‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 99 sur 138 · Œuvres, t. I, p · texte numérisé non relu

Œuvres, t. I, p

cordée quatre louis de rente, deux grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains et beaucoup desprit. Le notaire ayant demandé quel douaire il assurait : « L'immortalité, répondit Scarron. Le nom des femmes des rois meurt avec elles ; celui de la femme de Scarron vivra éternellement. » O poète! ô devin, tu n'avais pas prévu le cas de Madame de Maintenon.

A ceux qui s'étonnaient de la voir enfouir sa jeunesse et sa beauté dans la chambre d'un malade, Mademoiselle d"Aubigné dit avec une franchise qu'il faut noter :

— J'aime mieux épouser un cul-de-jatte qu'un couvent. Voilà un mot qui dépare l'éternelle hypocrisie de son existence;

mais ses dix-sept années sont une excuse suffisante. Scarron, de son côté, dit à un de ses amis :

— Je ne lui ferai pas de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup.

Peut-être est-ce grâce à cette éducation qu'elle gagna le cœur de Sa Majesté Très-Chrétienne. — Scarron, écrit naïvement le peu naïf La Beaumelle, « n'avoit alors de mouvement libre que celui des yeux, de la langue et de la main. Mademoiselle d'Aubigné fut plutôt sa compagne que son épouse, et ne perdit que le nom de Mademoiselle d'Aubigné (i). »

Segrais hasarda une raillerie à ce propos :

« Ce n-'est pas tout de se marier, dit-il ; mais il faut songer à se donner une postérité. — Est-ce, répliqua Scarron, que vous voudriez me rendre ce service-là?.,. Ne vous dérangez pas; j'ai Mangin qui me fera la chose, si je le lui commande... N'est-il pas vrai, Mangin? — Oui da! Monsieur, quand il vous plaira et avec la grâce de Dieu », répondit un valet de chambre taillé comme un valet de ferme. De méchants bruits ne tardèrent pas à courir sur le nouveau ménage ; Villarceaux passait pour être le loup de cette bergerie. M. de Lassay rompit des lances en l'honneur

i. Mémoires pour servir à l'histoire de Madame de Maintenon (175')), t, 1, p. 144.

de Mad.'me Scarron : un jour qu'il exaltait sa vertu devant Madame de Lassay, il s'attira une de ces reparties qui entrent dans les chairs :

— Comment faites-vous, Monsieur, lui demanda-t-elle, pour être si sûr de ces choses-là?

A l'époque du mariage, l'Hôtel de l'impécuniosiié se composait de trois personnes, Scarron et ses deux sœurs, Anne et Françoise. C'étaient des filles de belle humeur et de libre allure. L'une aimait le vin, et l'autre les hommes. Quoi de plus naturel? Le frère lui-même en a fait l'aveu devant Segrais, qui n'a pas manqué de prendre la plume. Accorte et d'un abord facile, Françoise s'abandonna aux caresses du duc de Trême, qui en raffola jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans :

« Cela passa la galanterie ordinaire : il en vint un fils qui fut baptisé sous le nom d'Estrumel. Le père en usa bien envers lui et la mère, qu'il aima jusqu'à la fin de ses jours. Scarron n'ignoroit pas les intrigues de sa sœur, et il étoit le premier à en badiner. Un jour, quelqu'un qui savoit que M. de Trême venoit souvent voir Scarron, et qui cherchoit une protection auprès de ce seigneur, entra chez Scarron et le pria de le servir. Scarron, quiétoitalorsassis sur une chaise percée, lui ditrondement: « Vous vous méprenez, ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser pour cela. Voyez ma sœur, qui est là-haut, elle le fera bien mieux que moi. » Il appeloit ce petit garçon son neveu ; on savoit d'ailleurs que ses deux sœursn'éloient point mariées, etqu'il n'étoitpasassez bien avec le reste de sa famille pour en prendre les enfants chez lui. Quelqu'un s'avisa de lui demander comment cet enfant était son neveu : << 11 est, dit-il, mon neveu à la mode du Marais >>, faisant allusion à l'usage d'appeler le fils d'un cousin germain neveu à la mode de Bretagne ( 1 ). »

Un nevfu est presque un lils; mais Scarron finit par devenir ambitieux et convoiter une descendance réelle. Il ne s'agissait plus du vigoureux valet de chambre, mais du pauvre cul-de-

Page 1