‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 91 sur 138 · Historiettes, t. IV, p. 64 et suiv · texte numérisé non relu

Historiettes, t. IV, p. 64 et suiv

2, Nom d'une terre du père de Marion.

déplorât la perte, c'était « sa rare et plaisante forme ». En résume, Marion ne fut qu'un instrument, mais un instrument parfait de plaisir sensuel.

A une beauté presque égale, Ninon de Lenclos joignait une exquise délicatesse et une grande élévation d'esprit. Qu'on cesse de fouiller l'antiquité et d'exhumer Lcontium, comme terme de comparaison Léontium recevait l'inspiration d'Epicure, tandis que Ninon communiquait la sienne aux talents et aux génies divers qui avaient le bonheur de l'approcher. Molière l'a confessé hautement. C'est dans le salon de cette femme supérieure qu'il a donné la première lecture de son Tartuffe, devant Condé, la Fontaine, Racine, Chapelle, Boileau, Saint-Evremont et Lulli. C'était là, du reste, que lui avaient été fournis les principaux ressorts de ce chef-d'œuvre. « Un abbé qui se faisoit appeler l'abbé de Pons, grand h>pocrite qui faisoit l'homme de qualité, et étoit fils d'un chapelier de province, servoit assez bien Ninon ; c'étoit un drôle qui de rien s"étoit fait six à sept mille livres de rente ; c'est l'original de Tartuffe, car un jour il lui déclara sa passion ; il étoit devenu amoureux d'elle. En traitant son affaire, il lui dit qu'il ne falloit pas qu'elle s'en étonnât, que les plus grands saints avoient été susceptibles dépassions ; que saint Paul étoit affectueux, et que le bienheureux François de Sales n'avoit pu s'en exempter (i) ». La cinquième scène du quatrième acte n'est-elle pas là en germe ? Et Tartuffe, dépouillant le bonhomme Orgon, n"a-t-il pas été imaginé un peu en souvenir du grand pénitencier niant le dépôt que lui avait confié Hérault de Gourville ? On connait l'aventure. Enveloppé dans la disgrâce de Fouquet, le secrétaire de la Rochefoucault avait voulu, avant de fuir, mettre sa fortune à l'abri. « II connaissoit un grand pénitencier, qui s'étoit rendu fameux par la régularité de ses mœurs et qui par là sembloit mériter la plus grande confiance. Ce fut chez lui qu'il songea d'abord à déposer vingt mille écus qu'il avoit en espèces. Mais son estime pour Ninon, qu'il alloit quitter avec

I. Tallcniant, Hislnneltes, t. VI, p. 12. — Cnrrcap. auth. p. 36.

tout le chagrin possible, le détermina à partager cette somme entre elle et l'ecclésiastique. 11 porta donc chez l'un et chez l'autre dix mille écus... M. de Gourville, de retour à Paris, alla d'abord chez le pénitencier réclamer son dépôt. Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'on lui répondit saintement qu'on ignoroit ce qu'il demandoit; qu'on n'avoit point de connoissance du dépôt dont il parloit, et qu'on n'avoit coutume de recevoir que des deniers destinés à être distribués aux pauvres, obligation à laquelle on avoit soin de satisfaire aussitôt ? Il eut beau se plaindre, protester, se fâcher, on ne lui opposa que le flegme le plus désespérant, que la physionomie la plus contrite, que les dehors de la plus rigide probité. On ne cessa de nier, et l'on força M. de Gourville de se taire, en s'offensant de la témérité de sa demande... Il n'imagina pas être plus heureux auprès de Ninon, dont il avoit été oublié. 11 craignoit même d'aller la voir, de peur d'être forcé de haïr ce qu'il avoit tant aimé. Ninon ayant appris que M. de Gourville étoit à Paris depuis quelques jours, et surprise de ne le point voir arriver chez elle, l'envoya chercher, et lui fit dire qu'elle étoit étonnée de son peu d'empressement, et qu'elle exigeoit qu'il ne différât pas plus longtemps à venir l'embrasser. Il y vint donc, mais honteux du soupçon qu'il avoit eu ; la démarche de Ninon lui faisoit assez sentir qu'il s'étoit trompé. 11 se fait annoncer. Ninon vole dans les bras de son ami :

— Ah! Gourville, lui dit -elle, il m'est arrivé un grand malheur pendant votre absence.

A ces mots. M, de Gourville se replonge dans ses premières alarmes: à peine osoit-il lever les yeux sur 'Ninon.

