I. Manuscrits de Conrart, in-4"', t. V. p
L'HOTEL DE. LA RUE DES TOURNELLES ( i)
On a souvent mis sur le même plan Ninon de Lencios et Marion Delorme. Comparons ces deux existences si dissemblables selon nous. Qu'était-ce que Marion? « C'étoit, dit Tallemant, une belle personne et d'une grande mine, et qui faisoit tout de bonne grâce ; elle n'avoit pas l'esprit vif, mais elle chantoit bien et jouoit bien du théorbe. Le nez lui rougissoit quelquefois, et pour cela elle se tenoit des matinées entières les pieds dans l'eau. Elle étoit magnifique, dépensière et naturellement lascive. Elle avouoit qu'elle avoit eu inclination pour sept ou huit hommes, et non davantage ; des Barreaux fut le premier, Rouville après ; il n'est pas pourtant trop beau ; ce fut pour elle qu'il se battit contre la Ferté-Senecterre ; Miossens, à qui elle écrivit par une fantaisie qui lui prit de coucher avec lui ; Arnaud, M. le Grand (Cinq-Mars), M. de Châtillon et M. de Brissac. Elle disoit que le cardinal de Richelieu lui avoit donné une fois un jonc de
I. Charmante habitation, entre cour et jardin, située au n" 28. Elle a une issue sur le boulevard Beaumarchais. Le boudoir de Ninon, tout plafonné d'Amours, a été religieusement respecté. (Voir notre édition de la Correspondance authentique de Ninon. Paris, Dentu, 1886.)
soixante pistoles qui venoit de Madame d'Aiguillon : « Je regardois cela, disoit-elle, comme un trophée. » Elle y fut déguisée en page. Elle étoit un peu jalouse de Ninon (i) ».
Celui qui rendit penaud le diable de Loudun et qui devait, grâce à la Callipèdie ou l'Art de faire de beaux enfants, obtenir de Mazarin une abbaye d'un excellent revenu, est compté parmi les soupirants malheureux de Marion Delorme. Elle ne se montrait rien moins qu'alléchée par le visage couperosé du « gros garçon rougeaud » : c'est ainsi que Gui-Patin qualifie Claude Qiiillet, son confrère. Mais la flamme du médecin-poète était trop ardente pour s'éteindre sous le regard glacial et méprisant de la fière beauté de l'impasse Guémenée. On le vit s'humilier comme le pauvre devant la table du riche, et, d'une mine suppliante, demander à Marion les miettes de ses charmes. Un jour même qu'il avait épuisé toutes les ressources de son Imaginative, il alla jusqu'à lui dire, en vrai compatriote de Rabelais qu'il était : « Comme il vous vient des visions en débauche de manger des ordures, il vous pourra venir quelque envie en ma faveur. » Le gros garçon rougeaud en fut pour ses frais d'agacerie tourangelle ; il lui fallut se passer de celle que, par intuition, il disait être « le plus beau corps qu'on pût voir». Tant pis pour Marion! La marque de l'esprit chez une femme, c'est de faire, à l'occasion, l'aumône de ses attraits à l'homme d'esprit qui a négligé d'être un Antinous. Quelle admirable conception que les dames de charité d'amour, inventées par Fourier ! — Mais Marion n'était qu'une courtisane, et une courtisane dont tout le mérite consistait en une resplendissante beauté. On tombait à ses pieds, dans le ravissement de tant de perfection ; mais, l'ivresse des sens passée, on fuyait une idole qui n'avait pas l'art de remplir les longs cntr'actes de l'amour. « Elle avoit, dit encore Tallemant, trente-neuf ans quand elle est morte ; cependant elle étoit aussi belle que jamais. Sans les fréquentes grossesses qu'elle a eues, elle eût été belle jusqu'à soixante ans. Elle prit, un peu avant