertissiez à Carisatis, et je lui fis grand plaisir quand je lui dis qu'elle faisoit une partie de votre divertissement, et que vous vous amusiez la moitié du jour à la regarder. Elle se radoucit fort alors, et me dit que, vous sachant en son voisinage par le rapport de la petite rivière d'Orge^ comme c'est fort la mode de vous visiter et de faire amitié avec vous, elle avoit été tentée plusieurs fois de s'élever jusque sur la montagne, et qu'elle n'avoit pu faire autre chose que vous envoyer quelques brouillards qui peut-être vous avoient été importuns (2). »

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