— Je vous plains, si vous m'aimez encore, ajouta-t-elle en se trompant sur la nature de son trouble, ce malheur est irréparable. J'ai perdu le goût que j'avois pour vous, mais je n'ai pas perdu la mémoire ; et voici les dix mille ccus que vous m'avez confiés en partant. Remportez-les, mais ne me demandez plus un cœur dont je ne puis disposer aujourd'hui en votre faveur. 11 ne me reste plus pour vous qu'une amitié sincère.

M. de Gourville ne put s'empêcher de lui raconter l'indignité

du grand pénitencier et la perte qu'il venoit de faire avec un homme d'une réputation si haute.

— Vous ne m'étonnez point, lui dit-elle ; mais je n'ai pas dû pour cela vous devenir suspecte. Je ne vous demande point ce que vous avez pensé; vous m'offenseriez peut-être en ne me trompant point ; cependant la différence prodigieuse de nos états et de nos réputations ne faisoit rien contre moi (i). »

L'amant devint l'ami : c'était d'ailleurs toujours ainsi que finissaient les amants de Ninon. On les appelait les « oiseaux des Tournelles» . — Charleval aime à se parer de ce titre :

Je ne suis plus oiseau des champs, Mais de ces oiseaux des Tournelles, Qui parlent d'amour e.i tout temps Et qui plaignent les tourterelles De ne se baiser qu'au printemps.

Le délicat Jean-Louis Faucon de Ris, seigneur de Charleval, que les Muses, selon Scarron, nourrissaient « de blanc-manger et d'eau de poulet », avait eu l'ambition d'augmenter la liste des « favoris » de Ninon. « Attendez mon caprice », avait-elle répondu à ses doucereuses avances. Il attend toujours ; on le compte au nombre des « martyrs ».

Nous remarquons, parmi les favoris, d'Andelot, qui fut tué au combat de Charenton ; Henri de Sévigné, cet aveugle mari, qui allait chercher partout la beauté et l'esprit, deux hôtes de sa maison ; Georges Brqssin, chevalier de Méré, dont les manières dégagées contrastaient avec sa roideiir de style; les futurs maréchaux de Navailles et d'Albret; enfin, le marquis de Villarceaux, le comte d'Estrées et l'abbé d'Effiat.

Ninon donna le jour h deux enfants. La venue du premier amena une singulière querelle entre d'Estrées et d'Effiat, qui avaient tous deux des prétentions de paternité. La mère, consultée, riait aux éclats. Apres une chaude discussion, les compé-

I. Mem. sur la vie de MaJcrnoisclU de Lendos, par M. Brct. p. 77-82.

titeurs résolurent de s'en rapporter au sort, et jouèrent aux dés à... père ou non. Le hasard eut la pudeur de favoriser le concurrent de l'abbé, qui s'en montra tout radieux. Cet enfant est le pendant du billet de la Châtre.

N'oublions pas de placer en tête des amis de Ninon de Lenclos l'épicurien Saint-Evremont, dont toute la philosophie peut se résumer ainsi : « Pour vivre heureux, il faut faire peu de réflexions sur la vie, mais sortir souvent comme hors de soi, et, parmi les plaisirs que fournissent les choses étrangères, se dérober la connaissance de ses propres maux. »

— Avouez, disait- il aux femmes, toutes vos passions, pour faire valoir toutes vos vertus.

Il marchait flanqué de deux joyeux compagnons. L'un, le marquis de Bois-Dauphin, épousa en secondes noces la veuve de Charles de Souvré ; voilà le seul accident de sa vie. L'autre, Louis de la Trémouille, comte d'OIonne, était le mari de cette pauvre Henriette d'Angennes, si cruellement maltraitée par Bussy-Rabutin. « Il y avoit entre eux une espèce d'émulation à qui feroit paroître un goût plus fin et plus délicat. M. de Lavardin, évêque du Mans et cordon-bleu, s'étoit aussi mis sur les rangs. Un jour que M. de Saint-Evremont mangeoit chez lui, cet évêque se prit à railler sur sa délicatesse, et sur celle du comte d'OIonne et du marquis de Bois-Dauphin.

« — Ces messieurs, dit ce prélat, outrent tout à force de raffiner sur tout. Ils ne sauroient manger que du veau de rivière ; il faut que leurs perdrix viennent d'Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Versine. Ils ne sont pas moins difficiles sur le fruit ; et pour le vin, ils n'en sauroient boire que des trois coteaux d'Aï, d'Haut- Villiers et d'Avenay (i) ».

