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Mémoires de Marmontel, t. i"", p

d'amis, dit Grimm, par la raison même qu'il n'avait jamais eu le courage ou l'imprudence de se faire un seul ennemi ». Selon le prince de Ligne, Gentil-Bernard avait l'air dur et ne l'était pas; de haute taille, assez gras, très aimable et grand mangeur, il lisait les vers à merveille. 11 célébrait la fête des roses dans une espèce de petit temple orné de toiles d'opéra et qui, ce jour-là, était tellement enguirlandé de roses qu'on manquait d'air et qu'on ne faisait guère honneur à cette fête, qui était un souper, et où les femmes représentaient les divinités du printemps. A la fin de sa vie, quand son appétit diminua, il disait en soupirant : « Je suis tombé d'un dindon. » L'apoplexie le guettait et ne le manqua pas.

Dorât présidait naturellement le bureau d'esprit de la comtesse de Beauharnais, qui était sa maîtresse attitrée. Les membres de cette réunion étaient l'abbé de Mably,le traducteur Bitaubé, le critique Dussault, l'inépuisable Mercier, le poète erotique Cubières- Palmezeaux et le poète pindarico-satirique Le Brun. La tante de l'impératrice Joséphine, celle qui fut la marraine de la reine Hortense , avait la prétention de ne pas vieillir et s'attribuait les rimes d'autrui, si l'on en croit le fameux distique de Le Brun :

Chloé, belle et poète, a deux petits travers : Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.

Une vieille parente janséniste qui, ayant craint que Dorât ne fit pas son salut sous la casaque brillante de mousquetaire, l'avait déterminé à quitter le métier des armes, avait bien réussi. L'ancien mousquetaire ne se contenta pas de M"" de Beauharnais. Il l'abandonna un beau jour pour M"" Fannier, de la Comédie française. 11 devait en outre faire une fin qui aurait centriste encore davantage la pauvre tante, si elle n'avait pas pris les devants. Il envoya promener le curé qui, non-seulement lui apportait le viatique, mais qui, de plus, le sachant endetté, lui offrait sa bourse. Puis, il se fit monter dans son fauteuil chez M"'' Fannier, et rendit le dernier soupir, coiffé et poudré de lais.

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Le confesseur qu'il n'eût pas repoussé, c'était l'abbé de Voisenon.Mais ce dernier était occupé ailleurs, — près de M"»" Favart, que le père Saint-Jeant cherchait sans succès à catéchiser d'autre sorte. L'abbé avait son domicile rue Culture-Sainte-Catherine, mais il ne quittait guère les Favart qui habitaient à Belleville, en attendant qu'ils vinssent se loger rue Mauconseil, proche de la Comédie italienne. Ils recevaient aussi Crébillon père, Lourdet de Santerre, qui collabora avec M™^ Favart au libretto à'Annette et Lubin, l'auteur-acteur Dancourt, le chansonnier Laujon, Tabbé Cosson, professeur de seconde au collège Mazarin, un Vénitien enjoué, Goldoni, et le compilateur La Place, le premier par l'âge des gens de lettres, de qui l'on disait qu'il se regardait comme le doyen d'un corps auquel il n'appartenait pas. Favart était le fils d'un pâtissier, l'inventeur des échaudés. Il mit lui-même quelque temps la main à la pâte, à la mort de son père, pour aider sa mère. Son mariage avec la fille d'un musicien du roi Stanislas, qu'il adorait, relui procura pas, comme on sait, un bonheursans mélange. Il eut à compter avec le maréchal de Saxe qui voulait le partager. M™" Favart était une charmante actrice qui fit une révolution au théâtre. Avant elle, les soubrettes et les paysannes s'affublaient de grands paniers, se chargeaient la tête de diamants et se gantaient jusqu'aux coudes. Dans Bastienne, elle parut avec un habit de laine, une chevelure plate, une simple croix d'or, les bras nus et des sabots. « Messieurs, dit Voisenon, ces sabots-là donneront des souliers aux comédiens. » Il appelait le couple mon neveu et ma nièce. Quelquefois il donnait au mari, grand fumeur, le surnom de brûle-gueule ou àtfumichon. Voici de quel ton il leur écrivait de Cauterets, où il était allé chercher un soulagement à son asthme :

« 1 1 juillet 1761.

