M. DE SAINT-ÉVREMONT
3'étois dans ma chambre toute seule et Ircs-lasse de lecture , lorsque Ton me dit : « Voilà un homme de la part de M. de Saint-Évremont. « Jugez si tout mon ennui ne s'est pas dissipé dans le moment. J'ai eu le plaisir de parler de vous , et j'en ai appris des choses que les lettres ne disent point : vôtre santé parfaite, et vos occupations. La joye de l'esprit en marque la force ; et vôtre lettre , comme du tems que M. d'Olonne * vous faisoit suivre, m'assure que l'Angleterre vous promet encore quarante ans de vie : car il me semble que ce n'est qu'en Angleterre que Ton parie de ceux qui ont vécu au delà de l'âge de l'homme.
J'aurois souhaité de passer ce qui liac reste de vie
I Ninon fîôt atiasion aa temps oà siégeait inter poada la société épicurienne des TVvtt C^eumx, dont faisaient partie le marquis d« Bois-D«ipiHB, le comte d'Olonae et Saint-Évrement , comme nons l'avons dit tk, IX.
avec vous : si vous aviez pensé comme moi, vous seriez ici. Il est pourtant assez beau de se souvenir toujours des personnes que Ton a aimées, et c^est peut-être pour embellir mon épitapke , que cette sépération du corps s^est faite. Je souhailerois que le jeune prédicateur* m'eût trouvée dans la Gloire de Niquée ^ où Ton ne changeoit point ; car il me paroit que vous m'y croyez des premières enchantées. Ne changez point vos idées sur cela ; elles m'ont toujours été favorables ',^ et que cette communication , que quelques philosophes croyoient au-dessus de la présence, dure toujours.
J'ai témoigné à M. Turretin , la joye que j'aurois de lui être bonne à quelque chose : il -a trouvé ici de mes amis qui Font jugé digne des louanges que vous lui donnez. S'il veut profiter de ce qui nous reste d'honnêtes abbés en l'absence de la cour, il sera traité comme un homme que vous estimez. J'ai lu devant lui vôtre lettre avec des lunettes : mais elles ne me siéent pas mal ; j'ai toujours eu la mine grave. S'il est amoureux du mérite , que l'on appelle ici distingué, peut-être que vôtre souhait sera accompli ; car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.
J'ai su que vous souhaitiez La Fontaine en Angleterre : on n'en jouît guères à Paris ; sa tête est bien affaiblie. C'est le destin des poètes : le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du philtre amoureux pour La Fontaine : il n'a guère aimé de
femmes qui en eussent pu faire la dépense,
' Alphonse Turretin . qui devint professenr en théologie et en histoire ecclésiastique dans l'académie de Genève.
^ Expression que l'on trouve chez madame de Sévigné et même chez Voltaire. £Ue signifie pompe extraordipaire.