De là le surnom donné à notre trio d'épicuriens, que l'on n'appelait que les Trois-Coteaux. Ils aimaient à s'adjoindre François Bernier, ce médecin voyageur, aussi bel homme que bel esprit, qualifié du titre de « joli philosophe », et nommé encore

I. Œuvres de Saint-Evremont, sa Vie, par des Maizeaux, p. 39, 40.

Bernier-Mogol, pour le distinguer de ses homonymes. Il fut douze ans commis à la santé d'Aureng-Zeib, empereur du Mogol. C'était le garçon le plus vague qui se pût rencontrer, toujours par quatre chemins, mais toujours aussi sur le même dada.

— L'abstinence des plaisirs, disait-il avec onction, me paroit un grand péché.

Son fidèle ami Ciiapelle pratiquait cette maxime à la lettre. Non content de s'enivrer, il poussait même le scrupule jusqu'à enivrer le morose Boileau, au moment où il en recevait une leçon de sobriété. L'épicurisme de Ninon de Lenclos était moins avancé. Elle prit en dégoût cet excès de zèle, et le poète intempérant fut rayé du nombre des oiseaux des Tournelles. 11 quitta la place avec dépit et se promit de décocher tous les soirs une épigrammc, Voici un de ses traits :

Il ne faut pas qu'on s'étonne

Si parfois elle raisonne

De la sublime vertu

Dont Platon fut revêtu;

Car, à bien compter son âge.

Elle doit avoir vécu

Avec ce grand personnage.

La décence nous force d'atténuer la brutalité de l'avant-dernière rime.

Ninon donnait quelquefois asile à l'abbé <.< Malotru », dont le nom véritable est Saint-Martin. C'était un personnage d'une laideur repoussante et d'une vanité démesurée. Toujours grelottant, il portait neuf chemises, neuf paires de bas, et autant de calottes qu'il couronnait d'une perruque; il couchait dans un lit de briques, sous lequel était ménagé un foyer destiné à fournir la somme de chaleur désirée. Saint-Martin se faisait traîner dans une de ces voitures appelées vinaigrettes, et dont il est l'inventeur, au dire de Furetière. Il aimait à voir sa maison gorgée de visiteurs, et en attribuait modestement l'affluence à son mérite, qui n'était qu'un mérite de « bête curieuse ». Un jour, on se promit de châtier bel et bien sa ridicule vanité. Les ambassadeurs du

roi de Siam venaient d'arriver en France; trois loustics se déguisèrent en mandarins et allèrent trouvai Michel de Saint-Martin « de la part du roi, leur maître ». Le roi avait entendu parler de ses hautes qualités, et les avait envoyés vers lui pour l'élever au rang de grand mandarin (i). Saint-Martin tomba dans le piège avec une naïveté outrecuidante, et fut reçu selon le cérémonial dont Molière, qui prenait note de tout, a laissé l'exhilarant détail.

L'abbé Malotru égayait tous les assistants, sauf une jeune fille qui se préparait à enlever Villarceaux à son amie, en attendant qu'elle dérobât Louis XIV à Madame de Montespan, sa bienfaitrice. Françoise d'Aubigné, à vingt et un ans, faisait pressentir Madame de Maintenon, ce « personnage unique dans la monarchie depuis qu'elle est connue, qui a, trente-deux ans durant, revêtu ceux de confidente, de maîtresse, d'épouse, de ministre et de toute-puissante, après avoir été si longuement et si publiquement néant, et, comme on dit, avoir si longtemps et si publiquement rôti le balai (2) ». Elle était déjà la dissinuilation et l'intrigue incarnées. Pour nous, la petite-fiUe du protestant Théodore Agrippa d'Aubigné, qui provoque le massacre des protestants, celle qui se fait saigner pour que la rougeur de son visage ne trahisse pas ses impressions, n'a rien de la femme ; elle n'est que la femelle de Tartuffe. Ses partisans ont déploré ses relations avec Ninon : Ninon seule pouvait y perdre.

Lorsque la reine de Suède vint à Paris, Ninon se trouvait à Lagny, au couvent des Bénédictines, où elle avait été enfermée à la requête du clergé pour cause d'impiété, Christine ne voulut pas s'éloigner de la France avant d'avoir vu Ninon et se rendit à Lagny. Son entrée au couvent produisit l'effet d'une anomalie criante.

« Quand la nature, dit Vigneul-Marville, forma Christine, elle

1 . Cette mystification était renouvelée d'une plaisanterie imaginée par Sorel. Voyez notre édition de la Ivraie histoire comique de Francien [Biblioth. gauloise).

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