« Mon cher neveu,

« C'est aujourd'hui que j'étouffe, mais par ma faute. Je dînai si fortement hier que je ne pouvais pas me remuer en jouant au cavagnole. J'étais si plein que je disais à tout le monde : ne

me touchez pas, car je répandrais. Je soiipai par extraordinaire, ma poitrine a sifflé toute la nuit, et j'ai actuellement mes six gobelets d'eau qui disent comme ça qu'ils ne veulent pas passer; je vais les pousser avec mon cliocolat. Cela ne m'empêche pas de dire cette chanson sur l'air La sagesse est de bien aimer :

La sagesse est de bien dîner, En commençant par le potage; La sagesse est de bien souper, En finissant par le fromage ; On est heureux si l'on peut se gaver, Et si l'on digère, on est sage, Et si l'on digère, on est sage.

« Cette belle pièce n'est pas de moi ; elle est de M™'' de Clermont d'Amboise; M"" de Choiseul la chante sur son clavecin, et moi au médecin... »

Et le 25 juillet s'adressant à sa tiièce :

« je me baigne tous les matins ; je ressemble à une allumette que l'on soufre... Je sens que je vieillis au lieu de rajeunir; je ne vis qu'en faisant le beau masque.,. » II craignait que le petit Favart qui allait faire sa première communion ne se méprît sur son compte. v< Ne me regardez pas comme un capucin, » lui écrivait-il. L'appréhension était singulière. L'enfant était témoin des faits et gestes quotidiens de l'abbé et savait « la vénération » qu'il inspirait à ses parents qui, pour la fête de Voisenon, la Saint-Claude, composèrent une chanson en six couplets, dont voici un échantillon :

Le soir, d'un conte libertin

Il écrit quelques pages ; Il dit ses heures le matin

Et baise les images.

En attendant que le malin

Le rôtisse ou l'échaude, Il a le bréviaire à la main :

Claude est bien Claude !

Collé disait que Favart était le Racine du vaudeville, et que Panard en était le Corneille. Panard, ce bonhomme naïf, sans

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souci, que ses amis logeaient, nourrissaient et habillaient, était, selon Marmontel, « une masse lourde », de laquelle il sortait des couplets fins, gracieux et délicats. Il chantait et buvait de concert avec Galet, cet épicier de la rue des Lombards, plus assidu au théâtre de la foire qu'à sa boutique. Galet s'était mis à un ordinaire de cinq bouteilles par jour, et Panard dépensait à mesure, au cabaret, les six mille livres que lui rapportait annuellement rOpéra-Comique. Le premier finit par fermer boutique, faute de clients et, après banqueroute, s'enfuit au Temple, lieu de franchise pour les débiteurs insolvables. « Me voilà logé au Temple des mémoires, » disait-il, en montrant les nombreux mémoires que ses créanciers lui envoyaient. Panard ne passait pas une journée sans aller trinquer avec lui.

« C'est pourtant mon maître en chanson, » disait Collé de Galet, après l'avoir accusé de tous les vices. 11 avait été souper souvent dans son arrière-boutique avec Piron et Crébillon fils. Un jour, voulant à leur tour donner à dînera l'épicier-chansonnier, ils choisirent, à cet effet, le cabaret de Landel (i), au carrefour Bucy, proche de la rue des Mauvais-Garçons-Saint- Germain, aujourd'hui rue Grégoire-de-Tours, dans laquelle était un passage qui communiquait à la Comédie française. Au dessert on convint qu'un dîner périodique, à frais communs, aurait lieu, le premier et le seize de chaque mois. Le Caveau était fondé. C'était en 1730. Le trio fondateur s'adjoignit d'acclamation Laujon et Panard, puis, après réflexion, quelques convives d'humeur joyeuse : « Piron indiqua Fuzelier, dont il chanta le couplet sur Le Sage et Dorneval, sur l'air : La beauté^ la rateté, la curiosité.

Le Sage et Dorneval Ont quitté du haut style La beauté; Et pour Polichinel ont abandonné Giile,

La rareté !

Il ne leur reste plus qu'à montrer par la ville La curiosité.

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